
Textes mis en ligne le 6 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
France - Saint-Germain-en-Laye 1934
Bibliographie de Jacques Robert, n° 215
Almanach de l'Action sociale catholique, vol. 18, 1934, p. 81-85.
SAINT-GERMAIN-en-LAYE
Le touriste pressé - et tout touriste l'est plus ou moins - ne manque pas de visiter Versailles, un jour de grandes eaux; il se rend volontiers à Fontainebleau, parfois à Chantilly ou à Compiègne, rarement à Saint-Germain. Il a tort.
La cité royale n'en est pas moins animée de l'aube au crépuscule, car elle a ses habitudes et ses admirateurs, petits bourgeois, fonctionnaires dans la grand'ville toute proche, artistes qui ne peuvent se passer du charme subtil de l'ancienne Leia. L'air y est vif, l'atmosphère légèrement teintée de vapeur bleuâtre, le paysage profond et d'une extrême variété, l'un des plus reposants de France.
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A l'époque de sa fondation, Saint-Germain n'est qu'un prieuré. Le batailleur Louis le Gros voit vite le parti qu'il peut tirer de ce plateau qui, à trois cents pieds au-dessus de la Seine, commande la riante vallée où serpente le fleuve, entre les peupliers et les saules. Il y construit un château-fort à l'emplacement même du château actuel. A cet ouvrage militaire, Louis IX ajoute, vers 1240, une chapelle gothique attribuée à Pierre de Montereau.
A l'ouest de la forteresse, les maisons de pierre s'élèvent au cours du moyen-âge, jusqu'à leur destruction par les Anglais en 1346.
L'inlassable bâtisseur Charles V relève le bourg de ses ruines, répare le château et voici, pour Saint-Germain, l'ère glorieuse qui commence. D'Italie, la vague de fond de la Renaissance déferle sur la France, répandant sur les édifices médiévaux la grâce de ses arabesques et le sourire de ses chapiteaux, transformant le décor des monuments au gré de l'aimable fantaisie des amants de l'antiquité. Saint-Germain est l'un des premiers ouvrages de la Renaissance, plus varié que les autres en sa robe de brique rouge cernée de pierre beige.
Dès 1539, Pierre Chambiges reconstruit le château de Charles V, mais sans toucher à la chapelle du XIIIe siècle. Sous Henri II - né à Saint-Germain en 1518 - Philibert de l'Orme commence le Château-Neuf, immense construction que Henri IV fait achever par Guillaume Marchant dans un style importé de Florence, vastes jardins, en terrasses et en escaliers, décorés de grottes et de statues, de jeux-d'eau magnifiques et de groupes sculptés.
A son tour, Louis XIII ne cesse d'embellir sa résidence préférée; il y accumule les sculptures et les tableaux, les bibelots et les tapisseries. Et quand, le 5 septembre 1638, vient au monde celui qui devait créer Versailles et laisser tomber en ruines le château où il est né, Saint-Germain est une habitation vraiment royale par la qualité de son architecture, son mobilier somptueux, l'abondance de ses uvres d'art et, surtout, la merveille hydraulique de ses cascades.
C'est l'âge d'or de ce charmant petit coin de l'Ile-de-France. La ville se forme peu à peu sur le plateau, les rues prennent leur aspect d'aujourd'hui ou peu s'en faut et, tout au nord, la forêt s'étend jusqu'à Maisons, sillonnée de routes et de sentiers, bien pourvue de rendez-vous de chasse et de carrefours.
Le 14 mai 1643, Louis XIII meurt dans son château. Le jeune roi, Louis XIV, ne délaisse pas tout de suite Saint-Germain; il y fait de fréquents séjours; il y fait même construire, par le modeste Le Nôtre, l'admirable terrasse de plus de deux kilomètres de longueur, qui a survécu aux vicissitudes du château.
