
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peinture - Collection Desjardins 1935.01
Bibliographie de Jacques Robert, n° 236
Le Canada français, vol. 22, n° 5, janvier 1935, p. 427-440.
LA COLLECTION DESJARDINS A LA BAIE-DU-FEBVRE [Note 1. Voir le Canada français, septembre 1933 (Un brelant de tableaux ); mai 1934 (les tableaux de l'ancienne cathédrale de Québec ); octobre 1934 (la collection Desjardins à Saint-Roch de Québec); novembre 1934 (Saint-Antoine-de-Tilly ) et décembre 1934 (Saint-Henri-de-Lauzon).]
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QUELQUES TOILES DE L'ÉCOLE CANADIENNE
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Au début du XIXe siècle, la région de Nicolet avait un surnom charmant: la petite France .
Parée de ses ormes géants, de ses cours d'eau bordés d'arbres, de ses collines arrondies comme celles de la Beauce française; illuminée d'une atmosphère douce et légèrement chargée de vapeur d'eau, elle était la terre d'adoption de prêtres chassés de leur patrie par la Révolution, elle leur rappelait le beau pays qu'ils avaient quitté.
Aux Trois-Rivières, c'était l'abbé Stanislas de Calonne, frère du ministre de Louis XVI, symbole même de la grandeur humiliée [Note 2. Le portrait de son père, uvre magnifique de la fin du XVIIIe siècle est au Séminaire de Nicolet.] Nicolet, l'abbé Jean Raimbault, second fondateur du Séminaire, homme d'esprit et de sens droit, architecte et peintre à ses heures; à la Baie-du-Febvre, c'était le frère d'armes de Raimbault, l'abbé Vincent Fournier, inconsolable exilé qui tournait fréquemment son regard vers l'est, comme pour voir poindre le drapeau blanc de la Restauration; près de ces ecclésiastiques, un homme de haute lignée en qui le bon peuple a voulu voir l'un des glorieux généraux de Napoléaon; à la Pointe-du-Lac, c'était M. Orfroi, mort à Saint-Vallier en 1846; à Gentilly, M. Courtrain, à Bécancour, M. François Lejamtel, à Saint-François-du-Lac, M. Ciquart...
Ces émigrés vivent de souvenir, en attendant le jour qui ne viendra pas, où le retour des Bourbons leur permettrait de revoir la France.
Soudain, en 1817, ils apprennent que des épaves de leur pays sont exposées à l'Hôtel-Dieu de Québec. C'est l'un des leurs, l'abbé Louis-Joseph Desjardins, qui les offre en vente aux curés de la province de Québec. Les abbés Jean Raimbault et Vincent Fournier ne restent pas sourds à l'appel de Mgr Plessis [Note 3. "... L'opulente fabrique de Nicolet et celle de la Baie-du-Febvre laisseront-elles partir tant de beaux morceaux sans en prendre leur part?" Cf. Rapport de l'archiviste de la province de Québec pour 1928-1929, p. 101 (lettre de Mgr J.-O. PLESSIS à l'abbé Jean RAIMBAULT).
Il sera question, dans une prochaine étude, des peintures de l'ancienne cathédrale de Nicolet. En attendant, on pourra consulter le Bulletin des recherches historisques, vol. VI]; ils figurent parmi les premiers acquéreurs des peintures de l'abbé Desjardins.
Pour l'église de Nicolet, l'abbé Raimbault achète six tableaux, qui ont péri il y a une trentaine d'années [Note 4. Il sera question, dans une prochaine étude, des peintures de l'ancienne cathédrale de Nicolet. En attendant, on pourra consulter le Bulletin des recherches historisques, vol. VI (1900), pp. 56 et 57, l'Inventaire Desjardins et l'Histoire de Nicolet, par l'abbé J.-Elz. BELLEMARE.]; quant à l'abbé Fournier, curé de la Baie-du-Febvre, il met ses propres deniers à la disposition des Fabriciens pour orner son église de belles peintures. , écrit-il, le 20 juillet 1817, à Mme de Loynes de Moret; et il ajoute: [Note 5. Bulletin des recherches historiques, vol. XVII (1911), p. 8.]
En 1821, nouvel achat de tableaux, ceux-ci moins beaux et de moindre valeur.
Transcrivons, à la manière d'un catalogue, l'Inventaire Desjardins:
6 - Jésus agonisant. PROCACCINI. Baie-du-Febvre. 7 pds 3 pcs par 4 pds 5 pcs.
