Gérard Morisset (1898-1970)

1934a : Peinture - 17e siècle

 Textes mis en ligne le 15 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - 17e siècle 1934.06

Bibliographie de Jacques Robert, n° 332

Revue de l'Université d'Ottawa, vol. 4, 1934, p. 308-320.

Les missions indiennes et la peinture

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I

LA PEINTURE ANONYME

L'évangélisation des Sauvages, voilà la grande œuvre des débuts de la Nouvelle-France.

Dès 1615, Samuel de Champlain fait venir de France des Récollets. A ceux-ci des Jésuites viennent se joindre dix ans après.

Les uns et les autres apportent avec eux des peintures, probablement en petit nombre, et des gravures - car, au commencement du XVIIe siècle, la gravure à sujets religieux ou édifiants prend une extension considérable.

C'est, d'abord dans les environs de Québec que les Missionnaires initient les Peaux-Rouges aux dogmes chrétiens.

Les Récollets ornent leur chapelle de Notre-Dame-des-Anges d' qui, écrit le frère Sagard, [Note 1. Père Odoric-M. Jouve, Les Franciscains et le Canada. Québec, 1915, p. 386.] Le Petit Louis, notamment, est fort intrigué par les gravures. Un jour, il entre en coup de vent chez le Père Le Caron, pour lui apprendre la mort de Oustachecoucou. Il faisait allusion, écrit le frère Sagard qui rapporte le fait, à un grand tableau du . [Note 2. Ibid.]

A leur arrivée à Québec, en 1625, les Jésuites érigent une chapelle à Notre-Dame-des-Anges, près du couvent des Récollets. L'année suivante, ils reçoivent de Paris une Notre-Dame saluée par les chœurs des anges qu'ils placent au-dessus du maître-autel. [Note 3. Père Martin, Le Père Jean de Brébeuf, p. 38.] Pendant l'occupation de Québec par les frères Kirke, la chapelle est quelque peu délaissée; en sorte qu'au retour des Jésuites, en 1632, elle n'a comme tableau d'autel qu'un . [Note 4. Relations des Jésuites, 1633 (Edition Thwaites, fol. V, p. 222).] L'année suivante, lors d'une visite des Indiens, les Pères l'ornent selon , et les Sauvages de [Note 5. Ibid., p. 256.]

Après la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye, en 1632, les Jésuites reviennent seuls en Nouvelle-France. Ils s'attachent aussitôt, avec une ardeur redoublée, à l'évangélisation des Indiens. La Colonie compte à peine cent cinquante habitants que des Missionnaires, nombreux et zélés, s'enfoncent dans les forêts, à la conquête des âmes des grands enfants des bois.

Leurs bagages ne sont pas lourds: peu de hardes, une chapelle portative, des provisions de bouche, du papier et de l'encre et, bien protégées dans des caisses de bois, des gravures et des peintures. Est-ce tout? Certains Missionnaires - nous ignorons, la plupart du temps, leurs noms - ajoutent à cela des crayons et quelques feuilles de parchemin, afin de revenir de leurs pérégrinations avec autre chose que des souvenirs fugitifs. Et parfois, dans les huttes incommodes et enfumées dont parle le Père de Brébeuf, à la lueur vacillante d'un flambeau de suif, une main de jésuite, pas toujours malhabile, trace des bribes de la flore et de la faune du pays ou l'image à peu près exacte des Sauvages et de leurs évangélisateurs. Quelques années après, un livre paraît à Paris, orné de gravures qui ne sont pas toutes fantaisistes. Dans ces images, les Missionnaires reconnaissent des visages familiers, des paysages maintes fois aperçus aux tournants des rivières et des baies ou des animaux des forêts laurentiennes.

Parmi les livres illustrés de cette époque, j'en choisis un, le plus considérable et le plus pittoresque peut-être, une énorme histoire du Canada écrite en latin par un jésuite. [Note 6. Père François Ducreux, Historiae Canadensis seu Novae Franciae Libri decem... Parisiis, M.DC.L.XIV. In-4, gravures.] Cet ouvrage, publié en 1664, contient des gravures à la fois si justes et si vivantes qu'il est impossible qu'elles aient été exécutées sans modèles. Qu'on examine, par exemple, le chevreuil qui s'enlève avec aisance sur son arrière-train, [Note 7. Ibid., p. 54.] le Sauvage tuant à coups de bâton les oiseaux de l' [Note 8. Ibid., p. 56.] ou encore l' attaquant un poisson dans l'onde d'une étroite rivière, [Note 9. Ibid., p. 56.] et l'on constatera que ces images, inélégantes mais vraies, sont calquées sur des esquisses point banales. D'autres gravures du même ouvrage donnent une pareille impression, [Note 10. Ibid., p. 22, 50, 51, 70, etc.] notamment celles qui font voir des Indigènes en tenue de guerriers. Sans doute, la musculature des personnages se ressent de l'anatomie boursoufflée de l'époque, le paysage est trop conventionnel avec ses rochers tous semblables et ses arbres de feuillage trop incertain. C'est la transposition inconsciente d'un bon graveur qui connaît son métier, mais qui ne laisse pas d'être embarassé par l'expression de la couleur locale.

