
Textes traités le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Légaré, Joseph 1934.09.12
Bibliographie de Jacques Robert, n° 058
Le Canada, 12 septembre 1934, p. 2.
Joseph Légaré
Copiste
Il semble qu'avant 1822, l'église paroissiale des Trois-Rivières, n'ait été orné que de deux toiles: l'Assomption, peinte par le frère Luc vers 1676, charmante composition qui, à elle seule, mériterait tout un article, et l'Ex-voto, de Jean-Baptiste Fafard, dit Laframboise, dont la fille avait été guérie miraculeusement par le frère Didace Pelletier. [Note 1. Six tableaux ornaient l'église en 1833. Ils appartenaient au curé, l'abbé Louis-Marie Cadieux.]
Peut-être les retables latéraux possédaient-ils leurs tableaux, laborieusement peints par quelque artiste de l'École de Saint-Joachim ou par quelque frère du couvent des Récollets? Mais les textes anciens sont muets sur ce point.
En 1832, les Fabriciens des Trois-Rivières confiaient à Joseph Légaré le soin de peindre quelques tableaux pour leur église. L'artiste se mit à l'uvre. La même année il signait un Ravissement de Saint-Paul et, l'année suivante il terminait d'autres tableaux destinés à l'ornementation du choeur et des croisillons du transept.
L'ensemble était beau. Au centre, la toile du Frère Luc, d'un coloris chaud et subtil; de chaque côté, deux grandes peintures que les petits bourgeois trifluviens devaient trouver ravissantes dans leurs cadres de bois sculptés et dorés; au-dessus des autels latéraux, deux autres toiles fortes en couleur et, à la croisée du transept, un Père éternel entouré d'anges laissant tomber sa bénédiction sur le peuple.
Dans la nef, deux magnifiques pièces d'ébénisterie, dues à la collaboration du récollet Augustin Quintal [Note 2. Né à Boucherville en 1683, mort en 1776. Architecte, il a fait les plans de la première église à Yamachiche, incendiée en 1780; peintre, il a laissé quelques aquarelles intéressantes.] et du sculpteur Gilles Bolvin, rappelaient l'art de la chapelle de Versailles; une chaire somptueuse, ouvragée comme une chasse, ornée de frises pendantes et de motifs floraux, marquée aux armes des Tonnancour; un banc-d'uvre monumental, presqu'un trône, couronné d'un dais quelque peu solennel, meuble dont l'aguichante splendeur devait faire pâlir d'envie le gouverneur, installé dans son banc d'une médiocre architecture
Telle apparaît l'église paroissiale des Trois-Rivières _ devenue cathédrale au cours du XIXe siècle - sur une photographie conservée au Musée du Séminaire; elle est coquette, pimpante, d'une accueillante intimité, d'un charme discret, avec juste ce qu'il faut de grandeur pour atténuer l'apparente frivolité de certains éléments décoratifs, uvre de goût comme il en reste trop peu dans la province de Québec.
Hélas! la cathédrale des Trois-Rivières devait avoir le même sort que la plupart de nos vieilles églises: le 22 juin 1908, le feu la détruisait de fond en comble.
Si on ne put rien sauver du monument, du moins eut-on le temps d'enlever les tableaux. Ils sont aujourd'hui dans l'église et la sacristie de l'église Saint-Philippe, aux Trois-Rivières. En arrière de l'église, on voit au centre, l'Assomption du Frère Luc et de chaque côté, deux grandes toiles représentant le Ravissement de Saint Paul et Saint Pierre dans sa prison secouru par un ange. Ces deux dernières sont l'uvre de Joseph Légaré, ainsi que la Vision de Saint Roch qui orne la sacristie. Dans les Comptes de la fabrique, on lit, à l'année 1824, cette mention: ; l'année suivante, autre entrée: "A M. Légaré, pour les tableaux des chapelles et du choeur 224 livres" [Note 3. Père Od.-M. Jouve, Notes manuscrites communiquées à l'auteur en novembre 1922.] A lire ces lignes, il semble certain que Légaré peignit plus que six toiles pour l'église des Trois-Rivières: quatre grands tableaux pour le sanctuaire et les autels latéraux, des toiles circulaires pour la voûte et, peut-être, des médaillons représentant les évangélistes. Il n'en reste que trois. Le Père Éternel entouré d'anges, - copie d'une toile attribuée à Nicolas Poussin, provenant de la collection Desjardins, acquise par Légaré lui-même et conservée aujourd'hui au musée de l'Université Laval - [Note 4. Collection Légaré no 1e du catalogue de 1862; Catalogue du Musée de l'Université Laval (1913), no 174.] a péri avec la cathédrale des Trois-Rivières.
Les trois tableaux qui restent sont des copies.
L'une, le Ravissement de Saint-Paul, est signée et datée de 1822. L'original, qui a fait partie de la collection de l'abbé Desjardins (no 52 de l'inventaire) avec l'attribution, vraisemblable d'ailleurs, à Carlo Maratta, a été détruit dans l'incendie de la cathédrale de Québec (nuit du 22 au 23 décembre 1922). C'était une composition plafonnante comme les aimaient les peintres du XVIIe siècle. La copie de Légaré, moins sombre que celle qu'il avait exécutée en 1820 pour l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies, est d'une grande fidélité de dessin et de coloris. Les personnages sont bien indiqués et le paysage qui ferme l'horizon est brossé d'une touche légère et d'une couleur transparente.
