Gérard Morisset (1898-1970)

1934.12.19 : Peinture - 19e siècle

 Textes mis en ligne le 5 septembre 2003, par Robert DEROME. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - 19e siècle 1934/12/19

Bibliographie de Jacques Robert, n° 62

Le Canada, 19 décembre 1934, p. 2; 20 décembre 1934, p. 2.

COUP D'OEIL SUR LA PEINTURE CANADIENNE AU XIXe SIECLE

L'état de la peinture canadienne au début du XIXe siècle accuse trois mouvements qu'à ébauches le siècle précédent: l'art francais continue à vivre, plus par tradition que par le talent des artistes: les officiers et fonctionnaires anglais apportent avec eux les éléments de leur art national tandis que la tradition étrangère- allemande et italienne- s'insinue dans la société canadienne.

Ces tendances s'affirment tout à fait dans le cours du siècle qui commence. Brossons à grands traits l'évolution de ces tendances et disons la part de chacune d'elles dans la formation de l'Ecole canadienne d'aujourd'hui:

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En premier lieu, il faut insister sur un mouvement demographique fort restreint à la vérité, mais plus important qu'on ne croit.

En 1728 arrivent à Québec des prêtres chassés de leurs pays par la Révolution francais. Ils ne sont d'abord que trois; l'année suivante et jusqu'en 1802, d'autres quittent l'Angleterre pour le Canada. Ils sont bientôt au nombre de cinquante, les uns prétres séculiers, les autres sulpiciens. Qu'ils soient chargés d'une cure ou d'une aumômerie, ils sont en géneral pieux, instruits et laborieux. Ils aiment le faite des cérémonies religiuses et ils ont encore dans la mémoire les grâces du style Louis XV, qui ont caressé leurs yeux d'enfants ou d'alocescents. [sic]. C'est dans ce style qu'ils ornent leurs églises et, naturellement les tableaux y occupent une place de choix. Dans leurs presbytères ou dans leurs appartements d'aumôneries, ils accumulent les épaves artistiques qu'ils ont pu sauver du bouleversement révolutionnaire...

De là une impulsion profonde qui, de cette poignée d'émigrés, gagne toute la population, civile aussi bien que cléricale. C'est l'âge d'or des artistes - architectes, sculpteurs, peintres de tableaux de saintet´et de portraits - surchargés de commandes et grassement payés par les fabriques dont les années d'abondance ont rempli les coffres.

Nos peintres sont-ils préparés à produire tant et si vite? Non pas. Et voilà que les mêmes exilés qui déclanchent le mouvement pictural fournissent aussi les modèles. En 1816, l'abbé Philippe-Jean-Louis Desjardins expédie de Paris à Québec une collection de près de deux cents tableaux et, en mais [sic] de l'année suivantes son frère cadet, l'abbé Louis-Joseph Desjardins dit Desplantes, les vend aux églises de la Province. Ce sont, pour la plupart, des ouvrages de l'Ecole francais, toiles honorables du XVIIe siècle, tableaux d'églises du siècle suivant, oeuvres d'autant plus brillantes aux yeux des acheteurs qu'ils ne disposent que de termes du comparaison peu concluants et qu'ils se laissent facilement persuader de l'excellence de leurs acquisitions.

En 1821, nouvelle vente de tableaux, cette fois moins considérable.

Immédiatement, le résultat s'affirme, les vocations se dessinent. Joseph Légaré apprend laborieusement son métier en copiant les toiles qu'il achète de l'abbé Desjardins. Et, en enseignant son élève Plamondon, ce sont les formules de l'Ecole francaise qu'il lui inculque, les seules qu'il connaisse alors. D'autres apprentis-peintres se livrent dans le même but au même travail de copie: Roy-Audy, Tessier, Triaud, Théophile Hamel, Falardeau, les abbés Dorion et Lapointe... Sur ces artistes de talent inégal, les peintures de la collection Desjardins exercent une véritable séduction. C'est le langage même des ancêtres, c'est le sentiment de leur caractère ethnique qu'ils percoivent dans ces toiles, qui ne leur donnent pourtant qu'une faible idée de la splendeur du patrimoine artistique francais. Ils copient donc à l'envi les chefs-d'oeuvres de l'abbé Desjardins, ils en démarquent scrupuleusement le dessin, ils en reproduisent le coloris, en sorte qu'ils semblent continuer sur les rives du Saint Laurent, l'esprit pictural du Grand Siècle du moins les formules.

Cet engouement ne leur est pas particulier: il se transmet aux artistes anglo-canadiens. Veut-on savoir chez quels maîtres ceux-ci vont se former? Chez Jean-Paul Laurens, chez Bouguereau, chez Benjamin-Constant, chez les pontifs Gérome et Cabanel, à l'Académie Jullian aussi, c'est-à-dire chez les représentants officiellement talentueux de la tradition francaise dans ce qu'elle a de plus mécatilique et de moins vivant... Il n'est donc pas étonnant que l'impulsion du début du siècle s'achèvent dans l'agacante banalité de la peinture d'histoire dégenèrée et la fausse élégance des classiques attardés.