10 - Le Christ au tombeau. LAGRENEE. Baie-du-Febvre, 4 pds 8 pcs par 6 pds 3 pcs.
11 - L'Incrédulité de saint Thomas. LAGRENEE. Baie-du-Febvre. 4 pds 8 pcs par 6 pds 3 pcs.
32 - Repas d'Emmaüs. CHALES [sic]! Baie-du-Febvre. 3 pds 9 pcs par 3 pds 10 pcs.
33 - Le Père Éternel. Québec [?] 3 pds 8 pcs apr 4 pds.
47 - La Vierge et saint Jean. A la Baie. 5 pds 6 pcs par 5 pds 4 pcs.
55 - Ecce Homo. MESLAN [sic]. 6 pds par 5 pds.
75 - Apparition d'Emmaüs. PROBUS [sic]. à la Baie. 6 pds par 6 pds 10 pcs.
76 - Ange Gardien. MARATTA. Baie-du-Febvre. 8 pds 6 pcs par 6 pds.
81 - Songe de saint Joseph. J.B. CHAMPAIGNE [sic]. Baie-du-Febvre. 7 pds 11 pcs par 5 pds 9 pcs.
82 - La Vierge et anges. de DIEU. à la Baie. 6 pds par 5 pds 9 pcs .[Note 6. Bulletin des recherches historiques, vol. XXXII (1926), pp. 93 et suiv.]
Cette nomenclature, si précise soit-elle, est inexacte et incomplète.
Il faut d'abord en retrancher les numéros 75 et 82: les Disciples d'Emmaüs, de Franz Pourbus - et non Probus - sont aujourd'hui à l'église de Sillery (avec l'attribution à Luca Signorelli), après avoir orné, durant quatre-vingt-un ans, l'église du Château-Richer; la Vierge entourée d'anges, par Antoine Dieu (no 82), a péri dans l'incendie de la chapelle du Séminaire de Québec, le 1er janvier 1888 .[Note 7. Il sera question de ces peintures dans une étude ultérieure.]
Il faut y ajouter deux toiles: un Saint Vincent de Paul, , écrit l'abbé Desjardins à la fin de son Inventaire, acquis en 1817 par l'abbé Fournier, qui le légua au Séminaire de Nicolet en 1839 [Note 8. Cf. Mgr DOUVILLE, Histoire du Collège-séminaire de Nicolet. Montréal, 1903, vol. 1, p. 225. - Cette peinture est conservée dans la tribune de la chapelle.]; un tableau qui représente des Religieux guérissant des malades, non inventorié par l'abbé Desjardins, cadet.
Ces réserves faites, l'extrait d'inventaire qu'on vient de lire serait parfait, si toutes les dimensions des tableaux n'étaient fausses.
Les peintures acquises par l'abbé Fournier furent placées dans l'église édifiée en 1803, d'après le plan-parangon dû au talent de l'abbé Conefroy. Jusqu'en 1875, il ne paraît pas qu'elles aient été restaurées. Cette année-là, Dutacel et Noël, artistes français établis à Montréal, les rafraîchissent de leur mieux. En 1905, c'est Xénophon Renaud qui les restaure sans trop de discrétion. Enfin, ils sont à nouveau nettoyés et vernis en juillet 1932 par le jeune et brillant artiste qu'est M. Rodolphe Duguay, de Nicolet. Après cette délicate restauration, M. Duguay écrit, dans Opinions,[Note 9. Montréal, octobre 1932, pp. 11 et suiv.] une fine étude sur les tableaux de la Baie-du-Febvre. Avant lui, l'abbé J.-Elz. Bellemare, historien de sa paroisse, avait donné quelques détails inédits sur les peintures qui font l'objet de cet article [Note 10. Histoire de la Baie-Saint-Antoine, dite Baie-du-Febvre. Montréal, 1911, pp. 157 à 159.].
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Le Christ au jardin des oliviers est l'une des rares toiles du XVIe siècle que possédait l'abbé Desjardins. Son auteur, Giulio-Cesare Procaccini, né à Bologne vers 1560 et décédé à Milan en 1620, est un artiste quasi ignoré. Au Musée du Louvre, deux compositions - la Sainte Famille et la Vierge portant l'Enfant Jésus - dénotent, chez cet indépendant Bolonais transplanté à Milan, une certaine recherche de la puissance, une propension au réalisme.
