Gérard Morisset (1898-1970)

1935.01.19 : Hisoriographie - Barbeau, Marius

  Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Hisoriographie - Barbeau, Marius 1935.01.19

Bibliographie de Jacques Robert, n° :063Le Canada, 19 janvier 1935, p. 2; 21 janvier 1935, p. 2.

Cornelius Krieghoff

Réflexions en marge du livre de Marius Barbeau

-I-

La bibliographie canadienne-française n'est guère riche en monographies d'artistes; à plus forte raison en ouvrages luxueux qui tirent leur prix aussi bien de l'abondance de leur documentation que de leur tenue typographique. Sur l'œuvre du plus spirituel de nos dessinateurs, Julien, il existe un album trop peu connu; certains ouvrages de M. Walker ont été gravés; l'œuvre de M. Laliberté a été publié presqu'entièrement; d'autres bons artistes ont eu les honneurs de la bienveillante analyse de M. jean Chauvin…

Mais alors que les Ecoles étrangères ont leurs historiens et les artistes étrangers leurs biographes, nos peintres et nos sculpteurs ne sont souvent l'objet que de courtes notices, plus élogieuses que justes, où domine l'élément romantique, voire romanesque. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres, nous voulons bien nous admirer à travers les gestes de nos pères, mais sans trop savoir ce qu'ils ont fait - à la manière des adolescents qui se glorifient de leurs papas tout en ignorant l'essentiel de leur existence. Redouterions-nous tout éclaircissement - tant nos illusions nous sont chères - que nous n'agirions pas autrement.

Toutefois, depuis quelques années, un mouvement contraire se dessine. Les esquisses biographiques se multiplient, les études historiques sont moins superficielles ou plus techniques, les amateurs d'art et les érudits se tournent vers le passé pour l'explorer, non pas tant avec le souci d'en tirer gloire qu'avec la détermination de le comprendre.

M. Marius Barbeau, de la Galerie Nationale d'Ottawa, est de ceux-là. S'il a ravitaillé nombre de chercheurs en quête de documents inédits, il a publié quelques ouvrages dans lesquels son érudition, qui est immense, s'enveloppe de discrétion et de fine bonhomie. Il ne vide pas ses tiroirs. Il dispense plutôt son savoir avec une certaine parcimonie il le dose avec art, sachant que le lecteur moyen baille au milieu des chapitres trop nourris de faits et d'idées.

Le dernier ouvrage de M. Barbeau (Cornelius Krieghoff, Pioneer Painter of North America ) [Note 1. 1 volume in-4° publié à Toronto chez MacMillan (1934).] n'échappe pas à cette règle. Il est écrit simplement, légèrement romancé - c'est la mode -; il fourmille d'expressions pittoresques, argotiques ou populaires. Nulle longue discussion sur les points litigieux de la vie de Krieghoff. Nulle glose savante sur l'état de la peinture canadienne-française au milieu du XIXe siècle. Des faits précis, quelques dates, des anecdotes, des dialogues vifs, sinon clairs, un style sans prétention et, chose étonnante, nul romantisme. Et, ce qui ne gâte rien, une toilette typographique parfaite, originale, et de belles images coloriées.

Résumons la vie de Krieghoff.

Il était le fils d'un ouvrier allemand d'origine polono-juive. Né à Amsterdam vers 1815, il reçoit, semble-t-il, une éducation soignée. Ses études terminées à Rotterdam, il parcourt à pied l'Europe occidentale, jouant de la mandoline et dessinant des portraits. Un jour, il lui prend fantaisie de tenter fortune en Amérique, comme l'avait fait, quarante-cinq ans auparavant, son compatriote Berczy.

Il débarque à New-York en 1837. Le 5 juillet, il s'enrôle pour trois ans dans l'armée américaine; Licencié [sic] le 5 mai 1840, à Burlington, il s'enrôle de nouveau et… déserte le même jour. Ces faits insolites s'expliquent: Krieghoff s'était épris d'une jeune Canadienne-française, Louise Gauthier dit Saint-Germain, de Longueuil; neuf mois après, une fille, Emilie, était née de leur union clandestine.

On retrouve Krieghoff et sa compagne à Longueuil dès avant 1844. Le déserteur s'y fait peintre. Il portraiture les "Pedlars" , les paysans des environs, les Indiens de Caughnawaga; il s'essaie à la peinture de genre. En 1849, il habite Montréal, au Pied-du-Courant; l'année suivante il loge près de Beaver Hall, en 1852 à l'énigmatique Aylmer House .