Puis, c'est la décadence. Le grand Roi donne le domaine à Henriette d'Angleterre, veuve de l'infortuné Charles Ier, qui s'y installe. Après elle, c'est Jacques II qui vient y terminer sa vie (1702).
Au XVIIIe siècle, le château s'abîme par l'incurie du directeur des bâtiments et lorsqu'en 1770 le comte d'Artois veut le restaurer, c'est pour en consommer la ruine: il supprime les jardins en terrasses, bouche les grottes, enlève les groupes sculptés et entreprend la démolition du Château-Neuf. La Révolution survient qui achève l'uvre du comte d'Artois. Des constructions élevées par Henri II et le Béarnais, il ne reste plus rien, sauf le pavillon Henri IV.
Le sort du Château-Vieux - celui de François Ier - est moins lamentable. Prison en 1793, école de cavalerie en 1809, pénitentier militaire sous Louis-Philippe, il est enfin restauré par Eugène Millet sous Napoléon III et par Daumet sous la troisième République.
Il abrite aujourd'hui le musée des Antiquités nationales.
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Le château actuel est une honnête et consciencieuse restauration du Château-Vieux.
Il est construit sur plan pentagonal, comme Pierrefonds et la partie ancienne de Fontainebleau - en brique avec chaînage de pierre, dans un style où les caractères du moyen âge finissant se mêlent de façon pittoresque à la verve fantaisie de l'époque François Ier.
Les façades sont sobres, sévères même, allégées à leur sommet par des balustrades couronnées de vases. Aux angles, des tourelles gothiques d'aspect, classiques d'ornementation; sur les courtines, de profonds enfoncements [illisible] s'inscrivent les fenêtres et des contreforts puissants qui projettent une ombre dure sur la brique des murailles, à la façade principale, un portique dont l'architecture un peu lourde est rehaussée par un groupe sculpté à la fin du [illisible] siècle.
La cour intérieure est d'aspect plus gai. Quand le soleil de midi l'inonde de lumière en jouant sur le rouge de la brique et en créant ces ombres profondes et violettes comme on n'en voit guère, le coup-d'il est inoubliable. Ce n'est pas la tristesse sereine de la cour ovale de Fontenebleau [sic], la morne solennité de Versaille, ni la froide ordonnance de la cour carrée du Vieux-Louvre; ce sont plutôt des jeux subtils de lumière et d'ombre, l'impression de puissance qui se dégage de la robustesse des contreforts, la couleur douce dans la clarté, transparente dans les ombres, c'est tout cela qui donne l'impression de la force tranquille.
L'intérieur du château, tout original qu'il soit, ne donne pas la même impression.
Sans doute, les couloirs et les escaliers ont un aspect original avec leur voûte en brique rouge, leurs arcs de pierre jaune et leurs piédouches délicatement ouvragés. Mais les salles, encombrées de vitrines, de moulages et de silex, ne peuvent lutter d'élégance et de richesse avec celles des autres châteaux de la Renaissance. Les uvres d'art qu'elles contiennent sont toutes modernes: de Frémiet, l'Age de pierre et deux statues équestres, un Chef gaulois et un Cavalier romain, uvres soigneusement polies et véridiques comme un procès-verbal; de Cormon, une grande peinture représentant l'Age de pierre; une statue de Bartholdi, quelques bustes d'archéologues et c'est tout.
Deux pièces frappent par l'extraordinaire finesse de leur architecture: la Salle de Comparaison et la chapelle. La première est l'ancienne Salle des Gardes de François Ier, élégant vaisseau qui couvre deux étages, dont la voûte sur croisées est remarquable par la perfection de l'appareil et l'harmonie des profils.
La chapelle - aujourd'hui musée lapidaire - a été bâtie vers 1240 par Pierre de Montereau. Contemporaine de la Sainte-Chapelle de Paris, elle a plus de légèreté dans sa construction, plus de hardiesse dans le système de ses contreforts. Entre les piliers, évidés à la mode champenoise, s'étendent les fenêtres, vastes et sillonnées d'un mince réseau de pierre. C'est un des traits hardis de cette architecture: les baies latérales sont carrées et ce sont les frêles meneaux qui, du sommet de leurs arcs en tiers-point et des trèfles, supportent la plate-bande de la corniche et la sablière des combles.