C'est dans le détail que se trahit le modèle. Ici, des visages dessinés ad vivum; là, des accessoires trop vrais pour avoir été inventés; ailleurs, une telle précision dans les costumes et les armes des guerriers, une telle vérité dans les scènes familiales qu'une pensée vient sur-le-champ à l'esprit: voilà des documents authentiques. Qu'on ne s'étonne pas de ces conclusions en apparence forcées. On verra, dans une étude subséquente, que non seulement certains Missionnaires savaient dessiner proprement, mais qu'ils pouvaient aussi brosser des toiles, et, au besoin, tracer les plans d'une chapelle, une épure de charpenterie ou les capricieux contours d'un lac ou d'un fleuve. Grâce à l'universalité de leur culture, ils étaient préparés à des besognes si diverses; ils comprenaient la nécessité d'être capables de tout faire en dehors des devoirs de leur ministère. Ainsi les Missionnaires durent-ils se faire cordonnier, maçons, architectes, charpentiers, métiers dont l'exercice leur donnait un prestige non négligeable auprès des Indiens. Ceux qui savaient manier le crayon occupèrent leurs loisirs à croquer ce qu'ils voyaient.

Du reste, tout les poussait à dessiner: l'illustration édifiante destinée à la propagande en France, la majesté farouche du paysage canadien, la nouveauté amusante de la civilisation des Peaux-Rouges, leurs costumes bizarres, leurs traditions, leurs croyances et leurs superstitions, enfin la flore et la faune du pays.

Je n'insiste pas davantage sur des œuvres qui ont disparu et dont la gravure, seule, nous a conservé le souvenir. Et j'aborde sans tarder l'étude de la contribution artistique de la France à l'œuvre de l'évangélisation des Indiens.

* * *

On conçoit qu'il ne reste rien de la décoration des chapelles indiennes. Le départ des Récollets en 1629 - ils ne revinrent en Nouvelle-France qu'en 1670, - la rage inassouvissable des Iroquois, les massacres terribles des années 1646 et 1649, l'abandon des bourgades huronnes en 1650, telles sont les causes qui ont fait disparaître non seulement les tableaux et les images que les Missionnaires s'étaient plus à multiplier en pays infidèle, mais même tout vestige des missions. Plus de chapelles, ni bourgs; à peine le souvenir incertain de la topographie du pays des Hurons.

Nous savons par les documents contemporains que les Missionnaires appréciaient fort l'efficace prédication muette des images, auxiliaire indispensable de leur propre prédication. N'avaient-ils pas, d'ailleurs, l'exemple du Père Maunoir et de M. de Nobletz qui ? [Note 11. Père de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle. Paris, 1896, T. II, p. 405.] Cette imagerie religieuse était abondante et, probablement, de meilleure qualité qu'on ne serait tenté de le croire. Elle devait avoir son caractère propre, en raison du rôle d'édification et de persuasion qu'elle devait remplir auprès de ces grands enfants des bois, rusés et soupçonneux, pour qui la perspective et les convenances plastiques, les coutumes orientales et la garde-robe antique étaient des énigmes. De là de nouvelles conventions de dessin plus à la portée de leur entendement, l'emploi systématique des couleurs vives, surtout le rouge et le bleu, un dessin extrêmement simplifié, des gravures fortement enluminées et - conclusion logique chez ces primitifs qui vivaient demi-nus - l'obligation de ne leur faire voir que des personnages non vêtus.

