Gérard Morisset (1898-1970)

1935.01.21  : Art - Essai

 Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Art - Essai 1935.01.21

Bibliographie de Jacques Robert, n° 106

L'événement, 21 janvier 1935, p.4.

Propos d'art

"Il nous naitrait aujourd'hui cent Michel-Ange que nous en aurions quatre-vingt-dix de trop et le centième creverait de faim ou devrait s'abandonner à la culture de la vigne, comme fait (le peintre) Plamondon dans sa riante solitude de Saint-Charles…"

En écrivant cette phrase désabusée, Napoléon Bourassa exagérait un peu.

Certes, maints grands artistes ont eu maille à partir avec leurs contemporains. Nicolas Poussin, par exemple, n'eut guere a [sic] se louer de ses compatriotes; l'admirable animalier Barye mangea, toute sa vie, de la vache enragée; si Camille Corot n'en fit pas autant, c'est que son prévoyant papa lui avait laissé des rentes. Daumier mourut pauvre, Millet aussi, et l'on sait que certains Impressionnistes - et non des moindres - ont dû se contenter d'une fortune et d'une gloire posthumes…

A côté de ces hommes illustres, incompris par nature, indigents par destination, il y eut les "nantis" - comme on disait au temps du Directoire, - ceux qui ont amassé des Louis d'or en pignochant des compositions mythologiques ou des tableaux de sainteté à la portée de tous, en fabriquant des monuments aux morts et des bas-reliefs officiels ou en portraiturant les bourgeois cossus. Ainsi, M. Ingres avait du "bien", Bonnat connu assez tôt la fortune - cela lui permit de satisfaire sa passion de collectionneur, - Gerome et Henner eurent un joli compte de banque. Chaplain également, et je parierais que M. Etcheverry possède nombre de billets de mille, tout comme son emule Paul Chabas…

Peut-on conclure que le succès est en raison inverse du génie? Pas du tout. On sait la vogue inouie de Simon Vouet et, bien avant lui, de Rapael Sanzio et de François Clouet, l'extraordinaire fortune de Rubens, l'invraisemblable puissance de Goya et la popularité dorée de John Sargent… En sorte que, pour résumer, il conviendrait d'être officiellement talentueux…

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Au Canada-français, nul artiste riche, il est vrai mais aussi, nul rapin réduit au pain noir. En 1822, Jean-Baptiste Roy-Audy vend trois toiles pour la somme de deux mille cent soixante livres; ce n'est pas un prix de famine. Joseph Légaré demande de quarante à soixante louis pour chacun de se tableaux. Plamondon, plus modeste ou moins lent au travail, en exige un peu moins - ce qui ne l'empêche pas d'amasser les piastres pour les répandre en générosités. Falardeau vend cher ses copies, certains de nos artistes monnayent assez bien leurs toiles et, plus près de nous…

Ce ne sont pas les artistes qui ont végété, ce sont les arts. Et ceux-ci n'avancent qu'à pas de tortue parce qu'ils manquent d'atmosphère.

Certes M. David leur a donné depuis quinze ans une vigoureuse implusion. Par la création des écoles spéciales par les expositions qu'il a favorisées, par l'aménagement du Musée provincial, par le généreux octroi des bourses d'étude, par les achats judicieux et répétés de tableaux et de sculptures, il a transformé les conditions matérielles des choses de l'art, fondé le marché des œuvres, suscité des vocations; il a, en deux mots, forgé l'armature. Cette armature, il lui faut une âme: l'atmosphère favorable à l'éclosion des œuvres fortes, sinon des chefs-d'œuvre. Cela ne se crée pas par décret…

Le Ministre marche-t-il à pas de géant? Il faut que l'élite suive, qu'elle marche à la même cadence, qu'elle s'astreigne à comprendre les hommes et leur œuvre, qu'elle s'interesse [sic] aux recherches d'aujourd'hui aussi bien qu'à l'exhumation du passé, qu'elle vive à l'unisson des artistes eux-mêmes poue se rendre mieux compte de leur effort et, au besoin, les soutenir.

Les soutenir! Cela ne se traduit pas seulement par un signe de piastre. Car il s'agit beaucoup plus de compréhension critique et bienveillante que d'encouragement matériel. Il faut que les connaisseurs et les amateurs se multiplient, qu'ils se sentent les coudes, qu'ils prennent l'habitude de visiter les artistes, qu'ils se retrouvent devant certaines œuvres de valeur, qu'ils discutent d'art, qu'ils se chamaillent même, bref, il faut qu'ils bougent.

Il faut que les artistes entendent autour d'eux le murmure des appréciations et la voix sereine de la vraie critique, qu'ils se sentent enveloppés d'une sympathie chaude et éclairée, qu'ils aient enfin l'impression nette de ne pas œuvrer dans le vide.

"L'art pour être vivace, doit être inséparable de la vie elle-même, il est aussi nécessaire à l'âme que le pain l'est au corps", écrit M. Marius Barbeau dans son dernier livre. Et il prouve surabondamment qu'à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe les artisans de la Nouvelle-France n'ont fait œuvre populaire et profondément durable que parce que le peuple, encore tout imprégné de la tradition française, vivait en communion constante avec les hommes sans prétention dont la raison d'être était d'embellir l'existence.

Revenir à cet équilibre normal, à cette conception saine de l'art au service de la vie quotidienne, c'est comprendre nos artistes, c'est encore assurer notre rayonnement intellectuel.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)