
Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Bibliographie de Jacques Robert, n° 105
L'événement, 15 janvier 1935, p. 4 , 16 janvier 1935, p. 4, et 17 janvier 1935. p. 4.
Les prouesses picturales de Antoine Plamondon
Texte d'une causerie donnée à Thetford-Mines par M. le notaire Gérard Morisset.
Mesdames, Messieurs.
Je voudrais vous entretenir durant quelques minutes des prouesses picturales d'Antoine Plamondon.
Le bonhomme Plamondon! C'est ainsi qu'on l'appelait è Neuville. C'était un homme de taille moyenne, au nez fort, à la mâchoire solide, au teint rose comme une jeunesse, à l'il vif, à la démarche saccadée. Une somptueuse barbe blanche encadrait son visage et lui donnait l'air d'un patriarche. L'illusion eut été parfaite si Plamondon avait été entouré d'une progéniture respectable. Mais non, c'était un célibataire endurci qui n'avait du patriarche que l'apparence.
À l'époque où il est né - en 1804 - quelques peintres canadiens et étrangers exerçaient leur art à Québec. Un anglais, James, fabriquait des portraits, entre autres l'effigie de Mgr Plessis qui a été tant de fois copiée. Un Suisse,Georges Heriot, lavait de jolies aquarelles qui nous conservé le souvenir de paysages aujourd'hui déformés, comme le Pont sur la rivière Jacques-Cartier en 1807. Jean-Baptiste Roy-Audy, originaire de Charlebourg brossait de grands tableaux d'églises tandis que François Baillargé, à la fois architecte et sculpteur ne dédaignait pas de laisser son équerre et ses gouges pour prendre ses pinceaux, - car il avait jadis étudié la peinture à l'Académie Royale de Paris. N'y avait-il pas d'autres artistes dans notre bonne ville de Québec au début du XIXe siècle? En cherchant bien dans les ouvrages, on trouve d'autres noms. Celui par exemple de Joseph Bouchette qui commence alors à travailler sur son grand ouvrage de topographie sur le Bas-Canada, celui du portraitiste Delisle qui avait fait auparavant celui de Mgr d'Esgly et de son secrétaire Hubert, puis d'autres artistes font des séjours plus ou moins prolongés à Québec, comme Louis Dulongpré, auteur de 3,500 portraits, s'il faut en croire un chroniqueur de la Minerve, et le saxon Von Moll Berczy dont le Musée de l'Université Laval possède trois peintures.
Ces artistes fréquentent un prêtre que la Révolution française a chassé de son pays, l'abbé I.-V. Desjardins. Ce mécenne, alors curé d'office de la cathédrale, puis chapelin de l'Hôtel-Dieu, acceuille les peintres chez lui, leur achète des toiles leur fournit des modèles - car il possède une petite collection de peintures qu'il ne faut pas confondre avec celles de son frère ainé. Et quand Antoine Plamondon, né à l'Ancienne-Lorette le 29 février 1804, entre à l'école du frère Louis - qui fut, vous le savez, le dernier Récollet - c'est la conversation de l'abbé Desjardins qui le séduit. Le frère Louis a beau lui vanter les beautés du latin, la poésie de l'histoire ou l'utilité des mathématique, le jeune Plamondon n'entend rien. Il rêve de toiles et de peintures, de magnifuques compositions comme celles qu'il peut voir chez son ami, le chapelain de l'Hôtel-Dieu.
Un évènement déclanche, pourrais-je dire, sa vocation. En 1817, l'abbé Desjardins expose dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec la collection de peintures de son frère aîné. La vue de ces peintures somptueuses qui avaient orné avant la Révolution des églises de Paris, de Belgique et de Florence, éblouit l'adolescent de 13 ans. C'est le coup de foudre: Plamondon prend tout de suite la résolution d'être un artiste et il entre dans l'atelier de Joseph Légaré, plus âgé de lui de 15 ans.
Le maître en sait-il plus long que l'élève? Peut-être pas. Tout au plus peut-il guider maladroitement son compagnon, en lui faisant broyer ses couleurs - car en ce temps-là, les tubes de pâte colorée n'existaient pas encore, - en lui indiquant aussi les modèles à copier. C'est en démarquant les tableaux de la collection Desjardins que le maître et l'élève apprennent leur métier; en les restaurant aussi, ou plutôt en voulant les restaurer, car, en bien des cas, l'un et l'autre ont abimé tout à fait les toiles qu'ils voulaient rafraichir.