Qu'il s'agisse de l'enseignement des vérités chrétiennes ou des peintures, la difficulté est la même: Missionnaires et Sauvages ne se comprennent point. Tout les sépare. La chaude subtilité des uns se heurte à la froide superstition des autres. Si les Indigènes acceptent mal la parole de l'Evangile - leur langue est pauvre en termes mystiques et les Jésuites en connaissent à demi les nuances, - ils ne savent pas lire une image. Pour eux, un homme vu de profil n'est que la moitié d'un homme; un personnage barbu leur fait peur; les yeux doivent être bien ouverts et vus de face; aux chevelures ondulées, ils préfèrent , [Note 12. Lettres de saint Charles Garnier à son frère, dans le Rapport de l'archiviste de la province de Québec pour 1929-1930, p. 36.]et ils ne prisent que les sujets simples, sans accessoires inutiles. Que si des tableaux ne réalisent pas ces conditions, ils n'en saisissent pas le sens. Bien plus, ils les tiennent en suspicion et, advienne une épidémie de peste ou de petite vérole, ils en considèrent les tableaux et les images pour les causes premières et menacent les Missionnaires de leur , s'ils n'enlèvent de leurs chapelles les objets incriminés de sortilège. [Note 13. Ibid., p. 16 et 20.]

De même que les Missionnaires doivent plier leur enseignement à la faiblesse intellectuelle de leurs néophytes, ainsi ne décorent-ils leurs chapelles que de peintures ou de gravures conformes au goût de ceux qu'ils veulent convertir.

Tout d'abord, ils n'osent pas innover. Les Récollets apportent avec eux des gravures de toutes dimensions, représentant le Ciel, l'Enfer et le Jugement dernier, tandis que les Jésuites se contentent de choisir, dans l'œuvre de Polsnan, [Note 14. Peut-être Polzoni, graveur italien.] de Pierre Mariette et de Grégoire Huret, les gravures susceptibles de plaire aux Sauvages. [Note 15. Ibid., p. 36. - Cette gravure a été contre-tirée par Pierre Mariette, marchand imagier à Paris († 1657).]

Bientôt, ils commandent à Paris des tableaux , en énumérant, à la manière d'un devis d'architecte, les sujets, le nombre des personnages, les couleurs à employer, la forme des nimbes et des coiffures, les inscriptions. ort de l'archiviste... pour 1929-1930, p. 36.

Suit la description, à la fois effrayante et pittoresque, de l'Ame damnée, que le saint Missionnaire veut faire peindre: ns liez de fer bruslant, et les pieds aussy, et une autre chaine de fer bruslant au milieu du corps: un dragon effroiable entortillé à l'entour de son corps qui la morde vers l'oreille, mais que ce dragon ait une écaille horrible, et non d'un beau bleu comme i'en ay veu, deux démons puissants et effroiables à ses deux costez qui la déchirent par le corps avec deux harpons de fer, et une [sic] autre en haut qui la veut enlever par les cheveux..." [Note 16 absente. Note 17. Ibid., p. 36 et 37.]

On reconnaît dans ces descriptions les sujets chers aux Jésuites, [Note 18. Ce sont les Jésuites qui, dans l'esprit de la Contre-Réforme, ont mis ces sujets à la mode. Les retraitants achetaient ces gravures pour méditer avec plus de ferveur sur les fins dernières de l'homme. Les autres Ordres religieux adoptèrent vite cette méthode efficace. Au milieu du XVIIe siècle, un religieux récollet, le frère Luc (Amiens, 1614 † Paris, 17 mai 1685) peignit une série de quatre tableaux représentant l'Ame bienheureuse, l'Ame damnée, le Purgatoire et la Mort (Bibliothèque Nationale à Paris, Cabinet des Estampes, Da. 40). Cf. Emile Mâle, L'Art et les artistes après le Concile de Trente, Paris, 1932, p. 212.] capables d'attendrir les âmes par un avant-goût des délices du ciel et de les effrayer jusqu'au cauchemar par la représentation, aussi chargée que possible, des supplices de l'enfer.

Saint Charles Garnier, porte-parole des Missionnaires jésuites, réclame avec insistance d'autres peintures: , [Note 19. Rapport de l'archiviste (Op. cit.), p. 35.] et il ajoute:

Les Missionnaires jésuites n'eurent pas la consolation de suspendre aux murs de leurs humbles chapelles les toiles et les tailles-douces qu'ils avaient commandées. Ils furent mis à mort de 1646 à 1649 et saint Charles Garnier fut lui-même martyrisé le 8 décembre 1649. Après ces terribles massacres, ce qui restait de la nation huronne dut se disperser, ou plutôt se cantonner à Lorette, près Québec. Mais la dernière lettre du Père Garnier, celle du 12 août 1649, [Note 20. Ibid., p. 41.]nous apprend que deux toiles, peintes à Paris, entre 1646 et 1648, furent expédiées au Père Pijart, en résidence aux Trois-Rivières, ainsi que des gravures enluminées. Les unes et les autres ont sûrement été utilisées plus tard par les Jésuites qui fondèrent des missions au cœur même du pays des Iroquois. Ont-elles survécu aux vicissitudes des entreprises apostoliques du XVIIe siècle? Cela est possible et voici pourquoi.