Ces qualités brillent dans le tableau de la Baie-du-Febvre.
Au centre, le Christ est agenouillé sur un tertre, face au spectateur, se détachant sur un ciel crépusculaire; au premier plan sont les apôtres endormis; à gauche, s'avancent les premiers soldats de la troupe qui vient arrêter le Christ; l'un des soldats, fortement muscré, porte une lance; un autre, un flambeau.
Cette peinture, moircie et toute craquelée, fut probablement l'une des prises de guerre de Bonaparte, lors de la campagne d'Italie (1796-1797). On ignore de quelle église elle provient.
[Note 11. Epaves de la Révolution française, dans Opinions, p. 13.]C'est aussi la plus intéressante.
Saint Joseph est assis dans un fauteuil, la tête appuyée sur la main gauche, la main droite pendante; il croise ses jambes en une pose nonchalante. Il rêve et, à voir sa figure doucement souriante, on peut croire que le bel ange qui tombe du ciel, escorté de deux angelets délicieusement joufflus, lui annonce une bonne nouvelle. De fait, il le rassure sur la virginité de Marie, affirme l'abbé Bellemare [Note 12. Op. cit., p. 158.], et lui dévoile le mystère de l'incarnation. A gauche, Marie est à genoux et prie, les mains jointes; son attitude est humble, sa figure est celle d'une femme du peuple, peu jolie mais empreinte d'énergie. La scène se passe dans un portique ouvert: on voit à droite la base d'une colonnade et, à gauche, la campagne de Nazareth [Note 13. C'est l'un des rares tableaux de la collection Desjardins qui n'ait pas été repeint ou simplement retouché. Il convient de le signaler.
Il faut signaler, dans la jambe gauche de l'ange, un repentir.].
C'est une uvre d'une extrême habileté.
La composition est solide, les trois personnages sont bien campés, le dessin est juste, peu ou point académique, sans finesse comme sans lourdeur.
Ce qui frappe dans cette toile, c'est l'étrange union des formules du XVIIe siècle - la tête de saint Joseph, par exemple, est ce qu'on appelait alors une tête d'expression - avec un sens aigu du réalisme. Ainsi la main droite du Saint, à la fois forte et noueuse, son pied gauche, les mains de la Vierge, l'opulente chevelure de l'ange et le carrelage sont des morceaux peints sur le vif, sans le moindre essai de stylisation. On n'en sera pas étonné quand on saura que l'abbé Desjardins attribue cette peinture à Jean-Baptiste de Champaigne, - et il a raison.
Les deux Champaigne, Philippe et son neveu Jean-Baptiste, descendants éloignés d'une famille des environs de Reims, sont nés à Bruxelles, l'oncle en 1602, le neveu en 1631. Cela explique qu'à la manière romanisante en vogue au XVIIe siècle, - Simon Vouet l'avait définitivement imposée aux peintres de France, - ils aient ajouté, en un compromis plein de charme, ce goût du terroir et cette recherche du réel qui furent, au Grand Siècle, l'apanage des Flamands et des Espagnols.
Le Songe de saint Joseph provient probablement de l'église Saint-Louis-en-l'Ile, à Paris, dont la somptueuse ornementation picturale est due au pinceau de Jean-Baptiste de Champaigne.
Dans la sacristie de la Baie-du-Febvre, deux tableaux anonymes se font pendants: un Ecce Homo et Saint Jean conduisant la Vierge à la rencontre du Christ portant sa croix.
Ici, le dessin est mou, banal et peu expressif, les draperies sont lourdes; l'ordonnance est pauvre, malhabile.
Dans l'Ecce Homo, les personnages secondaires, Pilate et les Juifs, semblent poser pour la galerie. Un seul beau détail: les mains, longues et nerveuses, du Christ.
Dans le Saint Jean et la Vierge, nulle élégance, de l'emphase, des couleurs opaques, un dessin sans expression et sans mouvement.
L'abbé Desjardins attribue l'Ecce Homo à Meslan. Sans doute a-t-il voulu écrire Charles Meslin, dit le Lorrain, élève ignoré de Simon Vouet, dont on ne sait guère que le nom. Meslin est aussi l'auteur de Saint Jean et la Vierge, car les deux toiles sont de la même main.
