Gérard Morisset (1898-1970)

1935.02 : Peinture - Collection Desjardins

 Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Collection Desjardins 1935.02

Bibliographie de Jacques Robert, n° 237

Le Canada français, vol. 22, n° 6, février 1935, p. 552-561.

LA COLLECTION DESJARDINS A SAINT-MICHEL-DE-LA-DURANTAYE ET AU SEMINAIRE DE QUEBEC [Note 1. Pour les études sur la collection Desjardins, voir le Canada français, septembre 1933, mai, octobre, novembre et décembre 1934 et janvier 1935.]

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Le 14 août 1872, un orage terrible éclata, vers onze heures du soir, à Saint-Michel-de-la-Durantaye. Dix minutes après, la foudre tomba sur l'église; en peu de temps, elle ne fut plus qu'un morceau de ruines fumantes. Sauf les vases sacrés, tout avait péri: autels et mobilier de la nef, statues et peintures.

La perte matérielle était considérable; l'art perdait plus encore.

L'église, édifiée en 1807, était l'œuvre de l'abbé Thomas Maguire [Note 2. L'abbé Maguire était Américain de naissance et Irlandais d'origine; né à Philadelphie le 9 mai 1774, il mourut chez les Ursulines de Québec, le 15 juillet 1854.], l'un des prêtres les plus cultivés de son temps. Il en avait tracé les plans, il en avait dessiné de sa main les plus importantes pièces de mobilier. Artiste à ses heures, il s'entretenait volontiers avec les peintres, les sculpteurs et les architectes; et quand il le pouvait, il les aidait de ses propres deniers. En arrivant à Saint-Michel, en 1806, il avait acquis de Louis Dulongpré un petit tableau représentant un Ange gardien ; peu après, il s'était fait donner par le même artiste une Annonciation et avait commandé à Wilhem von Moll Berezy [Note 3. Né en Saxe vers 1748, mort à New-York en 1813. Berezy a laissé des tableaux religieux de peu de valeur; ses portraits, notamment ceux de Joseph Brant et du peintre Louis Dulongpré, sont précieux.] un Saint Michel Archange qui, au dire du Père Antoine Roy [Note 4. Saint-Michel-de-la-Durantaye. Notes et souvenirs . Québec, 1929, p. 99.], .

L'abbé Maguire ne pouvait laisser vendre les peintures de la collection Desjardins sans en acquérir quelques-unes.

De fait, il était au premier rang des curieux en mars 1817, examinant chaque pièce avec attention, consultant du regard son bon ami, l'abbé Desjardins cadet. En avril, son choix était fait: moyennant la somme de six mille francs - soit un peu plus de 35 louis par tableau - il prenait huit des plus belles pièces de la collection.

Voici leur signalement transcrit de l'Inventaire Desjardins:

17 - Saint Jérôme (Otto VENIUS). Saint-Michel, 4 pds 9 pcs par 5 pds.

26 - Mort de la Vierge (GAULAI). Saint-Michel, 4 pds par 4 pds 10 pcs.

35 - Nativité, très bonne copie (CORREGE). Saint-Michel, 4 pds 9 pcs par 4 pds.

38 - Saint Augustin (Louis de BOULONGNE). 5 pds 2 pcs par 3 pds 2 pcs.

83 - Christ (ROMANELLI), au Séminaire.[Note 5. C'est un lapsus calami : Le Christ de la chapelle du Séminaire était de Monnet.] 5 pds 9 pcs par 5 pds 7 pcs.

84 - Christ à la colonne (CHALE) [sic]. Saint-Michel, 9 pds par 5 pds 11 pcs.

93 - Mort de sainte Claire (MURILLO). Saint-Michel, 5 pds 3 pcs par 3 pds 7 pcs.

94 - Saint Bruno (J.-B. de CHAMPAIGNE), Saint-Michel, 4 pds 9 pcs par 3 pds 7 pcs [Note 6. Cf. L'Action Sociale, 21 octobre 1909 et Bulletin des recherches historiques, vol. XXXII (1926), pp. 93 et suiv.].

Il y aurait quelques erreurs à glaner dans cet extrait d'inventaire... Mais poursuivons.