A la mort du dernier jésuite du Régime français, le Père Casot († 1800), les biens de l'Ordre furent mis sous séquestre et, le 16 avril de la même année, le shérif Sheppard remit à Mgr Plessis, alors coadjuteur de Québec, six petits tableaux, dont quelques-uns ont peut-être appartenu à des chapelles indiennes. [Note 21. Bulletin des Recherches historiques. Lévis, 1919. Vol. XXV, p. 287.]

D'autre part, il existe à Ottawa, dans une collection particulière, [Note 22. Collection de Madame veuve Joseph-Edmond Roy. Cf. Le Droit (Ottawa), No du 17 mars 1922. - Les affirmations contenues dans cet article du Droit sont erronées. J'y reviendrai plus tard, à propos de l'œuvre du frère Luc.]un tableau qui a probablement orné quelque chapelle huronne, au XVIIe siècle. Le bibliophile Philéas Gagnon, qui l'avait acquis vers 1886 d'un habitant de Charlesbourg, le vendit en 1889 à feu Joseph-Edmond Roy. Celui-ci l'attribua au frère Luc, mais cette attribution invraisemblable a été mise en doute par le Père Hugolin. [Note 23. Un peintre de renom à Québec en 1670: le diacre Luc François, récollet. Ottawa, 1932. In-8, p. 75 et 76.]

Si les missions huronnes ont lamentablement échoué - il était impossible qu'il en fût autrement, - elles ont eu, du moins, ce résultat de faire des martyrs. Le soin de les glorifier par le burin fut confié à Grégoire Huret, [Note 24. Lyon, 24 octobre 1606 † Paris, 6 janvier 1670.] le graveur parisien le plus en vogue de son temps. Les Jésuites lui fournirent des portraits, peut-être des croquis, sûrement des détails précis sur le genre de supplice de chacun des martyrs. L'imagination du graveur fit le reste. Le résultat est l'admirable gravure, reproduite dans l'ouvrage du Père François Ducreux [Note 25. Op. cit., page frontispice.] et tirée à part pour l'édification des . [Note 26. Bibliothèque Nationale, Cabinet des Estampes, AA. 3.]

Au premier plan, au centre, les deux martyrs les plus populaires du Canada, Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant, [Note 27. Mis à mort les 16 et 17 mars 1649.] sont attachés au poteau; l'un des bourreaux taillade le bras du Père de Brébeuf avec un couteau rougi au feu, un autre lui verse sur la tête, en dérision du baptême, une pleine marmite d'eau bouillante, tandis qu'un troisième s'apprête à lui mettre autour du cou un collier de ferrailes brûlantes. Auprès du Père Lalemant, deux Iroquois s'amusent à le piquer avec leurs poignards. A gauche, deux énergumènes assomment à coups de haches le Père Jogues, René Goupil et Jean de Lalande. A droite, au second plan, c'est le Père Daniel fusillé à bout portant, avant d'être brûlé dans sa chapelle le 4 juillet 1648. Près de lui, le Père Garnier debout, les bras levés, attend le martyre. Plus loin, près de la forêt, un Sauvage est attaché à un poteau; c'est un Algonquin, Joseph Ouahaté, qui fut brûlé en 1651. Enfin, au loin, le Père Anne de Noue est à genoux, dans l'attitude de la prière, tel qu'il fut trouvé mort de froid, le 2 février 1646; à côté de lui, le Père Chabanel est étendu à terre. Cà et là, des Sauvages dansant ou tirant de l'arc, des chapelles en flammes, une marmite sur le feu et, au premier plan, des instruments de torture. [Note 28. La gravure de Huret est signée mais non datée. Elle a été exécutée en ou avant 1664, date de la publication de l'ouvrage du Père Ducreux. Elle a été publiée par C.-W. Colby, dans Canadian Types of the Old Regime (London, 1908), p. 102.]

