
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Légaré, Joseph 1934.09.25
Bibliographie de Jacques Robert, n° 059
Le Canada, 25 septembre 1934, p. 2.
Joseph Légaré
Copiste
Il existe, non loin de Québec, une église qui, par le nombre de peintures qu'elle contient, est presqu'un musée. Dans le vaste vaisseau, d'architecture à la fois fantaisiste et prétentieuse, de l'Ancienne-Lorette, au milieu d'ornements de plâtre chargés de dorure, on compte vingt-cinq toiles de toutes dimensions et, naturellement, de provenance et de valeur diverses.
L'une, l'Annonciation (en arrière du maître-autel) est une uvre de l'école italienne du XVIIe siècle, qui pourrait bien provenir de la collection Desjardins.
Une autre Annonciation, fortement retouchée, accuse la main malhabile de Jean-Baptiste Roy-Audy, sans que je puisse l'affirmer catégoriquement, car la toile n'est pas signée et, d'autre part, les archives de la Fabrique, par un phénomène qui n'est malheureusement pas isolé, brillent par leur absence.
Un Couronnement de la Vierge, attribué au Dominiquin, est certainement un ouvrage de l'école italienne du XVIIe siècle; l'attribution à Dominico Zampierie me paraît douteuse, car plus d'un artiste italien du Grand Siècle pourraît être l'auteur de cette composition non dénuée d'intérêt.
Je signale, sans m'y appesantir, un Sacré-Coeur signé par Eugène Hamel (1845-1932), réplique de celui qui se trouve dans l'église de Saint-Roch de Québec; une Sainte Famille de l'école française du XVIIe siècle - on n'en connaît pas la provenance -; une Sainte Geneviève lisant, attribuée à Dulongpré (1754-1843), copie exécutée d'après une peinture conservée à Notre-Dame-des-Victoires, à Québec, et une Vision d'Elysée, donnée aussi à Dulongpré, copie partielle de l'Elie jetant son manteau à Elysée, du Musée de l'Université Laval.
Dans la sacristie, un portrait de l'abbé Laberge, curé de l'Ancienne-Lorette (1832-1877), porte la signature de J. Dynes et la date de 1869; c'est une uvre d'une exactitude photographique et d'un modèle très sec.
Signalons encore, dans la sacristie, un portrait du Grand-vicaire Descheneau, aquarelle très fatiguée qui me paraît être de la main de Dulongpré, et une effigie du chanoine Faucher par la Mère Marie de l'Eucharistie.
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Toutes les autres toiles de l'église sauf une Adoration des Mages, attribuée à Pierre de Cortone, sur laquelle je reviendrai plus tard - paraissent être des copies de Joseph Légaré.
Quelques-unes sont signées; aucune n'est datée. Cependant en raison de leur facture et des nombreuses maladresses de pinceau qu'il est possible d'y relever, on peut croire qu'elles ont été peintes vers 1818, à la demande du grand-vicaire Descheneau, un an après la vente, à l'Hôtel-Dieu de Québec de la collection de l'abbé Desjardins aîné.
Dans la galerie circulaire qui surplombe le sanctuaire, deux peintures portent la signature de Légaré; un Saint François d'Assise en extase devant un crucufix, uvre dont il existe deux copies faites par Antoine Plamondon (1804-1895), l'une à Saint-Augustin de Portneuf (1839), l'autre chez les Surs de la Charité de Québec. (1872); une Sainte Agnès dont l'original m'est inconnu.
Dans la nef, quatre médaillons, de dix-huit pouces de diamètre, représentent les Evangélistes, têtes d'expression que le peintre a empruntées à des toiles de sa propre collection.
Près de croisillons du transept, deux copies font bonne impression. Toutes deux ont été peintes d'après des compositions conservées dans l'église de Saint-Henri de Lévis. Sur l'une, saint Philippe baptise l'eunuque de la reine de Candace; l'autre représente Saint François de Paule, ressuscitant l'enfant de sa soeur. L'original du Baptême de l'eunuque provient de la collection Desjardins, mais ne paraît pas à l'inventaire de cette collection. L'original du Saint François de Paule, signalé par Joseph-Edmond Roy - qui l'attribue à Pierre d'Ulin - dans son Histoire de la Seigneurie de Lauson [Note 1. Volume II (1893), p. 206 et suiv.], et inventorié, sous le titre "La Charité" [Note 2. Probablement à cause du mot Charitas devise des Minimes, inscrit à la partie supérieure du tableau.] par l'abbé Desjardins cadet, est de Simon Vouet (né à Paris en janvier 1590, mort à Paris le 30 juin 1649). Commandé vers 1640 par les Minimes de la Place royale, à Paris, il a été signalé par la plupart des Guides de la capitale française, notamment par d'Argenville qui écrivait dans son Voyage pittoresque de Paris (Paris, 1770, p.167.): "Ce morceau est le chef-d'uvre de Vouet"; déposé au Muséum central en 1792, puis au Musée des Monuments français [Note 3. Archives du Musée des Monuments français, t. II (1886), p. 263 [?], no 169 [?].] il fut acquis, à la vente Desjardins, par la fabrique de Saint-Henri, en 1817. Légaré a fait maintes copies de la composition de Simon Vouet; la plus belle orne la nef de l'église de Saint-Augustin (Portneuf).