Jusqu'en 1853, Krieghoff végète. Il cherche sa voie, dit-on en style noble. En réalité, il cherche de l'argent et quand John S. Budden lui propose de descendre à Québec pour y exercer son art, l'artiste accepte. Il a raison. Budden fait partie d'une société de commissaires-priseurs, Maxham and Co. S'il commande à Krieghoff de nombreuses toiles, c'est pour les vendre, soit de gré à gré, soit aux enchères. La clientèle se compose de riches bourgeois anglais, amateurs de compositions faciles et de sujets du terroir - car on sait que la peinture de genre, popularisée par la lithographie, eut une vogue inouïe au milieu du XIXe siècle.

Voilà donc Krieghoff devenu artiste populaire: Budden se charge de le documenter. Il l'amène aux chutes Montmorency, il lui procure maintes cuites chez Gendron qui tenait un estaminet au Cône de glace ; il lui fait voir Lorette et ses Hurons, Stoneham et ses hommes de chantier, bref il lui fait visiter la province de Québec en quête de sujets inédits.

Sauf un séjour de six mois en Europe en 1854, - Krieghoff habite Québec de 1853 à 1867. Il loge chez son ami Budden, d'abord dans la rue Saint-Jean, puis dans une maison qui existe encore au bout de la Grande-Allée. En 1867, il se rend à Chicago en compagnie de sa fille et de son gendre. Là habite son frère Ernest, déserteur comme lui, ébéniste de talent, dit-on. Krieghoff revient à Québec en 1871 pour quelques mois et retourne à Chicago pour y mourir le 4 mars 1872.

On chercherait vainement dans l'ouvrage de M. Barbeau un jugement d'ensemble sur l'art de Krieghoff. A la page 6, il dit son sentiment sur le portrait de Louise Gauthier peint en 1854: "It compares favourably with some of the pictures of lovely women painted by Corot at about the same date" ; plus loin (p. 14), il est question de la puissance créatrice (!) de Krieghoff; puis, parlant d'une composition dans laquelle grouille la foule des merrymakers à la porte de l'estaminet Gendron M. Barbeau la qualifie de chef-d'œuvre. Et c'est tout. L'auteur ne s'est pas senti le courage de reproduire ce qu'écrivait naguère le chanoine Scott de la série de peinture que Krieghoff avait exécutées pour la salle de l'Assemblée législative. Transcrivons ce passage, non pour le malin plaisir de rigoler aux dépens d'un profane, mais pour faire voir à quel conclusion forcée peut aboutir un homme d'esprit: "… nous avons vu des peintures de Kreighoff, des couchers de soleil d'un éclat qui vraiment rappelle les merveilleuses splendeurs du couchant et nous permet d'affirmer que la richesse de sa palette n'avait rien à envier à tout ce qu'on voit de plus beau en ce genre dans les musées européens. mais alors pourquoi ce peintre n'est-il pas connu là-bas, placé au nombre des grands paysagistes, les Corot, les Courbet, les Ziem, les Théodore Rousseau? Il peignait nos "quelques arpents de neige" et ce n'était pas assez pour réchauffer l'opinion en Europe…". [Note 2. Abbé H.-SCOTT, Grands anniversaires. Québec, 1919, p. 298-299. - Si Krieghoff n'est pas connu en Europe, pas même en Allemagne, c'est que son art n'a pas la tenue que lui reconnaît l'abbé Scott. Eût-il été un grand maître [sic] que les Européens seraient excusables de l'ignorer: Krieghoff a attendu son historien durant 62 ans -!]

Comparer Krieghoff à Ziem, passe encore: celui-ci s'est attiré ce désagrément pour avoir signé, durant sa longue vie, nombre de navets qui n'étaient pas de lui. Mais rapprocher le nom de Krieghoff de celui de Courbet, surtout celui de Corot! On se croirait à Marseille.

Qu'on ne s'étonne pas de ces parallèles outrés. La vogue de Krieghoff, habilement organisée du vivant même de l'artiste par des commissaires-priseurs qui y avaient intérêt, a persisté après sa mort, peut-être plus par spéculation que par esthétique. Et quand Lemoine écrivait: "Les paysages canadiens de cet artiste sont très recherchés. Plusieurs même ont été vendus mille dollars", il constatait la valeur marchande des peintures de l'artiste germain, et non leur tenue artistique.

Bref, il faut déchanter un peu et se contenter du jugement, quasi définitif, que M. Jean Chauvin portait naguère: "Jugé par ses pairs, Krieghoff eût été condamné à l'oubli. Grâce aux critiques, il est déjà bon pour l'immortalité. Ce que fit Krieghoff, ce n'est pas de la grande peinture, mais de l'imagerie populaire ou encore, si l'on veut, de l'amusante peinture anecdotique".