Comme dans les tragédies du Grand Siècle, il y a, dans la belle gravure de Grégoire Huret, unité de temps et unité de lieu. La réalité historique est tout autre, mais qu'importe. Il faut admirer sans réserve l'élégante distribution des groupes, l'extrême légèreté et la finesse du paysage, la noble résignation des martyrs opposée à la férocité froide des Iroquois. Nul détail choquant dans cette page gravée d'une main ferme et alerte; juste ce qu'il faut d'accessoires pour émouvoir le spectateur sans l'indigner.

Si j'ai tant insisté sur cette gravure, c'est qu'elle est le point de départ de l'iconographie des saints Martyrs canadiens. Nombreux sont les peintres et les dessinateurs qui ont reproduit à l'envi les figures de Grégoire Huret. Et l'historien des Jésuites en Nouvelle-France s'est contenté de les faire dessiner pour l'ornementation de son ouvrage. [Note 29. Père de Rochemonteix, Op. cit., t. II, p. 58, 80 et 86.]

Enfin les Religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec possèdent une copie peinte de l'œuvre de Grégoire Huret. Le sujet n'en diffère que par des détails négligeables. Avouons que le tableau ne vaut pas la gravure. Autant celle-ci est habile, classique même, autant la toile conservée à l'Hôtel-Dieu est d'une exécution à la fois maladroite et lâche. [Note 30. Inventaire des peintures de l'Hôtel-Dieu (1932), No 42.] La gravure de Grégoire Huret a été connue à Québec en 1664. Dès lors, il est logique de penser que le tableau de l'Hôtel-Dieu a été peint la même année ou peu après. Or, de 1664 à 1668, l'abbé Hugues Pommier, prêtre du Séminaire de Québec, a été le seul qui s'exerça à la peinture. [Note 31. Né dans le Vermandois vers 1637, l'abbé Pommier partit pour la Nouvelle-France avec Mgr de Laval en 1663, passa l'hiver à Plaisance (Terre-Neuve) et arriva à Québec au printemps de 1664. Jusqu'en 1669, il habita au Séminaire, tout en desservant les missions de la Côte de Beaupré et de l'île d'Orléans. Curé de Boucherville en 1669, de Sorel en 1670, il retourna au Séminaire deux ans après et se retira en France en 1676. Il y mourut à la fin de l'année 1686. (Cf. Abbé de Latour, Mémoire sur la vie de M. de Laval. Cologne, 1761, p. 107 à 109; Mgr Taschereau, Histoire du Séminaire de Québec (manuscrit inédit); Abbé Gosselin, Vie de Mgr de Laval, Québec, 1890. T. I, p. 447 et 645).] De là à lui attribuer ce tableau, il n'y a qu'un pas.

* * *

Il serait intéressant de rechercher, dans les Relations des Jésuites, ou dans les archives des Ordres évangélisateurs, les mentions plus ou moins précises des tableaux que les Missionnaires emportaient avec eux dans leurs expéditions lointaines. C'était, on l'a vu, des toiles de dimensions restreintes - pour ne pas encombrer inutilement les bagages, - représentant les mêmes sujets (le Ciel, l'Enfer, le Christ en croix, le Jugement dernier, la Vierge et l'Enfant, Saint Ignace, Saint François-Xavier...), traités dans les mêmes gammes de couleurs et de composition identique. Le dénombrement de ces toiles n'offrirait pas qu'un médiocre intérêt de statistique, si nous en connaissions les auteurs et les sujets.

Toutefois, je ne puis m'abstenir de citer quelques traits qui marquent bien les préoccupations des Missionnaires.

On sait que les Jésuites avaient entrepris de bonne heure l'évangélisation des Montagnais. Ils avaient fondé, au confluent du Saint-Laurent et du Saguenay, une mission très vite prospère. Il sn'avaient là qu'une chapelle exiguë qu'en dépit de son aspect minable ils voulaient orner avec quelque magnificence. Dès 1646, ils reçurent de Québec [Note 32. Joseph-Edmond Roy, Au royaume du Saguenay. Voyage au pays de Tadoussac. Québec, 1889, p. 137.] et une cloche. Mais les Pères rêvaient d'obtenir mieux encore. Ils désiraient posséder une tapisserie pour servir peut-être d'antependium à l'autel ou pour masquer la grossière charpente de leur chapelle. Ils eurent l'idée originale de la faire payer par les néophytes montagnais. Et ceux-ci d'apporter aux Missionnaires les produits de leurs chasses - pelleteries diverses et, notamment, peaux de castors - dont la vente fournit la somme suffisante à l'achat d'une . [Note 33. Ibid., p. 136.] L'annaliste qui a rapporté ces détails a négligé de décrire la tenture et d'indiquer les sujets des peintures. Mais combien significative est cette acquisition d'œuvres d'art dans le temps où la Nouvelle-France manquait de tout, où les Sauvages étaient souvent réduits à la famine et les Missionnaires si mal abrités contre les rigueurs des saisons que le Père Jean de Brébeuf écrivait: . [Note 34. Père de Rochemonteix, Op. cit., t. I, p. 339.]