Cette période de la vie de Plamondon, de la vente de la collection Desjardins à son départ pour l'Europe, est assez obscure. On sait qu'il travaille chez Joseph Légaré et peut-être met-il la main aux nombreuses copies que son maître brosse laborieusement pour les églises de Saint-Roch-des-Aulnaies et des Trois-Rivières, de l'Ancienne-Lorette et de l'Hôpital-Général de Québec.
Il y a,par exemple, à l'Ancienne-Lorette une toile que Légaré n'a pas osé signer, peut-être parce que son élève inexpérimenté y avait trop mis la main. C'est un Ange gardien que feu l'abbé Jean-Thomas Nadeau décrivait en ces termes: Vers 1825, semble-t-il, Plamondon ouvre un atelier à Québec. Ses plus anciens tableaux connus datent de cette année-là. C'est d'abord une grande toile de coloris violacée, les Miracles de Sainte Anne, que conserve l'église du Cap-Santé. Il en existait une réplique à l'ancienne cathédrale de Québec, dans le retable de la chapelle Sainte Anne: et tout ler monde se souvient de cette toile sombre où l'on voyait Sainte Anne intercédant auprès du Christ en faveur de malades et de naufragés. Plus tard, Plamondon en exécuta d'autres répliques, avec plus ou moins de variantes.. On en peut voir aux églises de La Malbaie, de Lauson et de Saint-Anselme; dans l'ancienne église de Saint-Jean-Baptiste de Québec, il y en avait une autre détruite en 1881. De 1825, signalons un Saint François d'Assise en prière conservé au réfectoire du Grand Séminaire de Québec. copie d'une composition aujourd'hui perdue, du Frère Luc, un Martyr de Saint-Étienne acquis en 1826 par le curé de Beaumont, un portrait de Mgr Plessis, commandé par le supérieur du Séminaire de Nicolet et un ex-voto qui se trouve à Sainte-Anne de Beaupré.
Mais le jeune artiste, qui a conscience de ne pas être encore un Raphaël, rêve d'aller se perfectionner en Europe. Son protecteur, l'abbé Desjardins, lui en fournit les moyens. Et Plamondon part pour Paris en 1826. Là, il est acceuilli par l'abbé Desjardins aîné, grand vicaire du diocèse, qui le fait entrer à l'atelier de Jean-Baptiste-Paulin Guérin,peintre officiel du roi Charles X. Il y passe quatre ans, de 1826 à 1830 et y acquiert une certaine maîtrise tout au moins la manière extrêmement précise et un peu sèche des élèves de l'illustre Louis-Jacques David. En même temps, il ne cesse de copier les peintures qu'il aime et plante son chevalet devant les pièces fameuses du Musée du Louvre. Il fait aussi le portrait de l'abbé Desjardins aîné, ou plutôt une copie du portrait qu'avait peint en 1828 , son maître Guérin. L'uvre de Plamondon est à l'Hôtel-Dieu de Québec; une réplique de cette copie se trouve chez les Dames de la Congrégation, à Montréal.
Après avoir visité une partie de la France et l'Italie, Plamondon revient à Québec en 1830. Immédiatement, sa vogue est considérable. L'abbé Jérôme Demers lui ouvre les portes du Séminaire où Plamondon devient professeur de dessin; l'Hôpital-Général fait de même et l'artiste enseigne son art aux demoiselles du pensionnat! Les commandes affluent: tableaux religieux, portraits, copies de toutes sorte. Il a son atelier au Vieux Château, c'est-à-dire au château Haldimand construit en 1784 et démoli en 1861; il a des élèves, notamment Théophile Hamel qui ira lui aussi se perfectionner en Europe, et Simon Alary qui suivra son maître dans sa retraite à Neuville, il prend part à des concours publics et il a le bonheur de voir une de ses toiles acquise par Lord Durham en 1840.
Son uvre est considérable: plus de deux cents grands tableaux religieux, plus de cent portraits, des natures-mortes, des tableaux d'histoire et des scènes de genre.
Il ne peut être question, dans une simple causerie comme celle-ci, de signaler tous les ouvrages de Plamondon. Une telle nomenclature serait fastidieuse. Tout au plus m'est-t-il loisible d'insister sur les pièces marquantes, celles qui révèlent le mieux son caractère et ses dons.
