Gérard Morisset (1898-1970)

1935.03.22 : Peinture - Portrait - 17e siècle

 Textes mis en ligne le 24 février, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Portrait - 17e siècle 1935.03.22

Bibliographie de Jacques Robert, n° 64

Le Canada, 22 mars 1935, p. 2; 25 mars 1935, p. 2

Portraits de mortes en Nouvelle-France

- I -

Il y en a quelques-uns dans la peinture canadienne; ce ne sont point les plus mauvais ni les moins expressifs.

Le premier est celui d'une Ursuline, la Mère de Saint-Joseph, décédée à Québec en 1652. Quel en est l'auteur? J'ose écrire, avec témérité peut-être, le nom même de Marie de l'Incarnation. "Elle estoit industrieuse et n'ignoroit rien de ce qu'on peut souhaitter en une personne de son sexe pour l'aiguille ou pour le pinceau et pour toute sorte d'ouvrage ; elle n'estoit pas mesme ignorante en matière d'architecture...", écrivait le Père Claude Dablon dans sa Relation de 1673. Il est regrettable que Dablon s'en soit tenu à ces généralités peu compromettantes ; que n'a-t-il précisé le talent de Marie de l'Incarnation ; que n'a-t-il cité quelques-unes de ses œuvres.

Toujours est-il que la Mère de Saint-Joseph a été portraiturée après sa mort. Ce qui ne l'a pas empêchée d'apparaître de temps à autre aux vivants, notamment à une jeune fille, Anne Baillargeon, qui, faite prisonnière par les Iroquois, se plaisait tant chez les guerriers des Cinq-Cantons qu'elle ne voulait plus retourner chez les Français...

Le 8 mai 1668, meurt à Québec une Hospitalière qui a grande réputation de sainteté, la Mère Marie-Catherine Simon de Longpré, plus connue sous le nom de Catherine de Saint-Augustin. Ses compagnes désirent avoir son portrait ; Mgr de Laval aussi, car il rêve déjà, avec le Père Ragueneau, de faire composer à Paris l'Apothéose de la Mère Catherine. Les peintres ne sont pas nombreux dans la Colonie. Précisément, il y en a un au Séminaire, l'abbé Hugues Pommier. Son confrère, Bertrand de Latour, nous apprend, à la manière d'un commérage, les aptitudes picturales de Pommier : "Il se piquoit de peinture, faisoit beaucoup de tableaux ; personne ne les goûtoit ; il espéra qu'en France son talent serait mieux connu ; il n'y réussit pas et se donna aux missions de la campagne où il réussit...". Quoi qu'il en soit des insinuations de Bertrand de Latour, Pommier se rend à l'Hôtel-Dieu et tire le portrait de la Mère Catherine dans sa tombe.

Assurément, ce portrait de cadavre est maladroit ; le modelé manque de souplesse et le dessin de correction. Mais c'est une œuvre d'une sincérité brutale. Elle étonne par le coloris du visage, d'une justesse effrayante, par la fixité douloureuse du regard de la morte.

Ajoutons que cette peinture a été maintes fois retouchée ; elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était...

Quatre ans après, le 30 avril 1672, la Mère Marie de l'Incarnation termine sa longue vie. On l'inhume en grande pompe. Le lendemain, on s'avise - délicate attention - qu'on n'a pas son portrait. On retire donc son corps du caveau et un artiste, exprès mandé par le Gouverneur, "réussit à prendre une ressemblance aprfaite de cette douce figure marquée du sceau de la béatitude".

Ce peintre, dont l'annaliste des Ursulines ne nous a pas conservé le nom, c'est peut-être l'abbé Pommier. Car le portrait de la vénérable Ursuline ressemble étrangement, dans son dessin et sa facture, à celui de la Mère Catherine.

Ce portrait eut une singulière fortune.

S'il faut en croire l'annaliste des Ursulines, il aurait péri dans l'incendie de 1686. heureusement, il en existait, paraît-il, une copie expédiée en France ; c'est une copie de cette copie qui se trouverait aujourd'hui chez les Ursulines de Québec.