En 1823, l'abbé Maguire faisait restaurer quatre de ses tableaux - les numéros 17, 26, 83 et 84 - par deux jeunes artistes de Québec, Triaud [Note 7. Il fallait litre TRIAUD et non FRIAND, comme on l'a souvent écrit. Le nom de cet artiste apparaît au bas d'une Vision de saint Antoine de Padoue, toile datée de 1830 qui se trouve dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Québec.] et Plamondon. En 1870, James-McPherson Lemoine notait, pour son Album du touriste [Note 8. Québec, 1872 (2e édition), p. 275. On sait que la première édition de cet ouvrage n'existe plus.] les tableaux de Saint-Michel, en introduisant des variantes appréciables dans les attributions.

Deux ans après, les peintures de Saint-Michel n'étaient plus.

Il ne peut donc être question de faire connaître ces toiles par des descriptions minutieuses. Tout au plus est-il possible de faire, au fil de la plume, certains commentaires utiles.

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La de la Nativité du Corrège, que Lemoine attribue à l'École du Corrège, était, s'il faut en croire l'abbé Maguire, . Le Père Antoine Roy ajoute certains détails: [Note 9. Op. cit., p. 99. - Cette citation est tirée, je crois, des notes manuscrites de l'abbé Maguire, conservées dans les archives de Saint-Michel.] Il s'agirait donc d'une toile enlevée de l'église Saint-Louis-des-Français vers 1798 par ordre du général Bonaparte; cette prise de guerre serait alors une copie due vraisemblablement au pinceau d'un artiste français. L'original est conservé au Musée de Dresde; les apparentis-peintres [sic] de tous pays se sont plu à le copier.

Précisons, en passant, que le Saint Bruno (no 94) était bien de Jean-Baptiste de Champaigne (Bruxelles, 1631 Ý Paris, 1681) et non de son oncle Philippe de Champaigne, comme l'affirmait Lemoine; que l'auteur de la Mort de la Vierge était, non pas Gaulai, ni Gouly, mais Giovanni-Battista Gaulli, né à Gênes le 8 mai 1639, mort à Rome le 2 avril 1709; que la Mort de sainte Claire , si elle était bien de Murillo, avait dû être acquise après l'évacuation de l'Espagne, c'est-à-dire vers 1814.

Insistons sur le Saint Jérôme (no 17) que l'Inventaire Desjardins assigne à Otto Venius, le maître de Rubens. En restaurant cette toile en 1823, Triaud et Antoine Plamondon découvrirent la signature de l'artiste, Boucher, et la date, 1611. Ce sont de précieuses indications. Jean Boucher, né à Bourges le 20 août 1568, mort dans la même ville en 1634, était, jusqu'à ces dernières années, presque un inconnu. On savait qu'il avait peint un grand nombre de tableaux pour des églises de Bourges, qu'il avait travaillé quelque temps à Paris et qu'il avait été le premier maître de Mignard. Sa vie et ses œuvres sont aujourd'hui mieux connues: il avait fait le voyage d'Italie, acquis une certaine élégance des formes, assimilé les formules bolonaises. En même temps, il avait conservé les fortes qualités du terroir berrichon, le réalisme encore robuste de la fin du XVIe siècle. Dans l'Adoration des Mages de la chapelle des Le Roy, à la cathédrale de Bourges, la composition classique est relevée de détails savoureux; le peintre s'est portraituré en berger apportant une gerbe à l'enfant Jésus. Dans la même cathédrale, la partie centrale d'un Triptyque, provenant de la chapelle mortuaire des Boucher, à l'église Saint-Bonnet de Bourges, représente Saint Jean-Baptiste ; sur les volets, exposés au Musée municipal, on voit l'artiste et sa mère peints d'une touche vigoureuse, un peu à la manière flamande. Il devait en être ainsi du Saint Jérôme acquis par l'abbé Maguire. De cette façon s'expliquerait l'attribution à Otto Venius faite par les experts parisiens qu'avait consultés l'abbé Desjardins aîné. Cela fait regretter la destruction de l'œuvre de Jean Boucher.

Il y a peu de choses à dire des autres peintures de l'église Saint-Michel.

La Flagellation, ou le Christ à la colonne, par Michel-Ange Challes[Note 10. Né à Paris le 18 mars 1718, mort dans la même ville le 8 janvier 1778. Voir le Canada français, octobre 1934, p. 119, et janvier 1935, pp. 432 et 433.] (no 84) devait être le pendant de la Résurrection du même artiste à Saint-Roch de Québec et provenir de l'Oratoire Saint-Honoré.

