Gérard Morisset (1898-1970)

1934.10a : Peinture - Portrait - 19e siècle

 Textes traités le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Portrait - 19e siècle 1934.10

Bibliographie de Jacques Robert, n° 328

Le Terroir, vol. 16, no 5, 1934, p.7-8.

Deux jolies peintures

Pour peu qu'on se donne la peine d'explorer notre bonne ville, on y fait des découvertes ravissantes. Ici c'est une demeure bourgeoise d'autrefois avec ses cheminées à mitrons, ses lucarnes à petits carreaux, ses pierres de granit fortement cimentées, masse grise dont la silhouette étonne par sa pittoresque élégance ; là ce sont des bois sculptés d'une naïveté charmante ; ailleurs c'est un portrait de pierre - Vignole le vomirait de son livre de recettes - d'une maladresse délicieusement étalée. Dans certaines ruelles, on se croirait à Châlons-sur-Marne ou à Saint-Lô, et n'étaient les affiches anglaises, l'illusion serait parfaite... si nos rues avaient encore des rigoles et nos citadins des sabots.

Pénétrons dans quelques habitations bourgeoises. Le mince filet de jour qui traverse les rideaux épais laisse voir des meubles lourds de chêne admirablement patiné ou de noyer tendre aux reflets satinés, des sculptures où l'on sent le nerveux coup de gouge de l'artisan, des bibelots de cuivre bosselé sur lequel se brise la lumière diffuse comme dans une nature-morte de Kalf ou de Velazquez, des lustres hollandais qui pendent du "plancher d'haut" comme des araignées géantes ; sur les murailles du salon, les ancêtres, portraiturés dans leur vêtement du dimanche et avec leur plus fin sourire, donnent à la pièce un charme d'une émouvante intimité.

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C'est une pièce de ce genre qu'on peut admirer à l'Asile du Bon-Pasteur de Québec. Au rez-de-chaussée se trouve le salon de Mme Sophie Place-Muir, tel qu'il était du vivant même de celle qui, avec George Muir, son mari, contribua si généreusement à l'œuvre des Pénitentes.

Les meubles sont les siens, délicats morceaux d'ébénisterie, fouillés avec une précision toute britannique ; les boiseries sombres datent d'une époque où l'on savait encore assembler simplement de belles pièces de noyer d'Amérique. Aux cimaises pendent des portraits de toutes dimensions : c'est l'effigie de la figure énergique de l'Honorable William Burns (1829), ce sont les ancêtres du prêtre-historien Henri-Raymond Casgrain, son propre portrait peint d'après la belle toile de Wickenden (1898) ; ce sont les portraits de Mgr Charles-Félix Cazeau (1881), du chevalier Adolphe Robitaille et du cardinal Taschereau, œuvres précieuses mais d'un métier laborieux.

Dans cette galerie de portraits, deux œuvres étonnent par leur perfection et leur coloris.

La première représente une petite vieille grassouillette, sourinate [sic] , les yeux louches, la tête emprisonnée dans un joli bonnet blanc à ruban bleu, les épaules couvertes d'un châle de cachemire à fleurettes; elle est assise dans un fauteuil Louis XV dont on ne voit que le bras recouvert de velours rouge ; dans sa main droite, potelée et maniérée, sont des lunettes de corne ; dans sa gauche, elle tient un livre ouvert ; au fond, une draperie rouge masque à demi la base d'une colonne et le firmament.

Cette jeune grand'mère de belle humeur est Mme Dorothée Dent, épouse de Lionel Place, originaire d'York (Angleterre). En 1803-1804, son troisième fils, Thomas, émigré au Canada depuis quelques années, est en voyage de noces au pays natal. Sa jeune femme, Sophie Meluin - il sera question d'elle plus loin - veut lui faire une agréable surprise et commande le portrait de la mère de son mari à un artiste alors comblé d'honneurs et d'argent, John Russell. [Note 1. Né à Guilford, Surrey, le 29 mars 1745, mort à Hull, (Angleterre), le 20 avril 1806. John Russell, pastelliste de grande envergure, peut être considéré comme l'émule de Quentin La Touret [sic] de Perronneau. Il est l'auteur de la charmante Enfant aux cerises, entrée au Musée du Louvre en 1869.] L'année suivante (1805), Thomas Place revient au Canada; neuf ans après, il meurt en laissant à sa fille Sophie, devenue Mme Muir en 1833, l'œuvre de Russell. A son tour, Mme Muir lègue à l'Asile du Bon-Pasteur le portrait de sa grand'mère. [Note 2. Ces détails sont tirés de l'ouvrage de l'abbé Henri-R. CASGRAIN, L'Asile du Bon-Pasteur de Québec... Québec, 1896, p. 43 et suiv.]

