Gérard Morisset (1898-1970)

1935.07.10: Peintre - Thielcke, Henry D.

 Textes mis en ligne le 15 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Thielcke, Henry D. 1935.07.10

Bibliographie de Jacques Robert, n° 71

Le Canada, 10 juillet 1935, p. 2.

LA VIE ARTISTIQUE

Le peintre américain Thielke au Bas-Canada

La province de Québec a été, depuis le Traité de Paris, la terre d'élection des artistes étrangers.

Au lendemain de la Conquête, Wolf exerce son art à Québec (une Annonciation à Notre-Dame-des-Victoires) et à l'église de la Sainte-Famille, île d'Orléans (un Sacré-Cœur, daté de 1765). Même en laissant de côté Richard Short, le brigadier-général Townshend et l'aide-de-camp Hervey Smith, il est possible de trouver, avant la date de 1800, une bonne demi-douzaine d'artistes étrangers: les topographes John-William Peachy et Richard Dillon, le portraitiste de Heer sur l'œuvre duquel je reviendrai plus tard, le Saxon Berczy qui peint des portraits et des tableaux d'églises, le maître de poste Georges Hériot, John Ramage et combien d'autres...

A partir de 1800, les peintres étrangers se multiplient: officers anglais comme Bourne et Sproule, Cockburn et Russell, Morris et Clifford; artistes allemands peu ou point subtils, mais fort avisés en affaires; Italiens entreprenants qui inaugurent ici la décoration religieuse de genre sucré et face à souhait; enfin des Américains comme Bowman et James, Gibson et Thielke.

On ne peut pas dire que les peintres américains aient au début beaucoup de succès. Au contraire. James, arrivé à Québec en 1824, retourne dans son pays en 1828; Gibson fait de même, Bowman et Thielke restent ici plus longtemps, mais c'est pour leur malheur. A leur dépens - et avec peut-être un peu de malveillance, - les critiques d'art québecois exercent leur verve maligne. En [illisible] , Antoine Plamondon attaque publiquement Bowman; il récidive en 1838, comme nous l'apprend une lettre publiée naguère. Thielke a le même sort.

* * *

Arrivé ici au début de l'année 1835, Thielke se livre au portrait de pignoche, comme on sait le faire alors, les effigies des Canadiens anglais de cette époque. Il n'y réussit pas trop mal. Il a donc le plaisir de recevoir de nombreux clients et de multiplier les portraits en miniature.

Tant qu'il s'en tient au portrait, il ne récolte que des éloges. Témoin le grand tableau qui rappelle la Réception de Robert Symes comme chef honoraire des Hurons, le 21 février 1838. Cette peinture amusante a peut-être disparu; je n'en sais rien. Il en existe encore des chromolithographies. Henry D. Thielke a placé au centre le chef honoraire, Robert Symes, qui essaie tant qu'il peut de faire le Sauvage, sans pouvoir dépouiller entièrement son aspect britannique. Autour de lui se pressent, dans des costumes invraisemblables, les Hurons marquants de la tribu. Paul-Zacharie Otis, le grand chef Nicolas Vincent [illisible] , le jeune Tahourenché (l'Aube du matin), [illisible] , Paul Picard, enfin Zacharie Vincent [illisible] (sans mélange), surnom que s'est arrogé, avec témérité peut-être, le dernier Huron.

C'est une composition qui possède au moins le mérite de la couleur locale...

Mais quand Thielke délaisse le portrait pour la composition de tableaux d'églises, il semble qu'il se fourvoie. Durant l'été de 1835, il entreprend de peindre un Baptème du Christ qu'un rédacteur du Canadien fait connaître en ces termes: "M. Thielke, artiste déjà avantageusement connu en ce pays par ses portraits et autres ouvrages en peinture, vient d'achever un St Jean Baptiste original en grand. [Note 1. Le Baptème du Christ, par Claude-Guy Malle; tableau de la collection Desjardins. Sauvé de l'incendie de la chapelle du Séminaire le 1er janvier [illisible], il a été détruit dans l'incendie de la cathédrale de Québec en [illisible] .] L'artiste a chosi le moment où le saint Précurseur baptise Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain. N'étant pas connaisseur, nous ne pouvons parler que de l'impression générale que ce tableau a produite sur nous; elle a été des plus agréables. Nous invitons les connaisseurs à visiter l'atelier de M. Thielke à la Chambre d'assemblée où le nouvel œuvre (sic) est en exposition... C'est le premier ouvrage de cette sorte que M. Thielke a entrepris depuis qu'il est dans le pays..."

Cependant, tout le monde n'est pas de l'avis du Chroniqueur du Canadien. Moins de quinze jours après, des "amateurs" indignés du sans-gène de Thielke, protestent avec énergie contre ce qu'ils croient être un outrage à la religion chrétienne: "Nous avons visité le tableau de M. Thielke et nous avons pu l'apprécier à sa juste valeur. Pour en juger plus sainement, nos allons donner une faible idée d'un tableau de la chapelle du Séminaire (de Québec), [Note 2 absente] dans lequel le même sujet est représenté. Quelle humilité dans Jésus qui est agenouillé et profondément incliné vers la terre; dans la nouvelle composition (celle de Thielke), c'est une statue sans mouvement, sans expression et sans caractère. Le St Jean du Séminaire, forcé de baptiser Jésus, s'avance d'un pas tremblant, craintif et respectueux; celui de M. Thielke se trouve dans le même défaut que son Christ; il n'a ni action, ni expression. Ce qu'il y a de plus ignoble, c'est de lui voir faire la grimace au Sauveur. Le maintien du personnage de St Jean a le caractère de la lâcheté et de l'indifférence; rien de plus monstrueux et de plus ridicule que de le voir baptisant Jésus de la main gauche et s'appuyant paresseusement la main droite sur la hanche. Sa colombe est des plus malheureuses; elle est vue en raccourci et se traîne sur une superficie absolument plate (...); la lumière rétrécie qui passe derrière sa queue produit un effet que toute personne devinera facilement..." Et le critique (peut-être Plamondon qui, soit dit en passant, n'était pas tendre pour ses confrères) continue sur ce ton, avec la même subtilité et le même goût ! Mais voyez la fin, pleine de bons sentiments patriotiques: "Adieu, M. l'Editeur, adieu, dans cette province, à la bonne composition, à la correction du dessin, à la nobelsse et à la vérité de l'expression des figures, à la grâce, au bon goût des draperies, enfin à la beauté et à la variété du coloris, si vous continuez à célébrer des tableaux où il ne se trouve aucune de ces qualités, des tableaux qui ne valent rien. Que les Messieurs artistes étrangers ne pensent pas les Canadiens assez dénués de goût et assez ignorans pour ne pas discerner le bon d'avec le mauvais à une [illisible] aussi prodigieuse..."

Après quoi l'on n'entendit plus parler des toiles de sainteté de l'Américain Thielke. Peut-être en a-t-il composé d'autres pour les gens de la campagne, à l'instar de ce peintre étranger qui ne voulait pas vendre ses toiles aux gens de la ville. Nous n'en savons rien.

Du reste, cela n'offre pas grand intérêt. Car à l'époque où Thielke se faisait [illisible] par les diables de critiques québecois, la jeune école canadienne de peinture commençait à produire, non des chefs-d'œuvre, mais des ouvrages d'honnête tenue...

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)