Et d'abord ses tableaux religieux.
À peine est-il arrivé à Québec que le curé de Saint-Roch lui commande deux peintures: le Christ en croix et le Repos de la Sainte Famille pendant la fuite en Égypte ;la première est une composition d'un caractère farouche, la seconde est une copie d'après une peinture qui ornait l'ancienne chapelle du Séminaire.
Deux après en 1832, il peint deux toiles pour l'église des Écureuils et deux copies pour le Séminaire de Nicolet.
En 1934, c'est un Saint François Xavier pour l'église de Saint-Augustin (Portneuf) et une Mise au Tombeau pour la cathédrale de Québec.
Puis je note un Saint-Augustin, en 1836, pour l'église de ce nom; un Chemin de croix destiné à Notre-Dame de Montréal, refusé par l'abbé Quiblier à cause de certaines innovations de l'artiste, et acquis pour l'église St-Patrice de Montréal; quatre médaillons pour l'église de Saint-Augustin, en 1830; une Descente de croix d'après Pierre-Paul Rubens, à l'Hôtel-Dieu de Québec; un Baptême du Christ à Saint-Michel de Bellechasse; une Sainte Luce en prière pour l'église de Sainte-Luce; plusieurs autres toiles pour l'église de Saint-Augustin, en 1848. Cette même année, à part les tableaux de Saint-Augustin, Plamondon en peint quatre autres pour l'église de Lauson. En 1852, il orne l'église de Saint-Anselme de quatre grandes peintures, d'après des originaux qu'il a déjà copiés.
Il travaille aussi pour la région de Montréal, il brosse une Sainte Philomène dont on a dit beaucoup de bien. La même année, il signe sa première toile pour l'église de Neuville et l'on verra plus loin qu'il a encombré cette charmante église d'une couple de douzaines de toiles de valeur fort inégale.
Ici se place un évènement qui, à première vue parait inexplicable. Le peintre se lasse-t-il à la fin de reproduire toujours les mêmes sujets? Ou bien, la vogue de son élève Théophile Hamel, l'offusque-t-elle un peu? On ne sait pas bien.. Toujours est-il qu'en pleine activité artistique, il quitte Québec en 1858 achète une terre dans le bas du village de Neuville et se fait habitant.
Entre deux faibles rampes du chemin du Roi, à l'ombre de grands ormes, on voit encore sa modeste maison, pareille aux habitations voisines. À l'est, une bicoque jetée bas naguère par un coup de vent, lui servait d'atelier; au nord, c'était son verger fameux dans la région; à l'ouest, une treille géante barrait l'horizon., au midi s'allongeaient les fonds de Neuville, chauffés par le soleil ou balayés par la poudrerie striés par les clotures de cèdre hérissés d'ormes ou d'aulnaies.C'est dans cette nature charmante que s'écoulent les quarante dernières années de sa vie; c'est là qu'il s'éteint le 4 septembre 1895.
Si Plamondon se retire à la campagne pour ne plus peindre, il a tort. Car jamais il n'a tant eu de commandes. Précisément, le curé de Saint-Jean-Baptiste de Québec veut orneer son église et lui demande le secours de son pinceau. Et l'artiste brosse entre 1855 et 1862 , une douzaine de toiles toutes des copies, dont quelques-unes ont des dimensions monumentales. Ces peintures du reste ont été détruites en 1881 dans la conflagration du faubourg Saint-Jean.
En même temps, il prodigue les toiles de sainteté. En 1861, c'est une Vierge au voile, d'après Raphaël, pour le Bon-Pasteur de Québec; cinq ans après, il peint le même sujet pour l'église du Cap-Santé; en 1867, il orne cette église de deux médaillons ovales et, dix ans après, il y peint deux toiles médiocres. En 1860, il fournit deux peintures à Saint-Joachim de Montmorency et une grande Immaculée Conception pour le Bon-Pasteur.
1871 est une année particulièrement féconde: le bonhomme Plamondon ne chôme pas. Qu'on en juge: une Marie-Madeleine appartenant à M. Beaudy de Neuville, quelques portraits, six grandes toiles pour l'église de l'Islet et un Saint Louis pour les religieuses du Bon-Pasteur. Les années suivantes, il multiplie les toiles, les peignant souvent à moitié soignant les visages et les draperies, mais escamotant les détails. Et toujours, il signe bravement et ostensiblement son nom et appose une date au bas de chaque toile, en y inscrivant parfois son âge. Mais encore là, il se trompe. Il croit être né en 1803, alors que son baptistaire porte la date de 1804.
