Gérard Morisset (1898-1970)

1935.07.04 : Peintre - Légaré, Joseph

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Légaré, Joseph 1935.07.04

Bibliographie de Jacques Robert, n° 070

Le Canada, 4 juillet 1935, p. 2.

Joseph Légaré, copiste

A Saint-Roch-des-Aulnaies

Sur la route de la rive sud, on aperçoit au loin une église perchée au bout d'une langue de terre. Ses deux clochers se profilent avec élégance sur le bleu-vert pâle de l'horizon. Mais approchez. Examinez bien cette architecture vieille de moins de cent ans. C'est du gothique-cathédrale tourmenté, inélégant, illogique, comme les pendules de style tarabiscoté qu'on fabriquait en série à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et sous la Restauration en France. Sur la façade, une date: 1849. Tout naturellement, vous pensez à l'église Notre-Dame de Montréal, terminée en 1829, et à celle de Sainte-Anne-de-la-Pérade, construite en 1855. Un nom vient à l'esprit: Louis-Thomas Berlinguet. On sait que cet architecte, s'éloignant de l'esthétique de son maître, Thomas Baillairgé, a délaissé le style classique pour s'inspirer des formes ogivales, surtout du gothique anglais.

A l'intérieur, le coup d'œil ne serait pas trop désagréable si les formes n'avaient tant de sécheresse et si l'architecte n'eut dispensé avec moins de largesse les motifs décoratifs. Du reste, rien d'original dans le plan de l'édifice, ni dans la sculpture. Berlinguet ne s'est pas mis en frais de composer des motifs nouveaux; il a puisé dans l'arsenal des formules périmées, tout comme ses confrères d'ailleurs.

En revanche, le trésor de l'église comprend de belles pièces de Ranvoizé [sic] (1781) et un bel ostensoir qui porte le poinçon d'Amyot et la date de 1831.

L'ornementation picturale de l'église offre quelque intérêt au point de vue historique.

Dans une chapelle, en arrière de l'église, l'œil amusé découvre deux toiles - des Anges adorant le Coeur de Jésus et la Présentation au temple - qui paraissent être l'œuvre d'un peintre de l'École de Saint-Joachim. Ce sont des peintures maladroites à souhait, copies médiocres et d'ailleurs mal conservées.

Aux fonts baptismaux, c'est une toile assez bonne qui porte la signature de Lainé; naturellement, c'est un Baptême du Christ.

Au maître-autel, une peinture toute en hauteur représente la Vision de sainte Marguerite-Marie. On lit au bas le nom de J. DYNES et la date:1876.

Les autres toiles suspendues à la muraille du sanctuaire sont de Joseph Légaré.

* * *

Une seule est signée et datée. C'est le Ravissement de saint Paul peint en 1820 d'après le tableau de Maratta, que l'abbé Joseph Signay, alors curé de Québec et plus tard archevêque, avait acquis en 1817 pour la cathédrale. C'est la plus ancienne peinture connue de Légaré. Elle n'est pas mal, mais on aurait tort de croire que c'est une copie fidèle. L'ensemble est juste, bien indiqué, d'un dessin à peu près correct. Le coloris est loin d'être exact: les jaunes sont aigres, les bruns sont opaques et les rouges trop sourds; seuls les bleus sont à la fois décoratifs et profonds, comme dans l'œuvre entier de l'artiste.

On sait que Légaré a reproduit souvent ce sujet. Il en existe une copie à Saint-Philippe des Trois-Rivières, provenant de l'ancienne église paroissiale.

Le Repos de la sainte famille pendant la fuite en Égypte est encore une copie. On connaît l'original. Donné au Séminaire de Québec par le Séminaire des Missions étrangères de Paris, après la Conquête, il a orné la chapelle du Séminaire jusqu'au 1er janvier 1888; fort altéré dans l'incendie de cette chapelle, il a été restauré sans discrétion par J.-Purves Carter en 1908. Il est aujourd'hui au Musée de l'Université Laval. C'est une toile bien composée, d'un style mondain et académique. La fumée en a rendu le coloris très sombre. Il l'était moins autrefois, témoin la copie de Légaré dont il est ici question, et d'autres copies dispersées dans la région de Québec.

L'œuvre de Joseph Légaré est l'une des plus fidèles; pas autant, peut-être que celle de Théophile Hamel - détruite en 1922 dans l'incendie de la cathédrale de Québec - mais plus que celles d'Antoine Plamondon.

Autre copie, Le Christ servi par les anges. L'original, attribué à Jean Restout, ornait la cathédrale de Québec avant l'incendie de 1922. C'était une jolie toile pimpante. On ne s'en apercevrait guère en examinant la copie de Légaré; le dessin n'a aucune précision, le coloris est exagéré, les figures sont suaves mais sans caractère. Il est, du reste, difficile de copier les pièces du XVIIIe siècle; car si leur composition est souvent boiteuse et leur style banal, leur intérêt vient de la touche, très libre, et du rendu des accessoires, souvent fort savoureux. Or la touche de Légaré est lisse et son rendu est tout de convention... Il n'est donc pas étonnant qu'il ait échoué toutes les fois qu'il a voulu démarquer le style des contemporains de Fragonard.

Légaré est plus à son aise dans les copies de tableaux du XVIIe siècle. Il y en a deux à Saint-Roch-des-Aulnaies: le Christ remettant les clefs à saint Pierre et la Vision de saint Roch. Dans ces toiles, le modelé est lisse, la pâte étalée avec soin, puis blaireautée avec trop de conscience. Pour des peintures si haut placées, un faire large eut été de mise.

La Remise des clefs à saint Pierre est sûrement une copie, mais je n'ai pu retrouver l'original. La Vision de saint Roch est un arrangement d'une peinture de la collection Desjardins - la Vision de saint Jérôme - transformée en Vision de saint Roch par Légaré, pour l'église de Saint-Roch à Québec… * * *

Que de mal s'est donné Légaré pour apprendre les rudiments de son art! Pendant une bonne moitié de sa carrière, il a copié assidûment et avec conscience les tableaux de son protecteur et ami, l'abbé Desjardins cadet; il les analysés le pinceau à la main, il les a disséqués, peut-on dire, il les a restaurés et même transformés.

Ainsi a-t-il pu acquérir une manière, pas très séduisante, sans doute, mais assez bonne, par quoi on reconnaît son coup de brosse et son coloris.

Et à force d'apprendre des formules, l'artiste en est venu à les assimiler et à pouvoir les mettre en œuvre dans des compositions dignes d'un peu d'intérêt. Jusqu'ici nous n'avons vu en Joseph Légaré que le copiste. Nous étudierons dans de prochaines chroniques ses compositions originales. Elles ne sont pas en grand nombre, mais elles marquent mieux la qualité de son talent et de ses recherches.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)