Dès 1820, les collections particulières commencent a se former, riches en ouvrages de l'Ecole fancaise. Le peintre Joseph Légaré en possède plus de cinquante qui, avec les autres pièces du collectionneur-artiste, constituent le premier fond du Musée de l'Université Laval. Le même musée conserve une partie des autres collections de l'époque et c'est là qu'il faut aller pour les étudier. Elles comprennent beaucoup de toiles francaises qu'un mauvais restaurateur de tableaux à attribuées à des artistes italiens. Du reste, sauf exceptions, ces peintures représentent à demi l'art de la France. Les préfèrences des amateurs sont aux toiles proprement peintes; soit que la nouveauté les effraie, soit qua l'exécution méticuleuse d'une peinture leur apparaisse comme une qualité indispensible. Les mêmes amateurs achêtent aussi des tableaux anciens de l'Ecole francaise. Mais comme leur culture n'est pas généralement profonde, ni leur goût très fin, ils se laissent berner aisément . Et leur ignorance, jointe à la malicieuse roublardise d'un marchand d'antiquités parisien, produit souvent de ces attributions fantaisistes ou cocasses qui déparent certains de nos musées.

Tel est, cependant, le prestige de l'art francais que ces écarts de goût servent à sa diffusion.

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Puis-je en dire autant de la tradition anglaise au Canada francais? Il semble qu'elle ait été vite frappée de stérilité. Dans le Québec, sa vigueur décroit à mesure que se développe le Haut-Canada et que les artistes anglo-saxons y émigrent. Vers 1880, elle n'existe plus guère que dans les portraits; en 1900, elle est éteinte.

Avec Cockburn, Stewart, Duncan, James, Bartlett et Bell-Smith, l'art anglais se perpétue au Bas-Canada, correct et rigide. Portraitistes et pedagistes luttent de conscience et d'exactitude, comme de bon photographes qui cherchent à reproduire de leur mieux les traits des personnages posant devant leurs objectifs.

Peu de notes gaies dans l'oeuvre immense et froid de ces dessinateurs et peintres, encore moind de fantaisis. Toujours le même composition [illisible] Seuls deux artistes échappent à ces défauts: Cockburn et Carlisle. L'oeuvre de premier n'existe plus guère qu'à l'état de lithographies colorisés; Carlisle par ses aquerelles d'un humeur d'autant plus [illisible] que ses compatriotes sont plus fermés à [illis] grâce du sourire.

Ce n'est pas à Londres, on l'a vu , que les artistes anglo-canadien voit [illisible] perfectionner dans leur art, [illisible] à Paris. Ils en rapportent en métier solide, ils en reviennent avec une souplesse que ne connaissait pas leur nature.

Mais alors, ils ne font plus de l'art anglais; ils appartiennent désormais à l'Ecole canadienne.

(à suivre)

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le Canada est la terre d'élection de la peinture allemande. De la mort de Wilhem von Moll Beresy (1813) à l'arrivée de Krieghoff (1847), nul vocable à consonnance d'outre-Rhin. A partir de 1850, nombreux sont les artistes germains: Cornelius Krieghoff, Otto-R. Jacobi, Muher, Vogt, Sarong, Lamprecht, Raphael...

Ils connaissent assez bien leur métier pour s'imposer à l'attention; ils ont suffisamment de virtuosité manuelle pour faire croire qu'ils ont du génie. Artisans probes et de tempérament superficiel,- sauf Jacobi peut-être, - ils [illisible] vite au premier rang, grâce au romantisme aimable dont leur art est imprégné.

Qu'on se reporte au milieu du siècle, exactement en 1853, Garneau vient de publier son Histoire du Canada (1845-1848), oeuvre magnifique qui révèle qux Canadiens-Francais leur glorieux passé. Les esprits s'exaltent, le patriotisme commence à s'échauffer. Voici que la France renoue avec son ancienne colonie les liens qu'a brisés le Traîté de Paris, un siècle auparavant. Et la Capricieuse, premier navire de guerre francais qui, depuis 1759, remonte le Saint-Laurent, apporte à la France nouvelle le bienveillant intérêt de l'ancienne. Entre les deux pays les relations commerciales reprennent et, parmi les objets qui viennent alors de France, il y a les livres publiés depuis 1800. Subitement, l'élite québécoise découvre les émouvantes tirades et les tendres effusions du Romantisme, splendeurs littéraires dont elle soupconne à peine l'existence. Du coup, d'un bout de la Province à l'autre, le romantisme s'allume pour ne pas s'éteindre... C'est l'habileté de Krieghoff et de quelques autres de se plier sans peine à cet état d'esprit.

Ils ont d'ailleurs de singuliers auxiliaires.