Le Saint Pierre dans sa prison est aussi une fort bonne copie.
La toile originale, uvre de Charles de la Fosse (né à Paris le 15 juin 1636, mort dans la même ville le 13 décembre 1716), ornait la chapelle des Dames de la Conception, à Paris, avant d'être déposé au Museum Central en 1791, puis au Musée des Petits-Aubustins en 1797. Acquise en 1808 par l'abbé Desjardins aîné, elle fut vendue au Séminaire de Québec en 1817 et c'est là qu'elle fut détruite le 1er janvier 1836 [Note 5. Cf. Archives du Musée des Monuments français, t. II (1886), p. 164, no 428; Hawkins' Picture of Quebec (1834); Pierre-J.-O. Chauveau, Article dans Le Canada-Français. Québec, 1883, p. 176, etc.]. James McPherson Lemoine la proclamait: "magnifique de couleur", et, de fait, c'était une fort belle chose où la rutilance du coloris rubénien voisinait avec des effets de lumière à la Poussin. Petit-maître aujourd'hui méconnu, comme la plupart de ses contemporains, d'ailleurs, Charles de la Fosse ne manquait pas de hardiesse dans la composition ni d'énergie dans le modelé.
La copie de Légaré possède un pâle reflet des qualités de l'original. Certes, le dessin est dur, la touche empâtée; mais la couleur est jolie, les jaunes sont éloquents. L'an d'après (1824), Légaré reprit le même sujet et peignit la belle copie qui se trouve dans la chapelle de l'Hôpital-Général de Québec. Elle est encore plus somptueuse.
La troisième copie, la Vision de Saint Roch, montre à quel tripatouillage pouvait se livrer Légaré.
Il avait dans sa collection une toile - attribuée tour à tour à Ouwater (?) et à Philippe de Champagne, elle pourrait bien être de l'espagnol Mayno - représentant Elie jetant son manteau à Elysée [Note 6. Collection Légaré, no 9 du catalogue de 1832. Cette peinture est, depuis 1874, au Musée de l'Université Laval, Catalogue de 1918, no 178.]. Elie est sur son char de feu tiré par deux chevaux blancs et laisse tomber son manteau qu'Elysée, un genou en terre, vêtu d'une tunique verdâtre et d'un manteau bleu foncé, s'apprête à recevoir; à droite, un chien aboyant; au fond, paysage où coule une rivière. De ce sujet, Légaré fit une Vision de Saint Roch, le prophète Elysée céda la place au pestiféré montpelliérain, tandis que le prophète Elie était remplacé par une vierge tenant son Enfant Jésus.
Le tour était joué.
Quand Légaré ne travaillait ainsi que sur ses propres toiles, c'était pur enfantillage d'aprenti-peintre. Mais il lui arriva, au moins une fois, de transformer une composition qui n'était pas la sienne. En 1817, à la vente Desjardins, Mgr Plessis acquit, pour l'église Saint-Roch, un "Saint Antoine anachorète", uvre de Jacques Blanchard, charmant peintre français du début du XVIIe siècle (1600-1638). Dans une église dédiée au saint montpelliérain, une Vision de saint Roch eut été mieux à sa place...et Légaré d'effacer le lion qui roupillait aux pieds de l'Ermite et y peindre, à sa place, un chien tenant un pain dans sa gueule...!
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Je m'excuse à demi de tant insister sur des uvres qui n'ont même pas le mérite de l'originalité dans la composition. C'est qu'on comprendrait mal notre art pictural du XIXe siècle, si on négligeait l'oeuvre de nos copistes, notamment, Dulongpré (1754-1848), Roy-Audy (1753-vers 1835), Légaré (1789-1855), François Baillairgé (1759-1831), Triaud, Tessier, Plamondon (1804-1895), Théophile Hamel(1817-1870), Falardeau, Rho et Napoléon Bourassa... Sans doute, tous ces artistes ont composé quelques toiles originales et des portraits, voire des natures-mortes. Mais tous ont peint avec plus ou moins de talent, des copies, d'après des tableaux de la collection Desjardins ou d'après des gravures. De sorte qu'il fallait ne rien dire de leur uvre de copiste, du coup on laisserait de côté les quatre-cinquième de leur production artistique.
Et puis, tous ces artistes ont appris leur art - ce que je pourrais appeler la cuisine picturale - en copiant. Dans les toiles de Légaré, par exemple, dans celles de Théophile Hamel aussi, on suit pas à pas le progrès du peintre et ses reculs, on devine ses préférences et ses admirations, ses aversions et ses préjugés; on pénètre dans son intimité bien mieux encore que par les petits faits de son existence. Cela est particulièrement sensible chez Plamondon qui, sans vergogne, signait et datait les copies qu'il brossait inlassablement.
Quand on connaîtra par le menu l'uvre de nos copistes, on sera bien près d'avoir une idée exacte de l'histoire du goût dans la province de Québec, on jugera avec moins de désobligeante sévérité l'effort de nos artistes, on appréciera davantage leur désintéressement.