
Textes mis en ligne le24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre français - Puget, Pierre 1935.03.16
Bibliographie de Jacques Robert, n° 124
L'Ordre, 16 mars 1935, p.3.
Sur une belle peinture de Pierre Puget [Note 1. Né à Séon, près Marseille le 31 octobre 1622. mort en 1694. D'après Auguier, Paget serait né en 1620.]
Aux yeux de l'amateur moyen, Pierre Puget est un artiste d'une rare puissance, l'heureux émule du cavalier Bernin, le sculpteur hardi de groupes fortement équilibrés. Et c'est vrai que la gloire du génial Marseillais s'accomode fort bien de quelques uvres pleines d'énergie: les cariatides tourmentées de l'Hôtel de-Ville de Toulon; le Diogène quelque peu déclamatoire mais expressif du Musée du Louvre; surtout le Milon de Crotone, symbole tragique de la propre carrière de l'artiste, audacieuse utilisation du Baroque italien, éloquente affirmation du mouvement dans un art voué, semble-t-il, au repos par l'inertie de la matière.
Mêmes réduites à certaines pièces très connues, la mémoire de Puget n'en souffre pas trop; elle gagne en rayonnement ce qu'elle perd en étendue.
Toutefois, Puget n'est pas qu'un fougueux tailleur de marbre...
Tout jeune, il apprend les rudiments de son art dans la boutique paternelle; puis il est charpentier de marine, sculpteur sur bois, constructeur de galères. C'est là besogne d'apprentissage qui le prépare à une grande variété d'expression. Dans la ville des papes, il rencontre l'artiste qui lui apprend à peindre et l'initie à l'architecture. Pierre de Cortone. De retour en France, après de nombreuses périgrinations en Toscane, sans doute travaille-t-il à l'ornementation des galères du Roi, sans doute s'attaque-t-il avec furie au marbre de Carare et au calcaire de France. Mais - et c'est un aspect quasi ignoré du génie de Puget - il peint des retables, il compose des tableaux d'églises. Jusqu'à ce que son médecin lui interdise la pratique de la peinture, il couvre de couleurs des mêtres et des mêtres de toile, portraits, compositions tirées de la bible, scènes mythologiques.
Les peintures de Puget sont, au dire d'un de ses biographes, au nombre d'au moins cinquante. Celles qui ornaient des églises de Toulon se sont perdues; d'autres aussi; il en reste quatorze au musée de Marseille, les unes assez bien conservées, la plupart en fort mauvais état; d'autres enfin,courent le monde depuis le grand bouleversement de la Révolution...
L'une d'elles est à Québec, au Musée de l'Université Laval.
Je me hâte d'ajouter que c'est une pièce magnifique sur l'authenticité de laquelle on ne peut longtemps ergoter: elle est signée P. Puget, et datée 1671. Ne comprendrait-elle pas ces dix signes conventionnels, qu'on reconnaîtrait sans peine dans le David tenant la tête de Goliath - c'est le sujet de la peinture de l'Université Laval - l'uvre du grand Provençal.
David est à gauche, accoudé à un tambour de colonne, à demi vêtu d'une peau de lion, le bras gauche couvert d'un manteau bleu, la main droite tenant encore une fronde tressée; il tient par les cheveux la tête du géant qu'il vient de tuer. c'est une tête énorme, hideuse, encadrée d'une barbe brunâtre et de cheveux moins sombres; la bouche est ouverte, les yeux sont fermés, les lèvres livides; au milieu du front, très bas, une plaie saignante. En bas à gauche sont les armes de Goliath: un grand sabre teint de sang, un fourreau et un bouclier d'argent, accessoires peints d'une touche grasse et large. Le fond est sombre.
Comme la plupart de noschefs-d'uvre, cette peinture est légèrement altérée par les repeints. Il y en a dans le visage de David, sur ses jambes et sur le sol, à droite. Tout de même, elle n'est pas trop abîmée. Et, pour une fois, il convient d'admirer le corps de jeune homme, long et nerveux, peint dans des tons argentées, les extrémités fines, les bras musclés, l'épaule ronde, le cou solide l'expresion mélancolique de la figure. Les reliefs sont accusés, les ombres tranchées, conformément à la vision spéciale de tout sculpteur.
Quelle différence entre cette belle peinture et une toile analogue de Guido Reni, au Musée du Louvre [Note 2. Numéro 1439 du Catalogue. L'uvre de Guido Reni provient de la collection de Louis XIV.]. La composition est la même sans doute; mais alors que Puget modèle en sculpteur le corps demi-nu d'un jeune athlète, Guido Reni peint des chairs molles et grasses, en sorte que son David apparait comme un homme sédentaire trop bien nourri
S'il faut en croire le Catalogue du musée de l'Umiversité Laval, (édition de 1913, no.73) cette peinture proviendrait de la collection Desjardins. Rien n'est moins sûr, car l'inventaire de cette collection est muet sur ce point.
Elle a certainement appartenu au peintre Joseph Légaré, puisqu'elle figure sous le numéro 1 dans son catalogue de 1852. Acquise à la mort du collectionneur-peintre (1855) par M. Fletcher, elle entre dans la collection de l'Université en 1875.
Nos collections publiques ne sont pas riches en uvres d'art d'une authenticité parfaite. Dans nos catalogues souvent mal rédigés, il y a bien des noms ronflants; mais on sait que ces attributions, ordinairement dépourvues de vraisemblance, sont le fait de rentoileurs de quartier qui ne sont pas précisément rongés de scrupules...
Toutefois nous possédons quelques pièces d'art ancien dont l'état civil ne laisse rien à désirer. Le David du Musée de l'Université Laval est de celles-là. Cette peinture est-elle mieux appréciée que les autres? Non pas. Parce qu'elle est entourée de navets au bas desquels sont inscrits des noms illustres, elle participe à la suspicion, pas toujours légitime, mais explicable, qui pèse indistinctement sur les quvres anciennes de nos musées.
Il n'y a qu'un moyen de dissiper cette équivoque: multiplier les études particulières en dépouillant tout préjugé favorable