L'adjonction d'un corps de bâtiment a fait diaparaître la façade de la chapelle. Il ne reste à l'intérieur qu'une rose aveugle, magnifique dans le rayonnement de ses meneaux aux profils délicats.
C'est au nord du château qu'est la véritable merveille de Saint-Germain: le parterre, la terrasse et la forêt.
LeNôtre dessina, de 1668 à 1673, le vaste jardin à la française qu'est le parterre et l'admirable terrasse. Le jardin n'est plus que l'ombre de ce qu'il était avant la Révolution. Eugène Millet l'a relevé de ses ruines, sans pouvoir lui rendre la splendeur de ses bassins, de ses "broderies de buies" et de ses bosquets. On y vot ce qui reste du Château-Neuf, le pavillon Henri IV; quelques statues et des groupes de pierre se détachent sur le vert des pelouses et le brun sombre des taillis.
Par un clair après-midi de printemps, le panorama que l'on découvre du haut de la terrasse est grandiose. Au pied, c'est la colline verdoyante de vigne qui descend vers le fleuve; çà et là, des peupliers s'élancent, des saules s'argentent au soleil; les tuiles rouges des toits sont comme d'énormes coquelicots qui se pressent entre les massifs d'arbres et les jardins. A la distance où l'atmosphère commence à bleuir - de ce bleu particulier au firmament de l'Ile-de-France - la Seine coule paresseusement à l'ombre des trembles, s'arrondit en passant au Pecq et disparaît derrière les maisonnettes du Vésinet. Au delà, c'est la vallée parsemée de petites villes et de hameaux, hérissée de clochers; les choses s'estompent, les contours s'effacent. Tout au loin, à l'horizon, c'est Paris. On reconnaît la grand'ville à sa flèche métallique et, aussi, à la blancheur nacrée de la coupole qui coiffe la colline de Montmartre...
Ce n'est pas la grandeur farouche du paysage laurentien, ni la clarté éblouissante et un peu crue de l'atmosphère québecoise. C'est un tableau tout en nuances châtoyantes et presque sans ombre; c'est une symphonie de couleur d'une singulière variété, où les teintes se fondent sans se heurter.
La construction de cette terrasse est un trait de génie. Adossée à la forêt, elle s'allonge du sud au nord sur plus de 2,500 mètres (1 1/2 mille), solidement assise sur sa muraille puissante que couronne un garde-corps de fer forgé.
A l'extrémité nord le pavillon du Val, construit par Jules Hardouin-Mansart à la fin du XVIIe siècle, est plus un palais qu'un rendez-vous de chasse; en avant, un immense carrefour d'où partent des routes qui sillonnent la forêt.
Avec celles de Compiège et de Fontainebleau, la forêt de Saint-Germain est l'une des plus belles de France.
Elle couvre un rectangle de treize kilomètres de longueur sur six de largeur, c'est-à-dire de la ville à Achères et de la Seine à Poissy. Dans ces quatre mille hectares, il y a plus de huit cents kilomètres (environ cinq cents milles) de routes et de sentiers, énorme cité d'arbres de toutes essences et de toutes dimensions, où les bruits désagréables de la ville font place au chant des oiseaux et au bruissement des feuillages.
Il faut avoir parcouru, à pied ou à bicyclette, les sentiers interminables d'une telle forêt où, mieux, avoir passé quelques nuits sous la tente, d'abord dans le silence des ténèbres puis dans le pittoresque vacarme des piaillements des pies, pour sentir la poésie profonde des mystérieux sous-bois, l'harmonie à la fois discrète et brillante des mille bruits de la forêt. C'est une musique délicieuse qui enchante, soit que les oiseaux égrennent avec art leurs vocalises, soit que les gouttes de pluie, en frappant les feuilles, créent le rythme brisé de leur chant.
