Gérard Morisset (1898-1970)

1934.11.13 : Historiographie - Harris, Robert

  Textes traités le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Historiographie - Harris, Robert 1934.11.13

Bibliographie de Jacques Robert, n° :061

Le Canada, 13 novembre 1934, p. 2.

Hubert Gravelot à Québec

Dans le gros ouvrage que J.-Castell Hopkins a écrit sur le Canada (An Encyclopedia of the Country . Toronto, 1898-1899 [3e] vol., in-4e, avec gravures), il y a un fort curieux chapitre sur les arts au Canada français. Son auteur, Robert Harris (Conway Vale, 17 septembre 1849, Montréal, 27 février 1919), était un peintre de médiocre talent, mais d'une curiosité aiguisée. S'il a fait nombre d'erreurs dans les quelques pages qu'il a écrites sur les Arts dans la province de Québec, il y a fait preuve de tant de sagacité qu'il est permis de se demander si un Canadien français, - l'abé Hospice Verreau, par exemple, - ne l'a pas tuyauté . Ce qu'il écrit, notamment, du talent pictural de Samuel de Champlain ne manque pas de justesse, surtout à une époque où l'on ne savait rien, ou à peu près, des peintures du Fondateur de Québec.

Mais Harris s'est maintes fois trompé, et c'est l'une de ses fausses affirmations que je voudrais relever aujourd'hui.

Au tome IV (1 p. 354) de l'Encyclopédie de Hopkins, il écrit avec une assurance: "An artist of European celebrity, (Hubert Gravelot) was in Canada for a time, probably between 1720 and 1725. He was a fine draughtsman, a pupil of Watteau and of Jean Restout. Very likely some of the pictures by latter artist (Restout) still to be seen in the city of Quebec were sent from Paris through the agency of Gravelot".

S'il est vrai que Gravelot fut un merveilleux dessinateur, s'il fut un disciple de Watteau et de Restout, il est téméraire d'affirmer qu'il soit venu en Nouvelle-France, il est faux qu'il ait apporté ici des ouvrages de son maître Restout.

Hubert Gravelot est né à Paris le 26 mars 1699.

Pendant que son frère aîné, le futur géographe d'Anville, se livre avec ardeur à l'étude des sciences, Hubert apprend son art en courant d'un atelier à un autre, car son humeur est volage et il veut se rendre compte de tout; il travaille à l'atelier de François Boucher, de quatre ans plus jeune que lui. Vers 1720, il est à Rome; un peu plus tard, on le rencontre à Lyon. La fièvre des voyages le tient, comme son frère aîné d'ailleurs, et il part pour Saint-Domingue. Il n'y reste pas longtemps. Il retourne à Paris, s'en va à Londres caricaturer les petits et les grands bourgeois de la capitale, puis il regagne Paris pour y épouser Marie-Anne Lemeau. Mais il ne tient pas en place. On le retrouve de nouveau à Londres où il illustre des tragédies de Shakespeare et à Paris où les scènes grivoises du Decameron lui inspirent des dessins d'un trait fort souple. Bref, il est le grand illustrateur de l'époque, comme Gustave Doré le sera un siècle plus tard. Il meurt à Paris le 19 avril 1778.

Son œuvre est immense. Il a laissé un grand nombre de dessins et de gravures. Parmi les ouvrages qu'il a magnifiquement enluminés, citons sommairemment: le Théâtre de Corneille, l'Almanach iconographique, le Nouveau Testament, la Partie de chasse de Henri IV.

Dans ces ouvrages, on le constate, rien ne concerne la Nouvelle-France.

Mais Gravelot a dessiné les cartouches des cartes géographiques éditées par son frère, le sieur d'Anville; il a aussi illustré les Cérémonies et coutumes religieuses (Amsterdam, 1723-1763), de Bernard Picart, et l'Histoire générale des cérémonies religieuses de tous les peuples (Paris, 1741, 8 vol. in-fol.), du même auteur, et c'est peut-être pour cela que Robert Harris écrit péremptoirement: "… Gravelot was in Canada for a time…".

Voyons de quoi il s'agit.

La carte du "Canada, Louisiane et Terres anglaises" du Sieur d'Anville (1755) est une carte comme une autre, avec un joli cartouche contenant le titre. Dans ce cartouche, fort bien composé, nul détail ne s'inspire de la Nouvelle-France.

Par contre, dans les autres ouvrages que j'ai signalés plus haut, il y a deux gravures qui représentent des Sauvages. Au tome 8 des Cérémonies et coutumes religieuses, on voit un Sauvage et sa maîtresse , illustration d'une coutume matrimoniale en en [sic] vogue chez les Aborigènes des Antilles. Gravelot a donc croqué sur le vif une scène dont il a été le témoin amusé au cours de son voyage à Saint-Domingue.

Dans l'Histoire générale des cérémonies religieuses de tous les peuples , il y a une curieuse Danse de Sauvages . Dans une cabane en charpente, des Indiens esquissent quelques pas de danse; au milieu d'eux est une femme nue. Cette composition, gravée par A. Laurent, n'a rien de canadien: la cabane est de celles qu'on voit encore dans les Antilles et les types indiens sont ceux de l'Amérique centrale.

Donc, rien dans l'œuvre de Gravelot ne rappelle la Nouvelle-France.

Robert Harris affirme en second lieu que Gravelot a fait parvenir au Canada des peintures de son maître Jean Restout.

Cela est inexact.

Les seules peintures de Restout qu'a possédées la Nouvelle-France provenaient de la collection de l'abbé Philippe-Jean-Louis Desjardins. C'étaient une Adoration des mages (no 3 de l'Inventaire), à Saint-Henri-de-Lauzon, un Christ dans le désert servi par les anges (no 45) et une Annonciation (no 85 b), peintures détruites dans l'incendie de la cathédrale de Québec en 1922.

De la collection Desjardins, Robert Harris ignorait presque tout. Il savait, comme bien d'autres, que l'abbé Desjardins aîné avait apporté de France quelques œuvres de maîtres, mais les détails de cette collection lui échappaient. Ce n'est qu'en 1909, on le sait, que M. Hormidas Magnan publia dans l'Action Sociale (Québec, 21 octobre) l'Inventaire des peintures vendues à Québec en 1817 par l'abbé Desjardins cadet. Avant cette mise à jour, il était difficile de se renseigner tant soit peu sur les peintures de l'Ecole française qui ornaient les églises de la Province. De là, bien des erreurs.

Ainsi, en 1852, un jeune Français chassé de l'île de Saint-Domingue, Jules de Longpré, visite la bonne ville de Québec. En amateur d'art éclairé, il note avec soin les belles peintures qu'il admire sur les gros piliers de la cathédrale, dans la chapelle des Ursulines, à l'Hôtel-Dieu et à la chapelle extérieure du Séminaire et en informe son ami, Philippe de Chennevières. Et celui-ci croit tout naturellement que les richesses picturales des églises et couvents de Québec ont été données, au cours des XVIIe XVIIIe siècles, par les Gouverneurs de la Nouvelle-France…

Il eut été flatteur pour nous que Gravelot ait séjourné à Québec au début du XVIIIe siècle et qu'il en ait dessiné les monuments et les sites les plus caractéristiques.

Mais c'est là une légende, une légende de plus, serais-je tenté d'écrire, dans notre histoire, artistique qui en compte un si grand nombre.

  

web Robert DEROME

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