De l'année 1875, le peintre a 71 ans, datent trois peintures conservées à la Malbaie. L'année suivante et jusqu'en 1879, l'artiste multiplie les toiles, en dépit de son grand âge. Il y en a à l'Université Laval, à Carleton, à la Galerie Nationale d'Ottawa, à l'église d'Yamachiche, à Sillery, à Beauceville, à Princeville, à Verchères, à Saint-Hyacinthe, au Bic, chez les Jésuites de Québec et dans des collections particulières...S'apperçoit-il que sa main faiblit, que sa vue baisse et qu'il serait temps de se reposer un peu? Il semble bien que non, car durant les années 1881 et 1882, Plamondon encore plein de vigueur et d'illusion, appose sa signature sur 18 grandes peintures toutes conservées en l'église de Neuville. On en rit souvent, avec plus de légèreté que de malveillance, et on n'a pas tout-à-fait tort. Les quatre Évangélistes, par exemple, sont grotesques et le lion qui accompagne Saint-Marc est un monstre zoologique. Enfin, au bas du tableau qui représente le Saint roi David, Plamondon écrit d'une main tremblante: . Ce n'est pas trop tôt.
Parmi toutes ces peintures religieuses, j'en suis encore à chercher une composition vraiment originale. Ce sont, pour la plupart, des copies d'après des tableaux de la collection Desjardins: quelques-unes sont faites d'après des gravures, d'autres sont des copies arrangées. Toutes ces uvres sont, en général, bâclées; Plamondon travaille trop vite. Une plaisante anecdote qu'on raconte d'un peintre italien de la décadence, Luca Giordano, pourrait être tout aussi bien de Plamondon. Donc, Giordano est à peindre une Cene quand on l'appelle au diner de famille:
Plamondon invente rarement. En général, il dispose avec facilité les personnages qu'il emprunte à ses devanciers. Il les peint à sa manière qui n'est pas toujours banale, il se livre à de curieuses recherches de colorisdont le premier est d'attirer considérablement les compositions qu'il démarque. Ainsi l'artiste n'a-t-il pas toujours tort de signer ses copies, car elles sont parfois presque originales.
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Mais Plamondon n'a pas fait que des peintures religieuses. Il a brossé quelques copies de compositions profanes; il en a même composé avec plus de bonne volonté que de succès. Durant son séjour à Paris, quelques peintures tentent son pinceau romantique, entr'autres les Funérailles d'Atala de Girodet, le grand chef-d'uvre à la mode.On connait le sujet, tiré de l'ouvrage de Chateaubriand: Chactas et le Père Aubry déposent Atala dans la fosse qu'ils ont creusée à l'entrée d'une grotte.
Dans la collection de son maître Légaré, une nature-morte charmante, la Vigne, qu'on a attribué à Campidoglio, le fascine par la subtilité de son coloris. En 1838, Plamondon fait une copie qui appartenait naguère à M. Cyrille Duquet.
La Chasse aux tourtes, tel est le tître d'une composition qu'il envoie à l'Exposition provinciale de 1856. Dans son Dictionnaire historique, M. Ribaud en dit du bien.
L'année précédente, un fait d'une importance considérable inspire à Plamondon une peinture d'un sentimentalisme très curieux. Pour la première fois depuis 1759, un navire français, , mouille devant Québec, apportant à la France nouvelle le bienveillant intérêt de l'ancienne. Pour commémorer ce fait, l'artiste a l'idée de peindre son élève, Siméon Alary, sur la grève de Neuville, sérénadant sur la petite flûte les marins de la Capricieuse qu'on aperçoit au loin. L'uvre conservée au Musée provincial et datée de 1866, ne manque pas de qualités, encore qu'elle soit d'un romanesque un peu puéril! et d'un coloris qui manque de variété.
Plus tard, en 1874, le peintre entend raconter, peut-être par M. Gustave Gagnon, les péripéties du procès du général Bazaine, ce général traître à son pays qu'Alphonse Daudet a stigmatisé dans la Partie de billard. Il n'en faut pas plus pour que Plamondon ait l'idée d'en faire un sujet de compsition. La toile fut acquise par M de Boucherville, auteur d'un roman d'aventures que prise fort la jeunesse.