En suivant l'ordre chronologique, on trouve à la Baie-du-Febvre un Ange gardien , écrit M. Duguay. L'Inventaire Desjardins l'assigne à Carlo Maratta (Camerano, Marches, 1625 Rome, 1713). Cette attribution est-elle exacte? Il est permis d'en douter.
Non pas que l'uvre suggère le nom d'un grand maître, ni qu'elle soit d'une exécution inférieure. Au contraire, c'est un honnête tableau qu'eussent pu signer nombre d'artistes de la fin du XVIIe siècle, en France.
Quoi qu'il en soit, l'ange gardien, qui tient par la main un naïf adolescent, est un jeune éphèbe aux formes robustes, pourvu d'une grande paire d'ailes qui s'ajustent mal à ses omoplates. Sa figure est insignifiante, son geste banal, et la position de ses jambes, comme celles de l'enfant, témoigne qu'il ne sait pas marcher. Voilà pour la composition [Note 14. Il faut signaler, dans la jambe gauche de l'ange, un repentir.].
Le coloris est meilleur. , écrit M. Duguay. Et c'est vrai que la couleur est somptueuse et chaude, d'une harmonie non pas neuve, mais attachante. C'est, du reste, la seule qualité de cette peinture.
On ignore sa provenance.
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Les autres peintures de la Baie-du-Febvre datent du XVIIIe siècle.
Il faut d'abord signaler les Disciples d'Emmaüs, de Charles-Michel-Ange Challes. Cet artiste, né à Paris le 18 mars 1718, mort dans la même ville le 8 janvier 1778, fut l'évève du frère André [Note 15. Le frère André, dominicain (Paris, 1662 Paris, 1753), fut un peintre d'une extrême fécondité. Deux de ses toiles appartenaient à l'abbé Desjardins. L'église de Sainte-Foy possède une de ses peintures, provenant du Séminaire de Québec.]. En 1741, il obtint le prix de Rome. Reçu académicien le 26 mai 1753, il vécut quelques années à Londres et fut annobli par le souverain anglais en 1770.
L'abbé Desjardins aîné possédait trois toiles du Challes: la Résurrection, à Saint-Roch de Québec [Note 16. Cf. le Canada français, octobre 1934], le Christ à la colonne, détruit en 1872 dans l'incendie de l'église de Saint-Michel (Bellechasse), et les Disciples d'Emmaüs.
De cette dernière, M. Duguay dit beaucoup de bien. Il s'en ; et il décrit la composition en ces termes: [Note 17. Op. cit., p. 12.]
Mais le nom de la'rtiste qui a brossé cette jolie peinture rend M. Duguay perplexe. , risque-t-il, en ajoutant aussitôt: On ne peut mieux analyser une composition qui frise le pastiche; on ne peut mieux prouver la forte et durable influence de Rembrandt sur certains peintres français du milieu du XVIIIe siècle.
Charles-Michel-Ange Challes a peint vraisemblablement les Disciples d'Emmaüs après 1760 pour la chapelle des Oratoriens, rue Saint-Honoré, à Paris - l'Oratoire Saint-Honoré est aujourd'hui un temple protestant. La peinture fut enlevée de là en 1791, déposée au Muséum central en 1793 et remise, en 1797, au conservateur du Musée des Monuments français, Alexandre Lenoir [Note 18. Archives du Musée des Monuments français, Paris, 1886, t. II, p. 273, n° 714.]. Celui-ci l'inventoria sous ce titre: Au printemps de 1803, la toile passa dans la collection de l'abbé Philippe-Jean-Louis Desjardins.
Vers 1770, l'abbé commanditaire de Montmartre songe à orner de peintures l'église de son abbaye, sise à une lieue de Paris. Il jette les yeux sur deux jeunes peintres de la capitale, dont la réputation grandit et qui, au surplus, vouent leur pinceau à l'art religieux: Michel-Honoré Bounieu (né à Marseille en 1740, mort à Paris en 1814) et Jean-Jacques Lagrenée, dit Le Jeune, né à Paris, le 18 septembre 1739, mort dans la même ville le 13 février 1821.