(à suivre )

Cornelius Krieghoff

Réflexions en marge du livre de Marius Barbeau

-II-

Krieghoff est en effet un imagier populaire. Très peuple , il aime les "gens du peuple, les beuveries, les kermesses et les grosses farces". Les gens du peuple, ce sont les paysans, ou plutôt une certaine classe de paysans que Krieghoff et son mentor Budden se plaisent à fréquenter chez Gendron, au Sault Montmorency, ou à Stoneham. Dans l'ouvrage de M. Barbeau, il est souvent question de whisky blanc … On devine par là que les héros de Krieghoff ne dédaignent pas de pintocher dans les hôtels louches de la banlieue québécoise, danser en rond toute la nuit à la cadence d'un violonneux à demi-ivre, s'allonger sur le parquet de catalognes pour y cuver leur whisky ou leur Jean-Marie (Jamaïque) trois jours durant.

Tels sont en général les modèles de Krieghoff. Même quand il peint un honnête habitant , il ne peut s'empêcher de lui donner la trogne d'un noceur.

Est-il besoin d'ajouter que les paysans peints par Kreighoff ont quelque chose de caricatural qui déconcerte. L'artiste ne les comprend pas tout à fait, soit qu'ils diffèrent trop des paysans de la vallée du Rhin, soit que l'engouement du peintre pour l'anecdote humoristique fausse sa psychologie. Il peint assez bien les visages, l'enveloppe de ce qu'il voit - encore que son habitant ne soit pas "cent pour cent" canadien, comme le remarque M. Chauvin. Mais il ne pénètre pas dans l'âme de ses modèles. Dans sa hâte de produire, il ne cherche pas l'élément spirituel de ces terriens à la fois délurés et frustes, pieux, même légèrement superstitieux, gais et goguenards, amateurs de bonne chère et d'anecdotes salées, sans doute, mais aussi doués d'une finesse indéfinnissable et d'une bonhomie toute normande. Voudrait-il, d'ailleurs, aller plus avant dans la compréhension de ses scènes populaires qu'il ne le pourrait pas. Il peint avec une rapidité étonnante, presque sans esquisse préalable; il brosse en un seul jour des petites toiles où s'épanouissent à souhait tous les défauts de l'Ecole de Dusseldorf.

Un tableau conservé au Musée provincial marque bien l'inintelligence de l'art de Krieghoff. Il est intitulé Le Carême . Dans la salle de famille d'une maison de campagne, quelques personnages sont à table: un jeune homme vêtu d'un capot d'étoffe du pays, chaussé de souliers de bœuf et coiffé d'une tuque bleue, un autre jeune homme vu de dos, portant un gilet beige et une chemise rouge, une jeune fille et un enfant. Ces jeunesses s'empiffrent des tranches de porc frais lorsque, soudain, le curé du village entre sans frapper, le chapeau sur la tête, voulant s'assurer que ses paroissiens respectent les dures prescriptions du carême. En voyant entrer le curé, la grand'mère demeure interdite, l'un des enfants, pris en flagrant délit de gourmandise, courbe l'échine comme pour recevoir une taloche, tandis que la maîtresse de maison entrebaille la porte de sa chambre pour voir la figure de l'importun. Ce tableau, dont le coloris n'est pas désagréable, est un pastiche de Téniers. Certains personnages, comme la jeune fille et la grand'mère, sont plus flamands - ou rhénans - que canadiens; le dessin est lourd, peu spirituel.

Krieghoff est-il plus heureux avec l'habitation canadienne? Pas du tout. Au lieu de peindre les solides maisons de pierre qui s'échelonnent sur la côte de Beauport, il préfère des cabanes "qui ont plutôt l'air de porcheries", des camps de bois rond, exigus, enfumés, enfouis sous la neige; près des maisons, des granges à l'aspect minable, des porcheries ou des remises, tout cela un peu déformé par une perspective cahotante. Au premier plan, des personnages souvent disproportionnés et, presque toujours, un attelage. Cela est canadien, sans doute, mais vaguement, avec des détails hollandais ou allemands, des réminiscences de musées ou de gravures flamandes du XVIe siècle.