Il existe d'autres peintures profanes de l'artiste: à L'Université Laval, c'est une Marine joliment brossée; à la Galerie Nationale d'Ottawa, c'est une Nature morte qui fait bonne figure à côté des envois des autres membres de l'Académie royale canadienne des arts; dans des collections particulières, ce sont des paysages qui font regretter que Plamondon n'ait pas cultivé davantage ce genre.
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Plamondon, peintre de tableaux religieux et profanes, est d'une choquante inégalité. À côté de morceaux prestement enlevés, à côté de personnages bien campés, il y a de nombreuses défaillances de composition et d'exécution. cela s'explique pour notre artiste, comme pour la plupart de nos peintres du XIXe siècle, l'art de la peinture consiste en un certain nombre de recettes. Point n'est besoin de toujours regarder la nature, de la scruter le pinceau à la main. Il suffit de savoir ce qu'ont fait les maîtres, de se conformer à l'enseignement reçu; il suffit, trop souvent hélas! d'avoir de bons modèles et de les reproduire mécaniquement; il suffit de posséder de bonnes recettes comme pour fabriquer un gâteau.
Mais il arrive parfois que nos peintres soient artistes à leur manière et qu'ils aient l'idée , l'excellente idée, de peindre tout naïvement sur le réel, ils réussissent de beaux morceaux.
Quand ils peignent des portraits, force leur est d'analyser leurs modèles et de chercher à rendre ce qu'ils ont devant les yeux. C'est la partie la plus intéressante de notre peinture nationale. L'uvre de Plamondon en est la démonstration péremptoire: dans ses tableaux de sainteté, il répète sans originalité ce que d'autres ont dit avant lui et beaucoup mieux que lui; dans ses portraits, son talent s'élève à mesure qu'il s'appuie sur la réalité.
J'ai déja signalé le portrait de Mgr Plessis, au Séminaire de Nicolet, et celui de l'abbé Desjardins, ainé, peint à Paris en 1828. En voici d'autres plus intéressants:
D'abord, celui de l'abbé Pierre-François Turgeon, peint vers 1830 alors qu'il était procureur du Séminaire de Québec. Le même personnage, devenu auxilière de Québec, puis évêque titulaire, a été maintes fois portraituré par Plamondon. Ces portraits, de coloris chaud et de touche charmante, sont conservés à l'Université Laval et à l'Hôtel-Dieu de Québec.
Plamondon a peint maints autres évêques: en 1835, c'est Mgr Joseph Signay au séminaire de Nicolet et à l'Hòtel-Dieu) et Mgr Denaut; vers 1845, c'est encore Mgr Signay (au palais cardinalice) et Mgr Baillargeon, belle figure expressive et intelligente, un peu plus tard, Mgr Modeste Demers, premier évêque de Vancouver, puis d'autres portraits des évêques de Québec, dispersés dans les institutions d'enseignement secondaire.
Au palais cardinalice, un beau portrait de Grégoire XVI attire l'attention par un coloris très éclatant. C'est une copie d'après une uvre de Gagliardi, conservée à l'Archévéché de Montréal.
Dans la salle de lecture du Grand Séminaire de Québec, on voit une toile représentant un jeune séminariste, le cou emprisonné dans une fraise blanche, une plume à la main, accoudé à une table recouverte d'un tapis vert. Cet écolier de 13 ans est Cyprien Tanguay, celui-là même qui publia soixante ans plus tard, le dictionnaire généalogique des familles canadiennes.
À ce charmant petit portrait, fait pendant l'effigie de Joseph-Octave Fortier plus tard prêtre, peinte en 1832 et conservé au Séminaire des Trois-Rivières.
Dans toutes ces uvres, Plamondon n'a qu'un souci: obtenir une ressemblance parfaite. Pour cela, il cherche à faire vrai, à rendre de son mieux ce qu'il voit. Son chef-d'uvre en ce genre était, parait-il, le portrait de Zacharie Vincent, plus connu sous le nom de Tha-ri-o-lin, soi-disant le dernier Huron pur sang de Lorette. Cette peinture de Plamondon, exécutée en 1838 et primée par la Société historique et littéraire de Québec, a inspiré à notre historien François-Xavier Garneau une pièce de vers, le Dernier Huron, que Pierre-J.-O. Chauveau considérait comme le chef-d'uvre de la poésie canadienne. , a écrit l'historien Garneau. Cette belle uvre n'est plus au Canada; elle a été acquise par Lord Durham en 1840.