Quand Napoléon Bourassa arrive en Italie en 1852, un art le frappe par son symbolisme religieux., en distinction et son apparente simplicité: celui des Nazaréens. Un artiste dépasse les autres par la dignité de sa vie, et la perfection impeccable de sa peinture: Hippolyte Flandrin. Ce sont les modèles qu'il suit surant toute sa carrière. Esprit à la fois religieux et austère, délicat et mystique, Bourassa pense que l'"art ne peut vivre que d'idées". Cette formule ambigue, il la traduit naturellement par cette autre qu'il n'écrit pas, mais qu'il met en pratique: l'idée religieuse, c'est tout l'art. Par là, il est nazaréen, il se nourrit de l'art plus cérébral que plastique d'Overbeck et de Cornélius. Mais Bourassa est en même temps un artiste à sa manière, très épris de la perfection de la forme comme son idole. Flandrin, bien près de faire consister le métier de la peinture dans la correction du dessin et les dégradés savants du modelé. Si l'on ajoute à cela une certaine sentimentalité juvenile - ses lettres en font foi- et un goût prononcé pour le symbolisme, on comprendra qu'il ait prolongé à Montréal les formules rigides et l'esprit stérilisant des Nasaréens.

Bourassa ne se contente pas de peindre, il fonde un atelier avec la collaboration duquel il orne, dans le plus pur style germain, la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, à Montréal. Il prèche aussi par la parole et par la plume et avec tant de succès qu'aux environs de 1890, l'imagerie religieuse éditée par Schulgen et Henziger inspire les artistes, envahit les murailles de nos églises et encombre les pages des revues illustrées. Ceci n'est pas une plaisanterie. Qu'on ouvre, quasi au hasard, les périodiques de l'époque, par exemple La Revue canadienne de 1800 à 1905; qu'on examine les gravures qui en ornent les pages. J'y vois bien quelques reproductions de tableaux italiens et des gravures d'après Bouguereau et Cabanel; mais au pied de la plupart des images, je lis ces noms: Kaulbach, Lawenstein, von Baudenhausen, Rosenthal, Joseph Cooman, Dieffenbach, Plockhorst, Muller, Dvorak, Henneberg, Ittenbach, Rudolf Epp, Seifert, Meyer, von Bremen, Holffmann... Les exemples de peintres germaine et du nazaréen Bourassa, la publicité allemande aussi ont porté leurs fruits...

Il existe un autre courant d'art qui, tout restreint qu'il soit, ne laisse pas d'influer sur la peinture canadienne. Il n'est pas ici question de la peinture américaine - elle aussi cherche sa voie sans la trouver encore, - mais de l'Ecole italienne.

On connaît l'attachement des Canadiens francais au Saint-Siège. Cet attachement, on sent parfois le besoin de le rendre plus sensible, sou la forme d'oeuvres d'art de toute sorte. C'est l'origine de l'art italien à Québec et à Montréal. Dès avant 1870, l'évèque de Montréal a l'idée de reconstruire sa cathédrale à l'image de Saint-Pierre de Rome réduite de moitié, " voulant symboliser par là, dit un chroniqueur, l'union étroite et indissoluble de l'Eglise canadienne à l'autorité du Saint-Siège". D'autres diocèses de la province de Québec possèdent de ces pastiches témoins de l'ultra nontanisme indéfectible de la population.

Ce qui se fait à l'égard de l'architecture se répête dans la peinture.

A intervalles réguliers, des Canadiens vont en pélerinage en Italie et en Palestine. Il est rare que les oeuvres des grands maîtres ne les trapent au point d'en désirer des copies. Parfois ils y font peindre leurs portraits, celui du pape règnent, ceux de certains cardinaux ou prélats. Ils acquièrent des tableaux anciens, des Botticellis ignorés, des Raphaels, surtout des Dolcis...Le plus souvent, ils commandent des Chemins de croix et des tableaux de dévotion, pour leurs églises, vastes toiles compassés que fabriquents à grand renfort de florins, les profiteurs de l'art bolonais. Il y a un peu partout dans la province de Québec, de ces peintures savamment copiées sur des originaux célèbres ou laborieusement composées par des copistes de carrière. Le Musée de l'Université Laval en possède quelques-unes, les plus intéressantes.

Il arrive qussi que des peintres italiens tentent fortune en Nouvelle-France. Financièrement, ils ont raison, car la seule estampille romaine et catholique leur confère un prestige rapidement monnayable.

En 1870 Luigi Capello ouvre à Montréal un atelier très vite prospère. Plus tard, c'est Guido Nincheri, décorateur habile, mais détestable. Petrucci inonde la Province de ses statues de plâtre, tandis que Daprato fabrique des autels de marbre de tous styles et des vitraux dans le genre de ceux du moyen âge...

C'est le mauvais goût italien qui s'installe dans nos églises pour n'en plus sortir.

Tels sont, en peu de mots, les mouvements artistiques du XIXe siècle dans la province de Québec.

Si je fais usage de cette locution qui dépasse sensiblement les faits, ce n'est pas pour magnifier de dimples courants d'opinion des influences parfois à peine discernables. C'est pour marquer l'extrême complexité de notre école picturale.

On sait que les races ne se sont pas fusionnées au Canada. Tout au plus ont-elles arrondi les arêtes pas quel [illisible]

A la veille du XXe siècle, l'union se fait par les [illisible]. Les artistes travaillent non plus parallèlement, mais avec le souci de se rejoindre.

L'Ecole canadienne est alors en pleine gestation, la terme de son éclosion apparaît.

Gérard MORISSET docteur es-arts, attaché honoraire au Musée du Louvre 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)