Les deux artistes se mettent à l'uvre et, la même année, brossent dix toiles qui ornent tout aussitôt les trumeaux de l'église abbatiale. Elles n'y restent guère. Dès 1794, elles prennent, comme tant d'autres ouvrages de l'École française, le chemin du Muséum central; trois ans après, elles pendent aux cimaises du Musée des Monuments français et Alexandre Lenoir les inventorie non sans erreurs [Note 19. Archives du Musée des Monuments français, t. II, p. 88 et t. II, p. 281, nos 975 à 988.]. Elles restent là jusqu'en 1801, alors que quatre d'entre elles sont acquises par un banquier du Consulat; en 1803, elles entrent dans la collection de l'abbé Desjardins aîné.
Ces quatre peintures de mêmes dimensions [Note 20. Hauteur, 5'1"; largeur, 6'8". Les dimensions données par l'abbé Desjardins (4'8" x 6'3") sont fausses.] ont été inventoriées par l'abbé Desjardins cadet sous les numéros 8, 9, 10 et 11. Les deux premières, l'Adoration des mages, par Bounieu (no 8) et la Samaritaine [Note 21 Il existe deux copies de la Samaritaine de Lagrenée: l'une, par la Mère Marie de Jésus ( 1900), est à l'Hôpital du Saint-Sacrement; l'autre, par la Mère Saint-Amédée, du Bon-Pasteur de Québec, est à la salle de peinture de cette institution.], par Lagrenée, ont péri dans l'incendie de la chapelle du Séminaire de Québec, le 1er janvier 1888. Les deux autres sont dans l'église de la Baie-du-Febvre. Ce sont: le Christ au tombeau et l'Incrédulité de saint Thomas. L'une et l'autre portent la signature de J.-J. Lagrenée et la date: 1770.
M. Duguay a parfaitement mis en relief les qualités et les défauts de ces uvres d'une époque de décadence artistique. De l'Incrédulité de saint Thomas, il écrit: [Note 22. Op. cit., p. 13.] Puis il analyse avec autant de justesse la Mise au tombeau : [Note 23. Ibid.]
L'art de Lagrenée est, en effet, froid, peu personnel; c'est un art figé, correct, qui fait pressentir ce que sera au XIXe siècle, avec Flandrin, Signol, Bouguereau, Timbal, Lehmann et tutti quanti, le tableau d'église [Note 24. Il est ici question des tableaux religieux seulement. Les toiles profanes de Lagrenée Le Jeune sont bien supérieures à ses peintures d'églises, témoin les Trois Grâces et l'hiver, au Musée du Louvre.].
Convenons, toutefois, qu'avec ses défaillances, Lagrenée n'est pas un virtuose tout à fait indifférent. S'il n'émeut pas, il charme.
Ce ne sont pas les seules peintures de Lagrenée qui ornent l'église de la Baie-du-Febvre.
Le Père éternel entouré d'anges, , est bien dans le sentiment de Lagrenée; il faut peut-être le lui attribuer, bien que l'abbé Desjardins n'en ait rien écrit. Sans doute, la tête de Dieu le Père a-t-elle été repeinte trop maladroitement; sans doute, faut-il voir dans cette composition une imitation quasi servile du Dieu-créateur de Michel-Ange, au plafond de la Sixtine. Mais les deux anges rappellent le saint Jean de Lagrenée Le Jeune, dans la Mise au tombeau ; la valeur des tons est la même.
Cette toile de dimensions moyennes était autrefois de forme ovale. Comme maintes peintures de la collection Desjardins, elle a été taillée, vraisemblablement durant la Révolution.
Quant au tableau du retable central, - Saint Antoine recevant l'enfant Jésus des mains de la Vierge, ou la Vision de saint Antoine, - il n'y a aucun doute sur son auteur: la toile porte, en bas à droite, la signature de Lagrenée; en dessous, une inscription atteste la présence de cette peinture dans l'ancienne église de la Baie, en 1788. De fait, un inventaire, dressé le 7 juillet 1788 par le notaire Robin, porte cette mention: [Note 25. M. DUGUAY, Op. cit., p. 14.] Cette uvre, qui ne faisait pas partie de la collection Desjardins, aurait donc été commandée à Lagrenée, peut-être par l'entremise d'un Récollet.
Le Saint, agenouillé de profil à gauche, la Vierge, assise sur des nuages, lui sourit. Le décor est fait de têtes d'anges et de fleurs; au fond, des cyprès se profilent sur la montagne.
En cette composition s'épanouissent les qualités et les défauts du XVIIIe siècle finissant.