Voici deux petits chefs-d'uvre de Plamondon: les portraits de la Mère Sainte Anne et de la Mère Saint Joseph, peints à l'Hôpital Général en 1841. Le nom patronymique de ces deux hospitalières était Tourangeau; elles étaient soeurs. En voyant ces effigies extraordinairement expressives, ces visages songeurs et empreints de spiritualité , ces costumes où tous les tons du beige s'opposent au noir du voile, on pense à certaines uvres d'un grand peintre du XVIIe siècle, Philippe de Champaigne. C'est la même simplicité dans la composition, la même sobriété dans le dessin, la même subtilité dans les tons. Plamondon n'aurait laissé que ces deux portraits qu'il faudrait lui en être reconnaissant.
L'artiste, on le voit, cherche à comprendre ses modèles; il s'applique à rendre leur état d'âme, à révéler leur caractère. Déja dans les portraits des deux hospitalières, il atteint presque la perfection, c'est-à-dire que la partie matérielle de la peinture répond au tempéramment des personnages représentés. Dans un beau portrait de femme, datée de 1934, [sic] Plamondon dépasse de beaucoup ses confrères canadiens. Qu'on aille voir cette jolie peinture au Musée provincial de Québec; qu'on examine la figure vivante et fraîche, la chevelure brune enlevée d'une touche nerveuse, le vêtement d'un vert sombre qui s'harmonise avec le fond d'un brun viné. On ne faisait pas mieux dans l'atelier de Paulin Guérin.
Il serait oiseux de signaler tous les portraits de Plamondon. Du reste, il y en a partout, dans les presbytères, chez les bourgeois de Québec, dans les communautés religieuses, jusque chez des cultivateurs de Neuville et des environs, qui aimaient faire tirer leur portrait par le peintre campagnard.. Les uns sont d'honnêtes tableaux sans trop de caractère, comme l'effigie de Mgr Smeulders, au Musée provincial, et le portrait de l'abbé Baillargeon, frère de l'évêque de Québec et curé de St-Nicolas; les autres sont tout simplement médiocres, soit que les modèles n'aient pas réussi à émouvoir l'artiste, soit qu'ils n'aient pas consenti à délier les cordons de leur bourse. Cependant, il y en a trois que je m'en voudrais de ne pas mentionner.
L'un est au presbytère de Neuville; c'est le portrait de l'abbé Louis-Édouard Parent, curé de 1840 à 1877. Il est assis de trois-quarts à droite, le bras gauche appuyé sur un livre; à côté est une table recouverte d'une étoffe rouge; le fond est jaune, de ce jaune particulier à Plamondon, ou il entre du beige et de la terre de Sienne. Les mains du prêtre sont fort belles, sa soutane élimée est rendue avec un réalisme charmant.
Les deux autres sont à Saint-Augustin. Ils portent la date de 1870. Le portait de l'abbé Augustin Millette a grand air, mais celui de l'abbé Alexis Lefrançois est un petit chef-d'uvre de psycologie. On sait que l'abbé Lefrançois, mort à Québec en 1856, était un janséniste attardé. Très rigoureux pour lui-même, il ne l'était pas moins pour les autres. Sa figure tourmentée, quasi inintelligente, exprime sa vie intérieure. Et feu l'abbé Jean-Thomas Nadeau l'a noté avec esprit dans les phrases suivantes: Et l'abbé Nadeau ajoutait cette savoureuse réflexion:
Ajoutons que ce portrait est l'une des plus belles uvres de Plamondon. Le coloris est agréable, la touche soyeuse, les détails sont d'une vérité savoureuse.
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Telles sont, mesdames et messieurs, les prouesses picturales du bonhomme Plamondon. Elles vallent bien, j'imagine, celles de nos littérateurs, de nos architectes et de nos sculpteurs de la même génération. En effet, entre une pièce de vers de François-Xavier Garneau ou une page de Crémazie, une église élevée par Thomas Baillargé ou Victor Bourgeau, un buste sculpté par Napoléon Bourassa et un portrait de Plamondon, les moyens d'expression sont différents, sans doute; mais la qualité est à peu près la même, la tenue artistique est sensiblement de même niveau. Dans l'immense production de nos artistes du XIXe siècle, nul grand chef-d'uvre, au sens rigoureux du mot. Non pas que le talent manquât aux nombreux Canadiens-français qui se sont livrés aux arts. Au contraire, presque tous en possédaient à un degré non négligeable. Ils avaient, en général, beaucoup d'imagination et de facilité; ils connaissaient assez bien leur métier pour surmonter la plupart des difficultés techniques qu'ils eussent à résoudre; ils avaient des commandes, ils étaient assez bien payés...Que leur a-t-il donc manqué!
