Gérard Morisset (1898-1970)

1935.07.03: Peinture - Portrait - 19e siècle

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Portrait - 19e siècle 1935.07.03

Bibliographie de Jacques Robert, n° 88

Le Droit, 3 juillet 1935, p. 6.

Un brelan de portraits au Séminaire des Trois-Rivières

J'ai déjà eu l'occasion de faire cette remarque: nos peintres du XIXe siècle, médiocres compositeurs de toiles de sainteté, malhabiles dans l'ordonnance des tableaux d'histoire, peu brillants dans les scènes de genre et les natures mortes, ont laissé en revanche de fort bons portraits. Il n'y a rien là d'anormal. L'étude poussée de la physionomie humaine est la meilleure école de réalisme, le plus efficace contrepoids à l'académisme et la banalité. Le portrait, c'est une gymnastique, un puissant exercice de l'œil et de la main, un excellent moyen de se retremper dans le réel et d'éviter la formule.

Voyez Théophile Hamel et Plamondon: en même temps qu'ils composent laborieusement des grandes machines imitées de l'art bolonais, ils portraiturent leurs contemporains avec beaucoup de souplesse dans le dessin et de réalisme dans le coloris. Il faut en dire autant des autres artistes qui ont œuvré au début du XIXe siècle, Dulongpré, Bouchette et Roy-Audy, Légaré, Berczy et Triaud...

Je voudrais, aujourd'hui, attirer l'attention sur des œuvres intéressantes de Plamondon et de R.-Audy. Elles sont conservées au Séminaire des Trois-Rivières, après avoir fait partie de la collection du chanoine Dusablon.

Il s'agit des portraits de Joseph-Octave Fortier enfant, de sa sœur, devenue plus tard Madame Amyot, et de l'abbé de Launay, curé de Saint-Léon de Maskinongé. Les deux premiers ont été peints par Antoine Plamondon en 1832; le troisième, exécuté la même année, est dû au pinceau de Roy-Audy.

Le jeune Fortier est peint en costume de séminariste. Il est vu de face, le bras gauche sur le dossier d'une chaise, la main gauche dans l'ouverture du veston. On dirait qu'il éprouve quelque fatigue de poser si longtemps devant l'artiste. Ses traits sont crispés, son regard est éteint, son expression est celle d'un malade. La fraise blanche qui emprisonne sa nuque accentue cette pénible impression. Le petit bonhomme n'a pas l'air d'être à son aise.

Quand Plamondon peignit ce portrait en 1832, Joseph-Octave Fortier avait seize ans. Né à Québec le 21 janvier 1816, il entra au Séminaire en 1828, y fit ses humanités et sa théologie et fut ordonné en 1840. Il mourut à Québec le 19 juillet 1842, victime du typhus qu'il avait contracté à la Grosse-Ile.

Il était le contemporain du jeune Cyprien Tanguay de qui Plamondon fit le portrait la même année (1832). L'effigie de celui qui devait plus tard se livrer au travail gigantesque de l'histoire généalogique des familles canadiennes est conservée à l'Université Laval. Ajoutons que le portrait de Cyprien Tanguay est bien supérieur à celui de son confrère Fortier.

Le portrait de Mlle Fortier est plus intéressant. Il se rapproche, dans sa composition et dans son coloris, du portrait de Femme du Musée provincial. Adèle Fortier - c'est le nom de fille de Madame Amyot - porte une chevelure sombre, une robe verte et une fraise de dentelle. Ses traits sont réguliers; le nez est un peu long et le visage est d'un ovale allongé. Son expression serait un peu sèche, n'était l'humidité du regard. Elle regarde le spectateur d'un œil tout à fait curieux, avec plus d'émotion que d'assurance.

Adèle Fortier, fille de Louis Fortier et sœur de Joseph-Octave, naquit à Québec. Le 17 novembre 1836, elle épousa à l'Ancienne-Lorette Thomas Amyot, avocat, greffier de chancellerie. Elle mourut à Québec dans le troisième quart du XIXe siècle. [Note 1. Je dois ces renseignements biographiques à la bienveillance de M. Lucien Lemieux, de Québec.]

L'effigie de l'abbé de Launay porte, au revers, le nom de l'artiste: "J.-Bte-R. Audy pint. 1832".

C'est un gros homme vu de face, regardant le spectateur de son regard étonné; sur sa tête dénudée, une calotte noire. La figure est grasse, les traits sont forts. Il porte un rabat noir et une soutane de même couleur. Au premier plan, l'abbé laisse voir sa main gauche, toute petite, maladroitement dessinée.

Né à Québec, le 19 mai 1761, il était le fils de Louis Delaunay et de Françoise Fortier - il était donc l'oncle maternel de Joseph-Octave et d'Adèle Fortier. Ordonné le 24 août 1798, il fut vicaire à la Jeune-Lorette, puis curé de Saint-Léon de 1802 à 1837. C'est là qu'il mourut le 7 mai 1837.

L'auteur de cette peinture, Jean-Baptiste Roy-Audy, est un peintre inconnu qui a fait l'objet de maintes questions dans le Bulletin des recherches historiques, questions qui, du reste, n'ont provoqué aucune réponse. Je connais, pour ma part, une trentaine de ses peintures - de meilleure tenue qu'on ne serait tenté de le croire -, mais je ne possède pas le moindre renseignement sur sa vie. En attendant qu'au hasard de mes recherches je puisse trouver des détails biographiques sur cet artiste bien oublié aujourd'hui, disons qu'il exerça son art de 1817 à 1832 environ et qu'il obtint, un certain temps, plus de succès que Plamondon lui-même.

Les portraits que je viens de passer en revue ne sont pas assurément des chefs-d'œuvre, loin de là. Il est trop facile de leur découvrir des défauts, de trouver à redire à leur composition et de s'apercevoir que leur coloris n'est pas toujours d'une harmonie très délicate. Tout de même, quelle différence entre ces effigies, quelquefois maladroites mais vraies, et les grandes peintures religieuses des mêmes artistes! Dans celles-ci, il y a plus de bonne volonté que d'intelligence, plus de talent que de réussite, plus d'esprit de copie que de recherche inventive. Dans les portraits, au contraire, on voit l'artiste aux prises avec la réalité; on perçoit son sens artistique, la qualité de sa vision et de sa psychologie, son effort à rendre ce qu'il voit...

Il n'est pas étonnant que nos artistes aient excellé - le terme est peut-être trop fort, mais qu'importe - dans le portrait. Ils y ont apporté le meilleur d'eux-mêmes (sensibilité et observation) et juste ce qu'il faut de réalisme pour ne pas tomber dans l'imitation.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)