Je signale dans le croisillon nord du transept: une copie fragmentaire mais agrandie d'une charmante peinture de Noël-Nicolas Coypel (1690-1734), conservée à l'Hôtel-Dieu de Québec, et une Mort de Saint-François-Xavier que Louis Dulongpré a reproduite au moins une fois pour la sacristie de Notre-Dame de Montréal; [Note 4. Cf. Album de Montréal (Montréal, 1929).] dans le croisillon sud; une Visitation, d'après un tableau appartenant à l'Hôtel-Dieu de Québec, et un Saint François d'Assise en prière, copies médiocres qui n'offrent aucun intérêt.
Le Saint Jérôme terrifié par la vision du jugement dernier est, au contraire, une fort bonne copie d'après un tableau de Pierre d'Ulin, conservé au Musée de l'Université Laval [Note 5. La copie de l'Ancienne-Lorette a été faussement attribuée à l'Ecole de Rubens (!).]. L'original porte la signature de d'Ulin et la date de 1717.
Un Saint Antoine de Padoue - peint par Louis Dulongpré, s'il faut en croire un cartel qui est au bas du cadre - porte en toutes lettres la signature de Légaré. C'est probablement la copie d'une composition qui ornait la chapelle des Récollets de Québec, car le saint est imberbe [Note 6. On sait que les Récollets ne portaient pas la barbe.] et porte la bure des Récollets.
Le tableau représentant l'Ange gardien, probablement l'une des premières peintures de Légaré, est une toile amusante. Voici la description piquante qu'en faisait feu l'abbé Jean-Thomas Nadeau: "Un ange, à la poigne solide et à la figure décidée , traîne un petit gars en salopettes, qui, du train et de la vigueur où ça marche, n'a pas le temps d'écornifler le long du chemin. En voilà un qui n'a pas la liberté d'aller chez le diable...". L'uvre est d'une maladresse frappante, sauf le petit enfant qui, déguenillé et pleurnichant, est ravissant de naturelle.
Signalons enfin, sur le mur nord de la nef, un Saint Charles Borromée en prière, et un Saint Joseph noirâtre, faussement attribué [sic] à Dulongpré.
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"Copies que tout cela et de nul intérêt", dira-t-on en éprouvant peut-être quelque déception que parmi tant de peintures d'églises ne se glissent parfois des compositions originales. Il est vrai qu'à la longue l'ennui suinte de ces copies plus ou moins fidèles. On se prend à regretter que l'artiste ait si mal compris son noble rôle, qu'il n'ait pas cherché à s'évader de l'imitation pour exprimer dans son propre langage ce qu'il avait à dire.
Mais faisons un retour en arrière. Au début du siècle, l'abbé Desjardins cadet vend aux églises de la province les tableaux de son frère aîné. Ce sont, pour la plupart des peintures de l'École française, toiles italianisantes et honorables de XVIIe siècle, tableaux d'églises un peu fades peut-être du siècle suivant, uvres d'autant plus brillantes aux yeux des acquéreurs et des amateurs, qu'ils ne disposent d'aucun terme de comparaison pour les juger sainement et qu'ils se laissent facilement persuader de l'excellence de leurs acquisitions
Sur les artistes de l'époque, les peintures de la collection Desjardins exercent une véritable séduction. C'est le langage même des ancêtres, c'est le sentiment de leur caractère ethnique qu'ils perçoivent dans ces toiles qui ne leur donnent pourtant qu'une faible idée de la splendeur du patrimoine artistique français.
Ils copient donc à l'envi [sic] les chefs-d'uvre de l'abbé Desjardins, ils en démarquent scrupuleusement le dessin, ils en reproduisent le coloris, en sorte qu'ils paraissent continuer sur les rives du Saint-Laurent l'esprit pictural du Grand siècle, - du moins les formules.
Qu'on ne soit donc pas surpris de rencontrer tant de copies dans nos église [sic]. L'abbé Desjardins, en vendant à nos fabriques des peintures de bonne tenue, a donné à nos artistes l'idée de les imiter.
C'est ce qu'ils n'ont pas manqué de faire, Légaré le premier. On aurait mauvaise grâce de le leur reprocher, car, en copiant, ils ont appris leur métier et ils nous ont conservé l'ordonnance des compositions de maîtres que le feu n'a cessé de détruire au cours du XIXe siècle et depuis 1900.
C'est un résultat qui n'est pas négligeable.