Il leur a manqué le goût.
Le goût, a écrit un grand architecte français du siècle dernier, . Cette formule est d'une vérité frappante dans sa concision. Pouvons-nous l'appliquer à l'un quelconque de nos artistes? Je ne le crois pas. L'art de Joseph Légaré est le plus souvent laborieux; celui de Théophile Hamel tombe fréquemment dans la formule; Falardeau n'est connu au Canada que par des copies et l'esthétique de Napoléon Bourassa est trop cérébrale, trop littéraire. Chez la plupart de nos artistes du XIXe siècle, c'est un manque d'équilibre qui provient d'une culture trop sommaire.
Plamondon résume, à lui seul, toutes ces défaillances. Retenons tout de suite les traits de son art; composition primesautière, rarement confuse; dessin facile, quelques fois élégant, mais lâche et souvent incorrect; couleur aigre, violacée, peu harmonieuse à l'ordinaire, rarement banale. Il ne pignoche pas comme Légaré et Falardeau. Il ne se résous pas toujours à peindre d'une manière saccadée comme l'y pousse son caractère. Voilà pourquoi l'artiste termine rarement ses toiles; il se lasse vite, il s'énerve au milieu d'un ouvrage et en bâcle la fin.
Mais qu'importe ces réserves!...C'était un si charmant homme!
Plamondon paysan est une figure pittoresque. Il est joyeux, il aime la compagnie, les jeux de société et la musique; il adore la campagne et, de la grande fenêtre de la masure qui lui sert d'atelier, il regarde souvent la masse d'eau du Saint-Laurent monter ou descendre majestueusement au bas des falaises de Neuville. Le travail des champs l'amuse, entre deux peintures, il aime tenir la charrue ou sarcler sa vigne, il est industrieux et entreprenant, très glorieux de ses initiatives et, quand on le complimente sur son vignoble ou la serre modèle qu'il a construite à grands frais, il se rengorge avec un sourire satisfait. Il est sensible aux compliments et aux honneurs et, quand le marquis de Lorne suggère son élection à l'Académie royale canadienne des arts en 1880, le peintre-campagnard en est heureux comme un enfant; bien plus, il n'est pas éloigné de voir en cette marque de distinction la consécréation de son génie.
Plamondon, paroisien de Neuville, est un modèle. Il est pieux, soumis à son curé généreux; il aime le faste des cérémonies religieuses, l'émouvante simplicité des chants liturgiques; le dimanche, il trône à l'orgue comme devant son chevalet.Il a même l'idée originale de faire acquérir par son curé un orgue à tuyaux pour remplacer la vieille machine dont il ne tire que des sons faux; et l'artiste octogénaire sort de son gousset dix billets de cent piastres pour payer, presqu'à lui seul, un orgue magnifique sur lequel il pourra sérénader, chaque dimanche, ses coparoissiens émerveillés.
Un de ses portraits, tiré vers 1853, nous le montre au naturel assis dans un fauteuil sculpté. Sa figure est celle d'un paysan à la fois volontaire et obstiné; le nez est court, la bouche forte, la mâchoire solide. On sent qu'il croit en son talent - ses lettres en font foi -, qu'il est attaché au côté matériel de l'existence et qu'il discute âprement le prix de ses toiles. Sous son écorce rude de campagnard madré , il y a de la bonhomie et un peu de finesse.
Trente ans plus tard, en 1882, l'artiste vieilli se peint une dernière fois. Le visage, encadré de barbe blanche, est fatigué, le front est large, les yeux encore vifs et candides. On devine une personnalité forte dans cette physionomie volontaire, dans ce regard qui illumine ce visage de franc terrien.
Si Plamondon eut eu l'avantage de cultiver son esprit, s'il eut uvré pour une clientèle plus éclairée et dans un milieu moins fermé à la culture artistique, il eut été, peut-être, un artiste de premier plan, tout au moins un homme de goût.
Comme le plus grand nombre de nos peintres, il n'a été qu'un modeste artisan, qu'un humble ouvrier du pinceau.