
Textes mis en ligne le 21 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Frère Luc 1935.03.21
Bibliographie de Jacques Robert, n° 107
L'Événement, 21 mars 1935, p. 4.
Une autre de retrouvée
A propos des peintures du Frère Luc
Les rares visiteurs qui vont admirer la précieuse relique qu'est la chapelle de l'Hôpital-Général, remarquent peut-être un petit tableau ovale, à droite dans le rétable.
C'est un saint François d'Assise en extase.
Le Poverello, quasi défaillant, est vu de profil à gauche, le visage imberbe est pâle, l'il à peine ouvert, les traits figés dans une douloureuse crispation, semblent réfléter la noble souffrance du Christ d'ivoire que le saint porte amoureusement dans ses mains marquées de stigmates. De loin, le coloris est agréable, la composition ne manque pas d'une certaine aisance facile.
Si les curieux, qui veulent se renseigner sur l'auteur de cette peinture, consultent l'Album du touriste, de Lemoine, ils liront sans étonnement le nom de Joseph Légaré - cet artiste a peint neuf tableaux pour l'Hôpital-Général, vers 1823-1824.
Mais si, ayant des doutes sur l'érudition de Sir James-M. Lemoine et pleins de confiance dans leur agilité, ils gravissent une longue échelle, afin de voir de plus près cette peinture, ils apercevront en bas de la toile à gauche la signature d'un copiste fécond Antoine Plamondon pinxit.
Pour peu qu'ils aient visité notre bonne ville, ils se souviendront peut-être que le même sujet - Saint François d'Assise en extase - se retrouve dans le réfectoire du Grand Séminaire.. C'est le même Saint François imberbe avec la même expression de souffrance dans le regard, le même visage ascétique, le même stigmate en virgule sur le dos de la main gauche, la même petite croix penchée, en bas, s'étalent ostensiblement la signature et la date, Antoine Plamondon Pinxit 1825.
En dépit des signatures - Plamondon signait ses copies aussi bien que ses originaux, sans même indiquer la source de son inspiration (...) - le Saint François d'Assise de l'Hôpital-Général et celui du réfectoire du Grand Séminaire sont des copies.
Il existe, en effet, à l'Hôpital-Général une tradition à ce sujet. En 1824, lorsque les Hospitalières firent restaurer leur chapelle, elles donnèrent à Plamondon l'original du Saint-François d'Assise (il était en fort mauvais état), à condition que l'artiste en brossât une copie aussi fidèle que possible. Plamondon emporta l'original et le copia de son mieux après l'avoir restauré. Cet original, de quel peintre était-il? Qu'est-il devenu?
X X X
Si l'on veut bien se rappeler que la chapelle de l'Hôpital-Général, construite en 1671 d'après les plans du Frère Luc, [Note 1. Né à Amiens (Somme France) en mai 1614, mort à Paris le 17 mai 1685. Le Frère Luc, débarqua à Québec le 16 août 1670.] servit d'église aux Récollets jusqu'en 1692, alors qu'elle fut acquise par Mgr de Saint-Vallier pour l'Hôpital qu'il voulait fonder; que le Frère Luc l'orna de peintures; dont l'une, l'Assomption du maître-autel, porte la signature du peintre-Récollet et qu'un tableau de saint François devait avoir tout naturellement sa place dans une chapelle de Franciscains, on ne sera pas étonné d'apprendre que le Saint François d'Assise en extase fut l'uvre du Frère Luc.
Du reste, tout dans cette peinture indique la main experte du peintre récollet; la figure , analogue à celle du Saint François de Notre-Dame-en-Vaux, à Châlons sur Marne; les mains pour l'exécution desquelles il existe, à la bibliothèque de l'École des Beaux-Arts de Paris, une fort belle étude à la sanguine; le stigmate de la main gauche, sorte de virgule vermillon qu'on dirait faite de cire à cacheter, et qu'on retrouve dans toutes les représentations que le Frère Luc a faites du fondateur de son Ordre; la position de la tête, fréquente dans l'uvre du Récollet, notamment dans les peintures de Sézanne, de Châlons et de Saint-Jean-Saint-François à Paris.
Le Saint-François d'Assise en extase était donc un ouvrage du Frère Luc; on peut lui assigner, sans crainte d'erreur, la date de 1671. le Récollet l'aurait exécuté avant son départ pour la France, c'est-à-dire, avant la fin de novembre.
Donnée à Plamondon, la peinture du Frère Luc avait grande chance d'être égarée. Aussi bien, je la croyais perdue; soit exilée avec les rouets et les vieux bers, sous les ravalements de quelque habitation paysanne; soit tout simplement détruite dans un incendie, comme celà est maintes fois arrivé au Canada français...
Eh bien ! non; elle existe encore. Non pas à Québec, mais à Montréal, chez les Sulpiciens; abîmée, il est vrai, mais suffisamment bien conservée pour qu'on reconnaisse sans hésitation la manière du peintre récollet. C'est sa touche grasse, son coloris chaud, ses tons à lui, assourdis dans la bure du personnage, éclatants dans les chairs. Il y a des repeints, notamment à la main gauche et, dans certaines parties de la figure.
Le tableau, rectangle de deux pieds trois pouces de hauteur sur un pied neuf pouces de largeur, porte des traces qui indiquent que la toile était inscrite autrefois dans un ovale. Or l'ovale décrit par ces traces est le même que celui du retable de l'Hôpital-Général.
Comment se fait-il que le Saint François d'Assise en extase, donné à Plamondon en 1824, soit aujourd'hui chez les Sulpiciens de Montréal. Aucun document ne nous éclaire sur ce point. À défaut de renseignements précis, risquons une hypothèse.
On sait que Plamondon entreprit en 1832 l'exécution d'un Chemin de croix monumental pour l'église Notre-Dame de Montréal. Au sujet de cet ensemble considérable - il s'agissait de quatorze grandes toiles peuplées chacune d'une quinzaine de personnages - ; Plamondon eut maille à partir avec l'abbé Vincent Quiblier, curé de Notre-Dame, qui avait des doutes sur l'orthodoxie liturgique de l'artiste. Plamondon voulut-t-il amadouer le curé récalcitrant en lui faisant don de la peinture du Frère Luc? Peut-être...
Et cela expliquerait que le Saint François, après avoir orné durant cent cinquante-trois ans l'ancienne chapelle des Récollets de Québec soit suspendu depuis près d'un siècle dans la chambre des évêques, à Saint-Sulpice de Montréal.