Le Saint Augustin refusant le pontificat (no 38), de Louis de Boullongne (Paris, 10 novembre 1654 Ý Paris, 21 novembre 1733), provenait d'une église de Paris - on ignore laquelle. Déposé en 1797 au Musée des Monuments français, il avait été placé, en décembre de la même année, au dépôt de la rue de Beaune, apparemment pour y être vendu[Note 11. Cf. Archives du Musée des Monuments français. Paris, 1886. T. II, p. 343, no 55.].

Quant au Christ en croix de Romanelli, c'était une prise de guerre de la campagne d'Italie.

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Plus intéressantes, plus brillantes aussi étaient les peintures qui ornaient l'ancienne chapelle du Séminaire de Québec.

C'est qu'à la date de la vente Desjardins, au printemps de 1817, le supérieur du Séminaire était l'abbé Jérôme Demers, auteur d'un traité d'architecture et architecte lui-même, , nous apprend l'homme de goût qu'était Pierre-J.-O. Chauveau [Note 12. Cf. Le Canada français, Québec, 1888. Vol. I, pp. 175-176.] Le même chroniqueur ajoute:

Qu'on en juge par l'Inventaire Desjardins [Note 13. Cf. Bulletin des recherches historiques, vol. XXXII (1926), pp. 93 et suiv.]:

4 - Christ (MONNET), au Séminaire. 9 pds par 4 pds 6 pcs.

8 - Adoration des mages (BOUNIEU), au Séminaire, 4 pds 8 pcs par 6 pds 3 pcs.

9 - Samaritaine (LAGRENÉE), au Séminaire. 4 pds 8 pcs par 6 pds 3 pcs.

21 - Saint Jean Baptiste (HALLÉ), au Séminaire. 8 pds 10 pcs par 4 pds 5 pcs.

31 - Saint Jérôme, Séminaire. 3 pds 8 pcs par 4 pds 2 pcs.

43 - Deux anges (LEBRUN), Séminaire. 2 pds 7 pcs par 4 pds 10 pcs.

60 - Saint Antoine de Padoue (PARROCEL d'AVIGNON), au Séminaire, 7 pds 6 pcs par 4 pds 6 pcs.

72 - Saint Pierre au Liens (LAFOSSE), au Séminaire. 8 pds 5 pcs par 6 pds 2 pcs.

77 - Saint Jérôme (HULLIN), au Séminaire. 9 pds 2 pcs par 6 pds.

82 - La Vierge entourée d'anges (DE DIEU), Baie-du-Febvre[Note 14. Autre lapsus calami.]. 7 pds 11 pcs par 5 pds 9 pcs.

87 - La Pentecôte (Philippe CHAMPAGNE), au Séminaire. 10 pds 2 pcs par 6 pds 5 pcs.

88 - Ascension, idem (Philippe de CHAMPAGNE). 10 pds 2 pcs par 6 pds 5 pcs.

97 - Thébaïde, au Séminaire. 7 pds 11 pcs par 5 pds 6 pcs.

100 - Christ au tombeau (STELLA), au Séminaire. 5 pds 6 pcs par 4 pds 6 pcs.

Dix de ces toiles furent acquises en avril 1817 et payées 9,600 livres, soit 400 louis; l'Ascension et la Pentecôte, deux chefs-d'œuvre, ne furent payées qu'en juin de la même année: 3,600 livres ou 150 louis. Les Ermites de la Thébaïde ne figurent pas dans les comptes du Séminaire [Note 15. Je dois ces détails, et bien d'autres, à l'extrême obligeance de Mgr Amédée Gosselin, l'éminent archiviste du Séminaire; qu'il veuille bien croire à ma plus respectueuse gratitude.].

Depuis 1817, nombreux sont les chroniqueurs qui ont rappelé, avec plus ou moins d'exactitude, l'excellence des peintures choisies par l'abbé Demers. Dès 1829, un rédacteur de guides doublé d'un artiste, Bourne, en écrit quelque chose dans un livre devenu une rareté bibliographique; cinq ans après, un autre Anglais, Hawkins, transcrit dans Picture of Quebec - non sans commettre quelques coquilles - la liste à peu près complète des peintures qu'il admire à la chapelle du Séminaire. En 1852, c'est un Français, Jules de Longpré, qui fait part à son ami, Philippe de Chennevières, de son étonnement à la vue de tant de belles peintures anciennes[Note 16. Nouvelles archives de l'Art français. Paris, 1887, pp. 309-310.]. Dans un bel article paru dans le Journal de l'Instruction publique [Note 17. Vol. I (1857), p. 37.], M. de Fenouillet compare le Christ de la cathédrale, faussement attribué à Van Dyck, à celui de la chapelle su Séminaire, par Charles Monnet. Au début de l'année 1871, paraît dans le Courrier du Canada un inventaire des peintures qui se trouvent dans les ; les toiles de la chapelle du Séminaire y occupent, comme il convient, une place de choix. Cet inventaire, du reste, fait le tour de la presse québecoise: le Journal de l'Instruction publique le reproduit dans sa livraison du mois d'avril 1871; en mai, c'est le Journal de Québec qui en fait part à ses lecteurs sous la signature de l'abbé Lemoine[Note 18. Cet inventaire, si précieux qu'il soit, est émaillé de coquilles: Monnet devient Moken , Bounieu se change en Bourieu , Parrocel d'Avignon se reconnaît à peine dans Pancel d'Avignes !]; l'année suivante, James-M. Lemoine le transcrit dans la seconde édition de son Album du touriste .

