
Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Historiographie - Barbeau, Marius 1935.04.20
Bibliographie de Jacques Robert, n° :065Le Canada, 20 avril 1935, p. 2.
Renaissance et Tradition bourguignonne
Je voudrais n'avoir à dire que du bien du livre de M. Barbeau, Au cur de Québec .
C'est une source jaillissante de renseignements pittoresques, inédits et intéressants; c'est une esquisse, croquée ed vivum , des murs du terroir, une série de tableaux où apparaissent, avec combien de charme parfois, les rudes physionomies, fines et franches, de nos ancêtres paysans et artisans.
Certains récits - le Rocher-Malin , par exemple - sont d'une amusante fantaisie, d'une savoureuse exactitude d'expressions. L'auteur se penche, avec une intelligente attention, sur les petits côtés de la vie campagnarde; il recueille avec un soin pieux les contes, les croyances populaires, les termes archaïques ou argotiques et jusqu'aux cadences naïves des complaintes d'autrefois, avec leurs souples variantes.
Dans ce domaine naguère inexploré, M. Barbeau se complaît avec une telle compétence, un tel flair, une telle réussite dans la recherche de l'inédit, qu'il se classe au premier rang de nos écrivains et de nos érudits du folklore.
Mais il n'y a pas que du folklore dans Au cur de Québec . Il y a quelques chapitres sur l'histoire de l'architecture canadienne et de son complément obligé, la sculpture. Dans ces chapitres - l'Ecole des arts et métiers de Mgr de Laval, Anciens sculpteurs de Québec, Pourquoi disparaissent nos vieilles églises, Louis Jobin , - on lit nombre de faits déjà connus, notamment sur l'Ecole de Saint-Joachim, et quelques rares détails inédits; on y lit encore des considérations très justes sur le développement des métiers d'art de jadis, leur part très grande dans la formation du goût de nos pères.
Pourquoi faut-il que ces pages bourrées de faits et de dates soient entachées d'inexactitudes, voire d'erreurs? Pourquoi faut-il que les synthèses de l'auteur - dont je ne discute pas les conclusions, car elles me paraissent exactes - s'appuient sur des affirmations peu sûres, sur des incompréhensions historiques qu'on ne s'attend pas de lire sous la signature d'un érudit comme M. Barbeau? Je voudrais dans les lignes suivantes relever quelques erreurs, rectifier certaines affirmations, asseoir plus solidement les bribes de synthèses que M. Barbeau a répétées avec raison après tant d'autres.
Insistons d'abord sur un mot, Renaissance , qui donne aux démonstrations de l'auteur un air de paradoxe. Comme toutes les expressions dont on se sert en histoire de l'Art pour désigner des époques de renouveau artistique, c'est un terme conventionnel. Il signifie exactement le retour aux formes gréco-romaines.
Fruit direct de l'humanisme toscan, la Renaissance apparaît timidement au début du XVe siècle aux portes du Baptistère de Florence, se développe lentement avec les quattrocentistes, s'affirme tout à fait à Rome avec Bramante et ses émules. Et quand Vignole élève le Gesu vers 1570, la Renaissance a terminé son évolution, elle est prête à se figer dans les formules du style dit classique.
Elle traverse en France dans la seconde moitié du XVe siècle, s'épanouit sous François 1er et Henri II en une somptueuse floraison d'arabesques, de chapiteaux et de jolis motifs à l'antique, jette un peu d'éclat sous les derniers Valois et se cristallise dans le style olympien du Grand Siècle.
Voici donc les dates extrêmes de la Renaissance française: de la mort de Louis XI (1483) à l'avènement d'Henri IV (1589).
A l'époque de l'arrivée de nos premiers architectes-sculpteurs, c'est donc le style classique (dans l'architecture religieuse, il prend le nom de jésuite ) qui règne en France aussi bien que dans les autres parties de l'Europe. Ce sont les formules du style classique qu'ils apportent avec eux sous la forme de Vignole de poche , c'est-à-dire d'exemplaires portatifs du grand Traité d'architecture de Vignole. Du reste, n'est-il pas logique de penser que les Jésuites aient apporté en Nouvelle-France les éléments de leur style, les motifs décoratifs mis à la mode par l'un des leurs, disciple de Vignole, le Père Martellange? N'est-il pas normal que les Récollets aient construit et orné leurs chapelles comme les églises françaises de leur Ordre, c'est-à-dire dans le style du Grand Siècle? Le contraire serait étonnant.
De fait, aucun de nos monuments anciens ne portait ce que je pourrais appeler la marque de fabrique François 1er ou Henri II. Leurs autels, leurs retables, leurs pièces de mobilier ressemblaient à ce qui se faisait en France à la même époque - même l'ancien retable de l'église de l'Ange-Gardien, qui n'était pas de style François 1er, comme l'écrit M. Barbeau, mais de style Louis XIV très orné.