Tout cela paraît compliqué. Ce n'est pas tout, cependant.

Du portrait dont il est ici question, il existe une gravure - il y en a une épreuve au Musée McCord - qui comprend une légère variante. A droite du personnage, il y a quelques livres, comme sur l'original ; il y a de plus un sablier. Au bas, cette légende : "Ste Angèle Mérici, fondatrice de l'Ordre de Ste Ursule. A Paris chez J. François Chéreau". Marie de l'Incarnation s'est transformée, au cours du XVIIIe siècle, en sainte Angèle Mérici...

A la mort de Jeanne Mance, en 1673 on n'a pas de peintre sous la main, si je puis dire. Et la fondatrice de l'Hôtel-Dieu de Villemarie va dormir son dernier sommeil sans qu'on s'inquiète de la conservation de ses traits. Il faut bien, du reste, laisser un peu de latitude aux nombreux fabricants de portraits historiques de notre romanesque époque...

Il n'en est pas ainsi le 12 janvier 1700, lorsque Marguerite Bourgeoys trépasse dans son couvent de Villemarie. Pierre Le Ber s'amène avec ses couleurs, ses pinceaux et une grande toile sur châssis. A peine s'est-il assis devant son chevalet qu'un violent mal de tête l'assaille. Subitement, une religieuse de la Congrégation est divinement inspirée. Elle va quérir "un peu de cheveux de notre chère Mère défunte" et place sous la perruque du peintre le produit de son pieux larcin. Sur-le-champ, Le Ber est guéri. Il reprend ses pinceaux et se met au travail.

L'effigie de la vénérable Marguerite Bourgeoys, qui n'a rien à voir avec les fades images de certains artistes (...) contemporains, existe encore. En quel état, cependant ! La Mère Bourgeoys, solide Champenoise aux traits volontaires et empreints de bonhommie, avait les yeux fermés, comme il convient à une morte ; on les lui a ouverts. La toile, mal conservée, peut-être par l'indigence de métier du peintre, tombait en ruine ; on l'a coupée de tous les côtés.

Tout de même, ce portrait existe et il devrait suffire, semble-t-il, à satisfaire l'impérieux besoin, que nous ressentons parfois avec violence, de portraits dits historiques.

L'effigie peinte par Pierre Le Ber n'a pas été publiée, que je sache. Il ne faut pas la confondre avec le portrait, - dont j'ignore l'origine - qu'a naguère reproduit Dionne dans Serviteurs et servantes de Dieu en Canada, encore moins avec les images doucereuses imaginées vers 1850 par l'abbé Faillon et ses collaborateurs.

(à suivre)

- II -

Revenons à Québec avec le portrait de la Mère Louise Soumande de Saint-Augustin, première supérieure de l'Hôpital-Général, décédée le 24 novembre 1708. C'est un artiste vagabond, Michel Dessaillant de Richeterre, qui portraiture la morte encore "sur les planches". En arrière de la toile, une inscription admirablement calligraphiée se lit ainsi : ... tirée après sa mort par Mr Dessaillant l'an 1708".

Ce portrait, abîmé par un restaurateur anonyme vers 1830, a déjà été publié sans nom d'auteur ; une première fois dans Mgr de Saint-Vallier et l'Hôpital-Général (hors-texte, p. 188-189) ; une seconde fois dans la famille Juchereau-Duchesnay (p. 179), sous le nom de Geneviève Juchereau-Duchesnay de Saint-Augustin (!).

Les portraits peints par Dessaillant de Richeterre sont, en général, de facture un peu lourde et de coloris terne. Par analogie avec certains portraits de religieuses conservés à l'Hôpital-Général de Québec, je serais tenté de lui attribuer quelques effigies de la collection de l'Hôtel-Dieu (Québec), entre autres celle de la Mère Jeanne-Françoise Juchereau de Saint-Ignace. Cette hospitalière, historien de l'Hôtel-Dieu, a été portraiturée à deux reprises : une première fois vers 1680 par un artiste qui connaissait bien son métier ; une seconde fois... Cet autre portrait de la Mère de Saint-Ignace a peut-être été fait après sa mort (1723) par Dessaillant de Richeterre, mais aucun document ne nous renseigne sur ce point.