Le dernier tableau de la collection Desjardins que possède la Baie-du-Febvre représente des Religieux guérissant des malades . Il ne figure pas dans l'Inventaire Desjardins [Note 26 J'avais d'abord pensé que cette peinture eût pu être celle que l'abbé Desjardins inventoria sous le titre: uvres de Charité, Carlo MARATTA (n° 12 de l'Inventaire ). Il n'en est rien. On a vu, dans le Canada français de décembre, que le tableau attribué à Maratta se trouve à Saint-Henri-de-Lauzon.].
Il est vraisemblable de croire qu'il s'agit ici d'une composition de l'École française du XVIIe siècle. M. Duguay y voit une influence italienne et il a raison. Mais on sait que maints artistes français du Grand Siècle ont fait le voyage de Rome et en sont revenus avec une manière italianisante. L'un d'eux a pu brosser cette , mais brillante.
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Les autres peintures de l'église de la Baie-du-Febvre sont des ouvrages de l'École canadienne du XIXe siècle.
Il y en a deux - le Baptême du Christ et la Tradition des clefs à saint Pierre - qui ont été acquises par l'abbé Vincent Fournier en 1821, en même temps que d'autres toiles de la collection Desjardins. Cela explique que le Baptême du Christ et la Tradition des clefs à saint Pierre aient été pris pour des pièces de la collection de son frère aîné. Leur auteur n'était autre que Joseph Légaré.
Celui-ci, né à Québec le 10 mars 1789, fut d'abord l'élève de son protecteur, l'abbé Louis-Joseph Desjardins. En 1817, il assista, ébahi, à l'exposition de l'Hôtel-Dieu de Québec; désormais les modèles ne lui firent pas défaut. Il apprit donc son art en copiant les toiles de la collection Desjardins et les pièces de sa propre collection - conservée au Musée de l'Université Laval.
Il copia aussi d'autres compositions et des gravures, témoin les toiles de la Baie-du-Febvre.
Le Baptême du Christ est, en effet, la copie interprétée d'une composition de Pierre Mignard, gravée par Gérard Audran [Note 27. Une épreuve de cette belle gravure est au Musée de l'Université Laval; une autre est dans la sacristie de Saint-Basile (Portneuf).]. L'uvre de Mignard, popularisée par Audran, eut une singulière fortune au Bas-Canada. Il en existe une copie par Plamondon à l'église des Écureuils (1832), deux autres par le même artiste à Neuville (1858) et à Saint-Anselme (1852) [Note 28. Plamondon a maintes fois reproduit le même sujet; il en existe un grand nombre de copies anonymes.]; une médiocre copie par Jean-Baptiste Roy-Audy est à Saint-Augustin de Portneuf (1823). Quant à Légaré, il reproduisit deux fois au moins la composition de Mignard: la première fois pour l'église de la Baie-du-Febvre, la seconde pour l'église de Saint-Joachim.
Le Christ donnant les clefs à saint Pierre est aussi une copie arrangée. Elle est différente de celle que Légaré brossa laborieusement en 1823 pour l'église de Saint-Roch-des-Aulnaies, et il m'est impossible de dire quel en est le modèle.
Du reste, c'est un ouvrage médiocre. le Christ est lourd et empesé, la pose de ses pieds maladroite. Saint Pierre, de son côté, est quasi caricatural avec son gros il à fleur de tête, son cou énorme et sa main droite qui n'arrive pas à saisir les clefs; de plus, il est en équilibre instable. Le paysage ne serait pas mal, si le feuillage n'était aussi sombre...
Je signale, enfin, deux toiles peintes en 1874 par la Mère Marie de Jésus ( 1900), du Bon-Pasteur de Québec. Elles représentent le Sacré-Cur de Jésus et le Sacré-Cur de Marie. Elles furent commandées, la même année, par l'abbé Paradis, curé de la Baie-du-Febvre [Note 29. Abbé BELLEMARE, Op. cit., pp. 308-309.].
Cette religieuse-artiste a laissé une uvre considérable. Chez les Surs de la Charité de Québec, c'est un portrait de Mgr Baillargeon (1871); à l'Asile du Bon-Pasteur, ce sont les portraits de l'historien Ferland (1874), de la Mère Mallet (vers 1875), de Mgr C.-F. Cazeau (1881), de Mme Roy (1883) et de ses deux filles, les Mères Marie du Bon-Conseil et Saint-Pierre (1899). On trouve de ses tableaux de sainteté du Musée de l'Université Laval, aux églises de Saint-Louis et de Saint-Édouard de Lotbinière...