En 1888, c'est le désastre: , écrit Pierre-J.-O. Chauveau dans le Canada français, et il continue:

[manque 2 pages]

 

était le plus beau des enfants des hommes, mais le Christ n'allait s'asseoir qu'un instant dans la mort, sa jeunesse éternelle allait reparaître et, dans sa mort humaine, il fallait lui laisser ce rayonnement calme et doux qui est la beauté et l'espérance encore." Toutefois, ces réserves n'empêchent pas M. de Fenouillet de reconnaître que Monnet Erreur ! Source du renvoi introuvable.. C'est que le tableau était peint dans des tons sombres et chauds, d'une touche grasse et facile.

Les deux dernières toiles, le Christ et la Samaritaine et l'Adoration des mages , faisaient partie d'un ensemble décoratif dont les restes se trouvent dans l'église de la Baie-du-Febvre: avant la Révolution, et depuis 1770, elles ornaient l'Abbaye de Montmartre, près Paris. Dans la dernière livraison du Canada français , j'ai retracé l'origine de ces compositions et leur histoire. Je me permets d'y renvoyer le lecteur. Toutefois, écrivons de nouveau que si l'Adoration des mages , de Bounieu (Marseille, 1740 Ý Paris, 1814), ne nous est plus connue que par une médiocre photographie, nous avons l'avantage de possédeux deux copies du Christ et la Samaritaine , de Lagrenée le Jeune: l'une, par la Mère Marie de Jésus (Ý 1900), est à l'Hôpital du Saint-Sacrement; l'autre, par la Mère Saint-Amédée, du Bon-Pasteur de Québec, est à l'atelier de peinture de cette institution.

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A l'occasion de l'incendie de la chapelle du Séminaire, Pierre-J.-O. Chauveau traçait ces lignes:

Qu'écrirait-il aujourd'hui - quarante-sept ans après? Que dirait-il de l'incendie des cathédrales de Nicolet, de Québec et de Valleyfield, des églises de Hull, de Saint-Calixte de Somerset, de Sainte-Cunégonde, de la Longue-Pointe et des Trois-Rivières, de la basilique de Sainte-Anne de Beaupré, des églises des Éboulements et de Beauport...; des brocantages connus de rares initiés, des restaurations qui ont fait disparaître toute trace d'ancienneté sur des toiles trois fois centenaires...?

Sans doute, lancerait-il le cri d'alarme avec cette ardeur qu'il apportait à toute chose; sans doute essaierait-il de soustraire à la destruction ce qui reste de nos richesses d'art, tout au moins les pitoyables épaves de la collection Desjardins. Ces épaves, il les connaissait bien, il les entourait d'une admiration émue, il les vénérait pieusement comme des témoins précieux du goût de nos pères, il les aimait - car il était artiste - en amateur éclairé, épris de lignes nobles et de couleurs chatoyantes.

En même temps que Chauveau, d'autres hommes diversement cultivés - Lemoine, Fenouillet [Note 19. Fenouillet avait laissé, paraît-il, sur les tableaux des églises de Québec, des notes nombreuses et pleines de fine érudition; il faut souhaiter qu'on les retrouve.], l'abbé Laverdière, Napoléon Bourassa - s'intéressaient, avec plus de zèle peut-être que de lueurs esthétiques, à la conservation de notre patrimoine artistique. Nous nous apercevons aujourd'hui, assez tôt pour réagir, mais trop tard pour réparer les désastres, qu'ils ont partiellement échoué. Il leur a manqué d'être soutenus par une élite. Que cette leçon nous serve.

Groupons-nous donc pour la sauvegarde de nos richesses artistiques.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)