En 1671, le Père François de Crépieulx, jésuite, prend charge de la mission de Tadoussac. Aussitôt, il dresse un inventaire des peintures qui ornent sa modeste chapelle. [Note 35. Archives du Séminaire de Québec.] J'y relève et sur lequel étaient peints les attributs de la Passion, . [Note 36. Joseph-Edmond Roy, Op. cit., p. 141.]

Mais c'est de 1678 à 1690 que les peintures se multiplient à Tadoussac, peintures sur toile et sur cuivre . Joseph-Edmond Roy en a compté plus de soixante, . [Note 37. Ibid., p. 140.] C'est donc toute une galerie de tableaux et de gravures que les Missionnaires conservent à Tadoussac pour l'édification des Montagnais.

Il est regrettable que nous n'en ayons pas le catalogue raisonné.

D'autres missions indiennes furent peut-être aussi riches en peintures que celle de Tadoussac. Je ne parle pas - car j'y viendrai prochainement - des missions qu'illustrèrent, au point de vue artistique, les Pères Pierron, Rasles, Chauchetière et Laure. Mais d'autres entreprises apostoliques eurent alors quelque succès et il est permis de penser que les fondateurs de ces établissements souvent éphémères utilisèrent les peintures et les images dans l'œuvre de l'évangélisation des Sauvages.

Du reste, tous les Missionnaires employèrent alors les mêmes méthodes et disposèrent de moyens à peu près identiques. Les Ordres religieux, Récollets, Jésuites et Sulpiciens, soutenaient leurs Missionnaires, leur expédiaient des hardes et des vêtements pour les Sauvages et les ravitaillaient en tableaux et en gravures.

C'est ainsi qu'en 1677, les Récollets de Paris expédiaient à ceux de l'île Percée une peinture du frère Luc, la Vierge, qui fut détruite en 1690, lors du sac de la mission par les Anglais et les Hollandais. [Note 38. Lettre de l'abbé Dudouyt à Mgr de Laval (1677), dans le Rapport sur les archives du Canada pour 1885. Ottawa, 1886, p. CXVI; Lettre du Père Jumeau au Père Chrestien Leclercq dans le Premier Establissement de la Foy en Nouvelle-France. Paris, 1691.]

Le Roi lui-même n'oubliait pas les Missionnaires. En plus des gratifications en argent, il leur envoyait des ornements et des crucifix, des chandeliers et des peintures. A la date de 1694, je note l'expédition, ordonnancée par Louis XIV, d'un tableau de Saint Louis destiné à l'église de Plaisance (Terre-Neuve). [Note 39. Cf. Nova Francia (revue mensuelle). Paris, 1929, p. 124.]

Tout cet arsenal artistique, qu'il serait bon de retrouver pour en orner une pittoresque salle de musée, n'offre qu'un intérêt historique, parfois psychologique, comme les vieilles choses sur lesquelles on aime à s'attendrir à un moment à cause des souvenirs qui s'y attachent.

Cependant, ne déplorons pas trop la disparition des peintures destinées aux Indiens. Leur vue soudaine nous secouerait peut-être d'un immense éclat de rire, aussi peu bienveillant que difficile à réprimer.

Ainsi donc, les peintures se multipliaient dans les missions indiennes, par besoin, évidemment, et, aussi, par atavisme chez les Missionnaires.

Comme un mince filet de lumière qui s'éteint insensiblement avec la distance, l'art du Grand Siècle franchit timidement les mers pour apporter au Nouveau Monde le reflet fort atténué de sa splendeur initiale. Ce reflet, si faible soit-il, ne mourra pas. Il ne brillera pas non plus avec intensité, mais il durera aussi longtemps que le peuple qui l'entretient jalousement; il se perpétuera jusqu'au XXe siècle, toujours à l'état de reflet, symbole émouvant d'une poignée de Français qui veulent retenir le souffle d'une vie gravement menacée par l'action inexorable du temps.

(à suivre )

Paris, le 26 mars 1934.

 

 

web Robert DEROME

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