Il en est ainsi des paysages de Krieghoff. Certes, les sujets sont canadiens: ce sont nos montagnes qu'il peint dans une couleur toute germanique, nos arbres qu'il pignoche d'une main pas toujours habile, nos lacs et nos rivières qu'il cherche à représenter, avec plus de bonne volonté que de justesse. Mais ses ciels sont ceux de l'Ecole romantique de Dusseldorf, ses feuillages sont lourds, conventionnels. Ses scènes d'hiver ont toutes un air de tristesse qui déçoit. Il semble que le peintre n'a jamais vu l'éblouissante splendeur du soleil hivernal, le scintillement de la neige, l'atmosphère d'une crudité tranchante, les reflets subtils de l'épais manteau blanc qui communique à la nature laurentienne une gaité [sic] légère. Dans les toiles de Krieghoff, au contraire, c'est une tristesse désespérante qui s'appesantit sur les hommes et les choses, les forçant à se terrer dans leur [sic] cabanes enneigées, à boire sans trève pour se réchauffer ou à se livrer sans retenue aux violents sports d'hiver, soit pour tromper leur ennui, soit pour lutter contre le froid…

***

Que reste-t-il de bon dans l'œuvre de Krieghoff? Un enseignement: que la vie de notre peuple peut fournir à nos peintres d'excellents thèmes de composition.

Non pas que l'artiste germain fut le premier à peindre des choses canadiennes. Avant lui, bien avant lui, des artistes, s'étaient essayés dans cette voie. Sans insister sur le Frère Luc qui nous a laissé une ravissante figure de jeune Indienne et une vue majestueuse du Saint-Laurent, il faut signaler la Mère Madeleine Maufils de Saint-Louis (x 1702) qui a peint quelques paysages pour la chapelle de l'Hôpital-Général et certains missionnaires qui ont brossé des paysages et des figures d'Indiens. Des peintres de l'Ecole de Saint-Joachim ont introduit la nature canadienne dans leurs tableaux, comme dans l'Exvoto de la Rivière-Ouelle . Après la Conquête, Peachy et Dillon, Georges Hériot et Cockburn, les Bouchette ont été des aquarellistes et des peintres du terroir. Après eux, Légaré et Plamondon ont traité, gauchement il est vrai, des sujets de chez nous.

Toutefois, avouons-le, nos artistes se sont généralement complu dans la grandiloquence, fruit direct de la dispersion des peintures de la collection Desjardins, de 1817 à 1882; ils n'ont longtemps juré que par le grand art, ce qu'on appelait le grand goût , sous le roi Louis-Philippe, et qui n'était, au dire de Viollet-le-Duc, qu'un "grand engouement".

Cet état d'esprit, M. Barbeau a voulu l'analyser, dans une conversation entre Budden et le notaire Aubry, (p. 23 et suiv.). Aubry, voudrait qu'à son retour d'Europe, en 1834, Krieghoff se livre à ce qu'on appelle aujourd'hui l'art académique, c'est-à-dire au portrait solennel, au paysage composé, au tableau d'histoire, à la scène de genre ennoblie et soigneusement fignolée. Budden, lui, qui ne comprend rien à l'art noble, veut que Krieghoff continue à peindre les merrymakers , les noceurs de tout acabit, les habitués de l'hôtel Gendron, les glisseurs du Cône de glace et les Sauvages.

On sait que ces deux tendances ne s'excluent nullement, à condition d'avoir plus que du talent. Tel n'était pas le cas de Krieghoff. Après 1855, il tente bien d'élargir sa manière - comme Plamondon avait élargi la sienne chez Paulin Guérin de 1826 à 1830 -, mais sans parvenir à faire mieux qu'auparavant. Il continue à traiter les mêmes sujets avec les mêmes rares qualités et, aussi, les mêmes défauts. S'il ne réussit qu'à moitié, du moins ouvre-t-il la voie à des successeurs plus talentueux, au fin dessinateur Julien, par exemple, à Ch. W. Simpson, Clarence Gagnon, Ozias Leduc, Rodolphe Duguay, Marc-Aurèle Fortin, Coburn [sic] … etc.

Les amateurs canadiens-français ont-ils compris la leçon? Tout en conservant leurs préférences au grand art, ont-ils dépouillé leurs préjugés à l'égard des scènes populaires et de la peinture vulgairement anecdotique? Il semble bien que non. Du vivant de Krieghoff, peu de Canadiens français ont daigné acquérir des pièces de l'artiste populaire, soit qu'ils aient estimé trop caricaturales ses compositions -, usant ainsi de représailles à son égard -, soit qu'ils aient jugé son art à sa juste valeur, ce qui serait étonnant. Encore aujourd'hui, les admirateurs de Krieghoff se recrutent parmi les Anglais Canadiens et les Américains. Dans le catalogue de ses œuvres, à peine lit-on, parmi les possesseurs des peintures, dix vocables à consonance française…

***

L'ouvrage de M. Barbeau est un sérieux essai de monographie vivante et impartiale.

Souhaitons que l'auteur applique son savoir et ses qualités d'écrivain à d'autres biographies tout aussi utiles. Souhaitons de plus qu'il ait des émules. Quand nous aurons exploré notre histoire artistique du XVIe siècle à l'âge contemporain, nous comprendrons mieux notre art national, nous pourrons en faire la synthèse.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)