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Dans l'excellente monographie de l'abbé Bellemare, citée au cours de cette étude, un simple détail rend songeur. Parlant des deux toiles de Lagrenée, - l'Incrédulité de saint Thomas et la Mise au tombeau , - il risque cette affirmation: [Note 30. Op. cit., p. 150.]
C'est être trop généreux ou manquer de termes de comparaison.
Que par leur rareté, les bonnes compositions de l'École française soient haut cotées chez nous, - elles le sont, du reste, partout hors de France et pour la même raison, - il n'y a pas lieu de s'en étonner. Aussi longtemps que nous resterons français, nous prendrons un vif intérêt au patrimoine et aux manifestations artistiques de la mère patrie, nous verrons avec une légitime fierté l'École française briller au premier rang et donner le ton aux autres Écoles du monde.
Mais dans notre appréciation des uvres d'art, ne peut-il entrer plus de discernement, plus d'élémentaire justice? A l'égard de la collection Desjardins, n'avons-nous pas exagéré considérablement la valeur intrinsèque des pièces, de tenue fort inégale, qui la composaient? N'avons-nous pas pris trop à la lettre ce qu'affirmait l'abbé Desjardins aîné quand il écrivait, le 8 mai 1803, au Supérieur du Séminaire qu'il avait [Note 31. Annuaire de l'Université Laval, Québec, 1932, p. 94.]? Ce n'a-t-il pas flatté notre amour-propre au point de nous aveugler?
Je voudrais n'avoir point à poser de telles interrogations, car il est désagréable de dissiper des équivoques. Et pourtant, il le faut, quand ce ne serait que pour nous éviter le reproche, pénible à notre vanité, de confondre chefs-d'uvre et navets dans une même admiration.
La collection Desjardins, c'est entendu, comprenait quelques chefs-d'uvre tirés par la tourmente révolutionnaire des églises de Paris, de Belgique et d'Italie. J'ai insisté, dans mes précédentes études, sur les toiles de Jacques Blanchard et de Claude Vignon, de Simon Vouet, du Frère Luc et de Challes; j'aurai l'occasion, au cours d'articles subséquents, de signaler d'autres ouvrages qui tranchent sur la grisaille de nombreuses toiles simplement honnêtes. Ces chefs-d'uvre, nous n'avons même pas su les conserver: une bonne moitié a été la proie des flammes ou... des restaurateurs.
Mais les autres peintures, celles dont les auteurs sont quasi ignorés ou parfaitement inconnus, comme Daniel Hallé, le Frère André, le polonais Tobias Bion, Thomas Blanchet, de Lyon, Louis de Boullongne, Collin de Vermont, Jean-Baptiste Corneille, Antoine Dieu, Dorigny et Dusaultchoy, Eyckens et Guillot, Samuel Massé, Mênageot et Meslin, A. Oudry, Charles Prson, Elizabeth Sirani, Pierre d'Ulin, Aubin Vouet..., celles dont on ne connaît pas les auteurs ou qui usurpent, de par la prétention d'un rentoileur de quartier, des noms illustres...! Celles-là intéressent assurément les érudits et leur fournissent de précieuses indications biographiques. Est-ce à dire qu'elles soient des uvres de premier mérite ?
La réalité pousse à moins d'ostentation, voire à plus de modestie.
Il faut le répéter: les peintures de la collection Desjardins étaient, pour la plupart, des uvres de tenue moyenne. Le fait que les Commissaires du Muséum central, au temps du Directoire, n'aient pas tenu à les conserver devrait nous inciter à la réflexion...
Mais si ces peintures n'ont pas, toutes, la valeur que nous leur attribuons, elles sont de précieux témoins du passé; elles nous renseignent sur le goût et les préférences de nos pères et de nos artistes nationaux; elles nous renseignent aussi sur certains petits-maîtres français du XVIIe et du XVIIIe siècle. A ce point de vue, la collection Desjardins a presque autant d'importance que celle du Marquis de Livois, au Musée d'Angers.
Il importe donc de conserver les restes de cette collection. Et je fais mienne la suggestion naguère émise par M. Hormisdas Magnan: dans ce but de préservation" .
Et M. Magnan ajoutait, désabusé:
Réagissons pendant qu'il en est temps encore.