Le pastel de Russell est signé et daté : J. RUSSELL R.A. (Royal Academy), pinxit 1804. Fort bien conservé, les tons sont clairs, les contours admirablement fondus. Il [illisible] les vermillons éclatants, l'extrême légèreté des tissus, la vérité frappante de certains détails et la souplesse du trait. Ce portrait est un petit chef-d'œuvre de coloris et de dessin spirituel.

Tout autres sont les qualités du portrait de Mme Sophie Melvin-Place, qui provient aussi de Mme Muir, sa fille.

C'est une peinture d'un réalisme robuste et d'une grande intensité de vie.

Sophie Meluin est toute vêtue de noir ; elle porte un bonnet fraisé blanc, noué d'un ruban de satin noir. Elle est loin d'être jolie. Mais sa figure plaît par la placidité du regard, l'énergie de la bouche et du menton, l'ascetisme des yeux creux et des joues amaigries. Ce sont les traits d'une brave femme volontaire et généreuse.

Théophile Hamel [Note 3. Né à Sainte-Foy, le 8 novembre 1817, mort à Québec le 22 décembre 1870. D'abord élève d'Antoine Plamondon (1804 et 1895), Théophile Hamel se rendit en Europe en 1843 et y étudia durant trois ans. Il a laissé un grand nombre de portraits et quelques tableaux d'églises.] qui a signé ce tableau en 1854, s'est évadé pour une fois des recettes d'atelier assimilées vers 1845 chez les peintres anversois Van Leyrius et de Keyser ; il a assourdi ses rouges, éclairé ses noirs ; il a assoupli son modelé et donné de l'ampleur à sa touche. Surtout il a mieux regardé son modèle. Et au lieu de vouloir peindre une belle image, pimpante et pommadée, il a cherché à rendre ce qu'il voyait, avec le seul souci de faire vrai. Il y a réussi.

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Voici donc deux œuvres de haute tenue, l'une signée par l'un de ces admirables artistes anglais du XVIIIe siècle, l'autre due au pinceau fécond d'un de nos illustres inconnus, Théophile Hamel. Elles sont quasi ignorées du public, et c'est, je crois, la première fois qu'on en peut voir des gravures. [Note 4. Je dois à l'extrême obligeance de la Mère Saint-Amédée, du Bon-Pasteur, les photographies ici reproduites; qu'elle veuille bien accepter l'expression de ma vive gratitude. - G.M.] Bien d'autres œuvres d'art ont un sort analogue. Dans la pénombre d'un salon bourgeois ou dans la pieuse atmosphère d'une salle de communauté, dans la cuisine enfumée d'une maison de ferme ou dans l'humble sacristie de campagne, voire dans nos musées, elles n'ont que peu d'admirateurs ; elles attendent encore leur historien, l'homme qui, après les avoir longuement regardées et les avoir mesurées, après avoir griffonné des notes tout en leur jetant un dernier regard, pourra les tirer de l'oubli. Leur historien, l'auront-elles jamais?...

Et l'on songe aux pertes irréparables que nous avons subies, aux trois cents églises que le feu a détruites en Nouvelle-France depuis deux siècles, aux dix-huit cents tableaux qui s'en sont allés en fumée, aux pièces de sculpture des Levasseur, des Baillairgé, de Quévillon, d'André Paquet, de Gilles Boivin, d'Antoine Cirier et de bien d'autres artisans, œuvres à jamais disparues sans que le crayon d'un dessinateur nous en ait laissé l'image ; et l'on songe à nos vieux meubles emportés par les camions de nos riches et avides voisins, aux bibelots de toute sorte que la prétention moderne juge souvent négligeables et qui, pourtant, sont comme le sourire de la race...

Bas de vignettes:

[1] Portrait de Mme Sophie Melvin-Place, belle fille de Mme Lionel Place. (Conservé à l'Asile du Bon-Pasteur de Québec). THEOPHILE HAMEL (1817 à 1870)

[2] Portrait de Mme Lionel Place, signé et daté de 1804. (Conservé à l'Asile du Bon-Pasteur de Québec). JOHN RUSSELL (1715 à 1806).

 

 

 

web Robert DEROME

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