
Textes traités le 24 février 2003 et le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR et Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Iconographie - Noël 1934.11
Bibliographie de Jacques Robert, n° 329
Le Terroir, vol. 16, n° 6-7, novembre-décembre 1934, p. 23.
La Noël de nos Artistes
Si la Noël a inspiré nos littérateurs et certains de nos organistes qui ont brodé de jolies arabesques autour des mélodies grégoriennes ou des thèmes populaires, elle n'a été par contre qu'un médiocre aliment à la verve (?) de nos peintres et de nos sculpteurs. Ceux-ci ont souvent représenté, en des bas-reliefs d'un métier timide, la Naissance du Christ , mais en décalquant des modèles d'atelier. Nos peintres du XVIIe et du XVIIIe siècles ont sans doute traité le même sujet, mais en puisant aux mêmes sources ou en s'en tenant aux modèles bolonais ou flamands.
Dans l'uvre de nos artistes du Régime français, il n'y a aucun document qui nous donne l'image à peu près exacte de ce qu'était la Noël de leur temps.
Parmi les toiles de Joseph Légaré, il y a bien des sujets populaires comme la Procession devant l'église de Gentilly ou la Cathédrale de Québec au clair de lune, mais nul sujet d'inspiration noëlliste.
De même, dans l'uvre immense de Plamondon et des artistes de la même époque: ils peignent inlassablement tant de tableaux d'églises et de portraits, qu'ils n'ont pas le temps de représenter ce qu'ils ont sous les yeux, ni les scènes populaires - sauf Légaré - ni les coutumes campagnardes du 25 décembre.
Dans la seconde moitié du siècle, le goût de l'anecdote se fait jour, grâce à l'apport germanique. C'est en 1847 que Krieghoff signe sa première composition anecdotique: Paysans canadiens jouant aux cartes . D'autres toiles de genre suivent, entr'autres, des scènes d'hiver qui ont pour sujet la fête de Noël. C'est le début des innombrables peintures et dessins qui ornent - ou encombrent - nos livres et nos revues.
Parmi ces uvres inégales, il y a tant de médiocres, comme la Messe de minuit à Québec, d'Edmond Lemoine; il y en a tant de charmantes comme les pittoresques illustrations que Coburn a imaginées pour La Noël au Canada de Louis Fréchette; il y a des compositions simplement documentaires, sans aucun souffle de vie, comme les dessins méticuleux et durs d'Edmond-J. Massicotte et les fades aquarelles d'Albert Ferland; il y a enfin quelques dessins fort bien enlevés d'Henri Julien.
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De ce dernier artiste, voici deux dessins qui caractérisent sa manière.
L'un est intitulé la Dinde de Noël (au Musée de la Province). Un gros homme, casquette sur la tête, pipe à la bouche, souliers de buf aux pieds, vêtu d'étoffe du pays, s'en revient du marché; il porte une grosse dinde qui n'a pas l'air d'être très honorée du rôle gastronomique qu'elle jouera le soir même, au grand plaisir de la famille et des invités: elle s'étalera, en effet, au beau milieu de la table, dans un plat de faïence bleue à dessins chinois, jaunie à point, nageant dans une appétissante sauce blonde, farcie, tendre, odoriférante. Le monhomme [sic], lui, sait tout cela; et la pensée du réveillon le fait sourire de gourmandise.
Le dessin est vif, spirituel et animé; le trait de crayon est libre, d'une allure négligée, mais souple.
Cette uvre s'apparente à une petite peinture du même artiste, que conserve le Musée de la Province.
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Dans les scènes populaires d'Henri Julien - les Enchères, le Mardi-gras, Danse de paysans , - il y a un mouvement endiablé; le dessin est nerveux, expressif. Il excelle à représenter des attelages lançés à toute allure, comme dans la Messe de minuit et le Mardi-gras . Les cheveux vigoureux, fringants, trottent, blancs de givre, dans la neige, la tête haute, l'il en feu, le poil hérissé; dans les carrioles, des paysans en capot et en tuque , des femmes emmitoufflées et des enfants. L'artiste rend avec bonheur le scintillement de la neige, la douceur des nuits d'hiver et la tristesse des arbres courbés par le vent.
On trouve ces qualités aimables dans le Retour de la messe de minuit . Au premier plan, trois chevaux passent à bride abattue devant un calvaire, tirant des traîneaux où sont entassés des paysans; en arrière, un habitant et sa femme reviennent à pied, péniblement, de l'église qu'on entrevoit au loin derrière un côteau; vers la gauche, quelques maisons, des arbres et la masse sombre d'un groupe de sapins. La lumière est délicieuse, la neige brille au premier plan tandis que les lointains s'estompent dans le gris bleuâtre de l'atmosphère.
Chez Henri Julien, comme chez d'autres artistes - Raffet, Forain, Viollet-le-Duc, Gustave Doré, - dessiner est un besoin, une fonction naturelle, pourrais-je dire. Il prend "un signalement authentique des choses"; il note les mouvements [sic] et non les contours; il indique les plans au lieu de les modeler, il meuble ses dessins avec une extrême aisance. Par là, il est "inimitable", selon le mot juste du sculpteur Philippe Hébert.
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En représentant divers épisodes de la Noël, nos artistes - sauf Julien - ont voulu faire de belles images, suaves et sentimentales, trop apprêtées. Ils ont voulu faire de grandes choses, alors qu'ils s'agissait de peindre ou de dessiner tout naïvement ce qu'ils voyaient.
Voici, du reste, le défaut capital de notre peinture: elle est trop entachée de grandiloquence... comme notre littérature.
Mais, déjà, nos jeunes peintres réagissent.
Plus réalistes que leur [sic] aînés, ils feront de la bonne peinture, tout en conservant le vivant souvenir des choses qui s'en vont...