
Textes mis en ligne le 27 avril 2002 à la demande de Colin VARGA dans le cadre de ses recherches pour « the main exhibit for the Catholic Heritage Center for the Archdiocese of Philadelphia ». Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Pierron, Jean 1935.01.26
Bibliographie de Jacques Robert, n° 084
LE DROIT, 26 janvier 1935, p.5.
Un artiste chez les Agniers
JEAN PIERRON, Jésuite.
Dans notre art pictural du XVIIe siècle, le Père Pierron apparait comme un pionnier. S'il n'a pas le privilège d'être notre premier peintre - Champlain et l'abbé Pommier ont, avant lui, cultivé la peinture - il a, le premier, fait connaître aux Iroquois ce qu'est l'art de peindre.
Né à Dun-sur-Meuse, le 28 septembre 1631, il est doué d'une intelligence souple, vive, d'une facilité extraordinaire, qualités qui, une fois ses humanités finies, lui permettent de se livrer avec succès à un enseignement varié. Une note des catalogitriennales dit de Pierron: . En 1650, il entre chez les Jésuites de Nancy; deux ans après, il va étudier la philosophie au Pont-à-Mousson et y enseigne la grammaire. De 1656 à 1659, il professe les humanités à Reims; en 1660, il passe un an à Verdun, puis il retourne au Pont-à-Mousson où il fait sa théologie. Enfin, il professe la rhétorique à Metz et c'est de là qu'il part pour la Nouvelle-France.
À l'expérience déjà acquise dans l'enseignement, aux vastes connaissances livresques que son esprit accumule depuis vingt ans, Pierron veut ajouter le complément de la culture artistique. Se sent-il attiré vers la peinture par ses goûts? Ou plutôt, cultive-t-il cet art dans un but tout utilitaire? Je l'ignore. L'anecdote rapportée par le Père de Rochemontaix donne à penser qu'il ne voit dans la peinture qu'un moyen de rendre plus efficace son ministère sacerdotal.
Cette méthode n'était pas nouvelle. Les imagiers romans et gothiques, les moines-miniaturistes du moyen-âge, le paganisme même l'avaient utilisée sous toutes ses formes. Le modèle du genre est l'imagerie religieuse du XVIe et XVIIe siècle, gravures au burin et tailles-douces, eaux-fortes et dessins dont la tenue artistique n'a pas été dépassée dans les siècles suivants. En Nouvelle-France, les premiers Récollets et les Jésuites enseignaient les Indiens aussi bien par l'image que par la parole. Mais alors que la plupart des missionnaires réclamaient des images et des toilles, le Père Pierron et quelques autres exécutaient eux-mêmes leurs tableaux.Le résultat était doublement satisfaisant: non seulement les sauvages étaient favorablement impressionnés par les peintures, mais ils étaient subjugués par l'habilité des missionnaires. Ceux-ci en acquéraient un surcroit de prestige.
Donc, Pierron [Illisible] : . S'il n'a pas de professeur pour le guider, pour corriger ses essais et lui apprendre le métier de la peinture, du moins peut-il meubler son esprit avec les formules en usage et s'habituer à voir.
Chez ces autodidactes cultivés, on rencontre parfois une personnalité vigoureuse qui transparait à travers l'indigence de la facture et qui, d'une toile laborieusement composée ou maladroitement peinte, fait une oeuvre forte et intéressante, plus émouvante qu'une oeuvre académique, plus vivante qu'une peinture d'une exécution trop soignée.
Au printemps de 1667, Pierron s'embarque pour le Canada sur le navire la Nouvelle-France, en compagnie de l'abbé de Fénelon. Il débarque à Québec, le 27 juin et,moins d'un mois après - le 17 juillet -, il part pour le pays des Agniers. En février de l'année suivante, il revient à Québec, , pour rendre compte de son voyage et pour faire sa profession. Il la fait le 5 mars 1668, . [Presque illisible] le 13 du même mois, il fait partie du jury qui examine Julien Garnier . Puis, il va en mission dans quelques paroisses de la Côte de Beaupré et repart enfin pour , c'est-à-dire le pays des Iroquois. Il n'en reviendra pas: en mars 1673, un Agnier lui fracasse la tête.
Dès son arrivée chez ces peuplades féroces et hautaines, irréductiblement réfractaires à la civilisation européenne comme aussi à tout changement de religion, le Jésuite met à profit son talent pictural. C'est Marie de l'Incarnation qui nous l'apprend en ces termes: ec une avidité admirable et le tiennent pour un homme extraordinaire. On parle de ces peintures dans les autres nations voisines et les autres missionnaires en voudraient avoir de semblables, mais tous ne sont pas peintres comme luy". Et Marie de l'Incarnation ajoute cette phrase qui consacre l'efficacité de l'art de Pierron: .
Dans une autre lettre, elle fait cette amusante réflexion: .
Pierron ne compose pas que des tableaux terribles ou édifiants. Il imagine un jeu, très divertissant à la vérité, qu'il nomme Point au Point, c'est-à-dire du point de la naissance au point de l'éternité. Il est vraiment dommage que la règle de ce jeu ne nous soit pas parvenue...
Cet enfer effroyable, que décrit l'annaliste ursuline, avait-il quelque analogie avec les compositions à la fois puissantes et triviales de Jérôme Bosch? Procédait-il de l'art de Jean Cousin? Nous ne le saurons peut-être jamais, car il semble que les peintures de Pierron aient disparu depuis longtemps.
Et pourtant, il existe un tableau d'une composition étrange qui pourrait être de sa main. C'est une peinture que le bibliophile Philéas Gagnon acquit en 1886 [illisible] d'un paysan de Charlesbourg, près de Québec et qu'il vendit, trois ans après, à feu le notaire Joseph-Ed. Roy; elle se trouve aujourd'hui dans la collection de Madame Roy, à Ottawa. On a voulu y voir une oeuvre du Frère Luc, récollet, (né à Amiens en 1614, mort à Paris en 1685. Le Frère Luc passa quelques mois à Québec en 1670-1671), qui l'aurait peinte dans le but de "frapper l'imagination des Hurons chez qui le père François Luc (sic) faisait du ministère" (Voir "Le Droit ", 17 mars 1922). C'est là une attribution fantaisiste, comme on a tant fait au Canada depuis cinquante ans. Le Frère Luc, simple diacre, n'a jamais fait de ministère chez les Hurons et rien dans son oeuvre ne rappelle le sujet ou tableau dont il s'agit ici. ce sujet, au contraire, se rapproche de ceux qu'a traités le père Pierron.
Toutefois, il serait téméraire de le lui attribuer avant d'avoir fait une étude sérieuse de toutes les peintures qu'il nous reste du XVIIe siècle. Elles sont encore très nombreuses en dépit des incendies et des destructions volontaires.
En attendant que je puisse entreprendre cette étude, résignons-nous à ne pas savoir...
Admirons, presque sans réserves nos pionniers de l'art qui, à l'héroïsme quasi quotidien de nos pères, ont voulu ajouter les bienfaisantes visions artistiques. S'ils n'ont fait qu'esquisser les rêves qu'ils entrevoyaient à peine dans l'indigence de leur formation, s'ils ont trop souvent barbouillé des toiles tout en démarquant de mauvaises gravures, ils ont du moins fait les premiers pas. ils nous ont dit naïvement leurs aspirations qui, peut-être, valaient les nôtres.