Voici les carrefours animés, les mares d'eau, les loges où les touristes s'arrêtent pour se désaltérer, les larges routes bitumées, les chantiers où d'humbles fagoteurs amassent d'un geste tranquille les débris de la forêt qui se renouvelle. Puis les échappées sur la vallée de la Seine, les familles de pins aux troncs mauves et au feuillage de velours, les futaies de chênes solides, les chevaux caracolant sur les pistes sablonneuses, les promeneurs silencieux marchant à pas feutrés de peur de voir s'évanouir le charme des feuilles qui bruissent...
Bien des souvenirs jaillissent de l'histoire glorieuse de la petite ville. J'en ai rappelé quelques-uns; en voici d'autres.
C'est là que Catherine de Médicis envoie ses enfants maladifs, de dauphin François (plus tard François II) élevé avec sa mignonne fiancée, Marie Stuart, le futur Charles IX que l'air vif de Saint-Germain ne réussit pas à guérir de sa maladie de poitrine.
En 1632, Louis XIII y signe le traité qui rend le Canada à la France; presqu'en même temps les Récollets y fondent un couvent et le frère Luc - peintre estimé qui a laissé des uvres à Québec et dans les environs - orne de ses peintures l'église conventuelle.
Un peu plus tard, Louis XIV met fin à la guerre et signe à Saint-Germain la glorieuse paix de Nimègue.
Au XIXe siècle, Thiers meurt au pavillon Henri IV. En 1862, naît dans la rue au Pain le génial Debussy; son Prélude à l'après-midi d'un faune semble être l'orchestration subtile des harmonieuses résonnances de la forêt. Un élève d'Ingres, Amaury Duval, décore à fresque l'abside de l'église et, de nos jours, le plus grand décorateur de murailles, Maurice Denis, orne de ses compositions suaves les murs de sa chapelle.
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Telle est en peu de mots l'histoire de Saint-Germain. En flânant dans ses rues étroites bordées d'hôtels et d'humbles maisons du XVIIe siècle, en s'attardant dans la forêt ou en s'accoudant à la balustrade de la terrasse, c'est un glorieux chapitre de la royauté française qu'on peut revivre.
Les Rois ont créé la cité; ils lui ont donné la fortune et la renommée. A son tour, elle chante la gloire des monarques qui l'on [sic] aimée.
Bas de vignettes:
[1] LE CHATEAU-NEUF ET LES JARDINS DE SAINT-GERMAIN
Vus de l'autre côté de la Seine (d'après une gravure du XVIIIe siècle)
[2] LA FAÇADE PRINCIPALE DU CHATEAU ACTUEL (CHATEAU-VIEUX)
C'est là que sont conservées les collections d'antiquités nationales de la France.
[3] LA FAÇADE SUD DU CHATEAU ET LA CHAPELLE
A remarquer que les contreforts s'arrêtent logiquement à la naissance de la voûte.
[4] LA COUR INTÉRIEURE DU CHATEAU
[5] LA VALLÉE DE LA SEINE VUE DE LA TERRASSE
[6] DANS LE PAVILLON HENRI IV
Pièce où est né Louis XIV, le 5 septembre 1638.
[7] LA SEINE PRES DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE (Croquis par M. Gérard Morisset)
"... çà et là des peupliers s'élancent, des saules s'argentent au soleil... La Seine coule paresseusement à l'ombre des trembles... Ce n'est pas la clarté éblouissante et un peu crue de l'atmosphère québecoise. C'est un tableau tout en nuances châtoyantes et presque sans ombre... C'est une symphonie de couleur sous ce bleu particulier de l'Ile de France, où les teintes se fondent sans se heurter."
[8] SOIR D'ORAGE A SAINT-GERMAIN