Donc, toutes les fois que M. Barbeau écrit Renaissance française , il faut lire style classique ou bien style XVIIe siècle.
Et puis, qu'est-ce que cette tradition bourguignonne qui nous serait venue de Bordeaux par l'entremise de Jacques Leblond de Latour? Avec quelque témérité, M. Barbeau nous l'explique en ces termes (p. 109):
Je montrais il y a quelques années des sculptures de l'école du Cap-Tourmente à M. Funck-Brentano, du Louvre [Note 1. Erreur: l'historien Funck-Brentano, professeur à l'Institut, n'a jamais fait partie du Musée du Louvre.], et il me dit: "Mais ceci est bourguignon" Je me suis alors souvenu que Leblond était de Bordeau, où il avait dû faire son apprentissage. De ce fait la tradition bourguignonne était entrée chez nous dès la première heure, et elle y a laissé sa marque.
Vous avez bien lu: Leblond de Latour a pris, à Bordeaux même, la tradition bourguignonne et nous l'a transmise le plus naturellement du monde. Ceci, malheureusement, n'est pas un lapsus calami ; à plusieurs reprises (pp. 109, 110, 122 et 164), l'auteur revient avec une visible satisfaction sur cette trouvaille géographique ( ). Le malheureux Si les Dijonnais l'entendaient! Si tout Bordeaux allait se fâcher pour de bon ! Té Marius!
La réalité est tout autre.
La fondation de l'Académie royale (1648) avait eu pour résultat d'uniformiser dans toute la France les méthodes artistiques, voire l'esthétique. A Bordeaux comme dans les grandes villes du royaume, florissait l'art classique. Là, le représentant de cet art officiel était Antoine Leblond de Latour, arrivé à Bordeaux en 1656, nommé peintre de la ville neuf ans plus tard, agrée par l'Académie royale le 28 décembre 1682. Père de notre Jacques Leblond de Latour (qui arriva à Québec en 1690 et mourut curé de la Baie-Saint-Paul en 1715), fondateur d'une dynastie de peintres et d'architectes bordelais, Antoine s'était formé à Paris. On le constate sans peine à la lecture de sa Lettre sur l'art , publiée à Bordeaux en 1669, pièce de style tarabiscoté où l'auteur, en un galimatias digne de certains personnages de Molière, compare les trois Ordres d'architecture aux corps de l'Homme (dorique), de la femme (ionique) et de l'enfant (corinthien). Dans cette Lettre sur l'Art , rien de spécifiquement bordelais, encore moins bourguignon. Au contraire. Les comparaisons, les idées et les prétentions philosophiques sont empruntées à des ouvrages parisiens de l'époque. D'autre part, dans les uvres des artistes bordelais du XVIIe siècle - architectes, peintres et sculpteurs, - tout est classique, italianisant. Donc, ni chez son père, ni chez les autres artistes de Bordeaux, Jacques Leblond de Latour n'eût pu s'imprégner de la tradition bourguignonne
Et puis, cette tradition existait-elle encore au XVIIe siècle? Même en Bourgogne? Rien n'est moins sûr. S'il est incontestable que l'Ecole de sculpture bourguignonne ait brillé au XVe siècle, il est non moins incontestable qu'elle a décliné tôt après la mort de Claus Sluter et qu'elle a été noyée dans l'immense vague de fond que fur l'art du XVIIe siècle.
Et alors, comment expliquer que M. Funck-Brentano ait cru trouver un air bourguignon aux sculptures de l'Ecole de Saint-Joachim? Tout simplement parce qu'elles sont empreintes de maladresse, qu'elles possèdent une certaine grandeur d'un archaïsme involontaire ou plutôt inconscient et qu'elles n'ont aucune des qualités de grâce et d'élégance du Grand Siècle. Raisonnant en archéologue français, M. Funck-Brentano a jugé nos uvres d'art avec ses yeux d'amateur passionné de l'art bourguignon. Il eût fallu procéder autrement: tenir compte que nos sculpteurs - comme nos autres artistes - étaient des hommes peu cultivés, qu'ils connaissaient médiocrement la cuisine de leur art, qu'ils uvraient souvent d'après des modèles d'atelier, bref, qu'à cause de leur manque de virtuosité manuelle, ils ne pouvaient exécuter ce qu'ils voulaient mais uniquement ce qu'ils pouvaient.
Si l'on ne prend en considération cette demi-impuissance, on ne comprend plus rien à l'uvre de nos premiers artistes. On rabaisse leur art, et avec une certaine injustice, au niveau d'un simple balbutiement; ou bien on l'élève avec trop d'amour-propre à la hauteur, parfaitement inusitée chez nous, des grands chefs-d'uvre des âges révolus.