La figure fatiguée et vieillie de la religieuse - elle est morte à soixante-treize ans -, son teint blafard, ses yeux éteints, tout fait croire à une effigie faite après décès.

La peinture canadienne comprend nombre d'autres portraits de mortes, surtout au XVIIIe siècle. Il serait fastidieux de les passer tous en revues. Signalons-en quelques-uns qui ne sont plus que des loques.

Le 6 juin 1792 meurt la Mère Despins, de l'Hôpital-Général de Montréal. Sa compagne, la Mère Lepellé-Mézière, fait venir un peintre - peut-être Louis Dulongpré qui habitait alors la Métropole - qui portraiture consciencieusement l'ancienne supérieure de l'Hôpital-Général.

C'était, du reste, une coutume dans cette maison. En 1759, quand était mort l'abbé Normant, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, les Sœurs Grises avaient requis les services d'un homme de l'art pour qu'il fixât sur la toile les traits du Sulpicien décédé.

Quelques années après, le 23 décembre 1771, Marie-Marguerite Dufrost de la Jemmerais, dame d'Youville, fondatrice de la communauté des Sœurs Grises, dites Sœurs de la Charité, meurt dans son couvent récemment reconstruit.

La vénérable religieuse n'avait pas voulu, de son vivant, faire tirer son portrait. A sa mort, l'occasion paraît favorable de réparer cet excès d'humilité ; on fait donc venir un peintre. Celui-ci se met au travail, mais - admirable entêtement posthume - voici que les traits de la morte s'altèrent si rapidement que le portraitiste ne peut achever son œuvre. C'est cette esquisse à peine ébauchée et les souvenirs des contemporains qui ont permis au Saxon Wihlem von Moll Berczy, mort à New-York en 1813, de parachever le portrait de la vénérable récalcitrante. L'art et l'exactitude historique y ont perdu...

Un savant auteur a écrit en substance que rares étaient autrefois les portraits de Canadiens.

C'est peut-être le contraire qui est vrai. Dès le milieu du XVIIe siècle et durant tout le XVIIIe, il y a des portraitistes à Québec d'abord, puis à Montréal. Ils ne chôment guère. Ils portraiturent, avec plus de bonne volonté que d'adresse, il est vrai, les bourgeois des villes, les hobereaux de la campagne, les bourgeoises aussi, les prêtres et les religieuses ; ils se plaisent même à peindre les Sauvages et les Sauvagesses. Ces portraits ne sont pas négligeables. Si leur tenue artistique est assurément fort éloignée du portrait officiel français, ils ne manquent pas de caractère ; et la faiblesse de leur métier ne peut masquer une certaine recherche de style.

Ce sont des effigies peintes d'une main à la fois méticuleuse et lourde, quasi photographiques à force de conscience et d'autant plus vraies que les artistes, en les brossant laborieusement, n'ont qu'une préoccupation ; parvenir à la ressemblance parfaite du modèle. Ils réussissent parfois et, alors, les œuvres frappent, non par l'élégance et la diversité de leur composition, mais par une certaine puissance âpre et fruste qui naît de l'observation prolongée.

Du reste, tous les portraits faits en Nouvelle-France se ressemblent - il en sera de même jusqu'au début du XIXe siècle. Et j'écrivais ici le mot Ecole qu'il serait à peine exagéré tant il y a d'analogie entre des œuvres exécutées à plus de cent ans d'intervalle parfois, par des hommes dont on ignore s'ils se connaissaient.

Une bonne moitié de nos portraits anciens n'existent plus ; on sait qu'il est plus difficile de conserver que d'acquérir. Ce qui reste est souvent en fort mauvais état : d'une part, nos artistes connaissaient mal la cuisine picturale ; d'autre part, nos restaurateurs de tableaux ne sont pas tous des hommes rongés de scrupules...

Tableaux détruits, tableaux abîmés par les repeints, c'est le triste refrain qui tombe de la plume chaque fois qu'il est question de not

 

 

web Robert DEROME

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