
Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Roy-Audy, Jean-Baptiste 1935.07.17
Bibliographie de Jacques Robert, n° 072
Le Canada, 17 juillet 1935, p. 2.
Portrait d'un criminel
Il y a un portrait que je voudrais bien retrouver. C'est celui d'un meurtrier, peint en 1833 par un artiste quasi inconnu aujourd'hui, Jean-Baptiste Roy-Audy.
Voici l'histoire.
Dans les premiers jours de janvier 1833, un marchand-détailleur de Montréal, Adolphus Dewey, épouse une Canadienne française, Euphrosine Martineau. Celle-ci est une charmante personne de dix-neuf ans, très jolie, gaie, et peut-être un peu légère; Dewey, fils d'un médecin américain qui avait pratiqué son art dans les environs de Montréal et d'une américaine qui était elle-même fille de médecin, est un jeune homme soupçonneux, d'esprit mesquin et d'une jalousie maladive.
Ce vice du mari, les jeunesses du quartier le connaissent bien. Et pour faire endêver le vilain jaloux, les voici qui font la cour à Euphrosine, ébauchant de courts romans dans lesquels l'espièglerie tient lieu d'amour, sinon de désir...Adolphus, fort ombrageux, ne prise guère la conduite insolente des gamins moustachus des alentours. Il morigène sa jeune femme et menace son beau-père de lui renvoyer sa fille. Les jeunesses s'aperçoivent que ça prend. Ils redoublent donc d'attention pour la belle Euphrosine. Ils lui font tenir des billets doux, chantent la sérénade sous sa fenêtre et font si bien qu'en peu de temps le mari jaloux perd le nord.
Un dimanche, le 24 mars 1833, Dewey amène sa femme à l'église paroissiale. Après la messe, il l'entraine à sa boutique rue Saint-Paul. À peine ont-ils franchi le seuil de la maison qu'il saisit une hache et veut en frapper la femme qu'il croit infidèle. Celle-ci esquive le coup. Dewey prend alors un rasoir et, fou de jalousie, coupe la gorge d'Euphrosine. Le meurtrier se sauve, erre quelque temps dans la grand'ville, s'enfuit sur la rive-nord jusquà Champlain, gâgne ensuite Bécancour et les États-Unis.
Revenue à la vie malgré de nombreuses et profondes blessures, Madame Dewey alerte les voisins et se fait conduire chez son père. Mais elle ne peut survivre: les blessures sont trop graves et elle a perdu trop de sang. Le 30 mars, elle meurt dans d'atroces souffrances, après avoir raconté au docteur Arnoldi l'acte sauvage de Dewey.
Le lendemain même de la mort de sa femme, Adolphus Dewey est arrêté à Plattsburg. Il avoue d'abord son crime, puis il essaie de l'expliquer, très maladroitement d'ailleurs, et à la fin il en vint à nier. On le ramène à Montréal et on l'écroue.
C'est en août qu'a lieu le procès. Le 16, affluence au Palais; on dirait que tous les badauds de la ville et de la région se sont donné rendez-vous chez dame Justice. Le 17, les assistants sont encore plus nombreux. Vers la fin de l'après-midi, les jurés rapportent le verdict: coupable. Aussitôt le juge Pyke prononce la condamnation: Deway sera pendu le 19 août. Toutefois la sentence ne sera exécutée que le 30 du même mois.
Pendant le procès, les assistants sont intrigués par les allures d'un jeune homme. Celui-ci s'approche le plus près possible de Dewey, déroule une feuille de parchemin et commence à esquisser les traits du criminel. La tâche n'est pas facile, car Dewey est nerveux et ne cesse de s'agiter entre les gendarmes. À force de patience, l'artiste en vint à piger la ressemblance parfaite du modèle. Rendu chez lui, il transpose son croquis sur la toile.L'artiste est un jeune homme aujourd'hui fort oublié, Jean-Baptiste Roy-Audy. Né à Charlebourg - on ne sait pas encore en quelle année - il étudie seul la peinture, en copiant, tout commes ses émules Légaré et les deux Plamondon, les tableaux de la collection Desjardins. C'est un artiste nomade. En 1818, il est à Saint-Augustin, près Québec, où il peint des tableaux pour l'église. Vers 1822, on le rencontre à Longueuil. Quelques toiles qui existent encore nous permettent de suivre l'artiste dans ses pérégrinations...Mais abrégeons. Le 5 août 1833, donc onze jours avant le procès de Dewey, la Minerve contient cet entrefilet: . Roy-Audy se met à l'uvre et , entre autres ouvrages, il peint une cpie du portrait de .
Après avoir mis la dernière main au portrait de Dewey, Roy-Audy l'expose à Montréal. En dépit des compliments des journalistes, l'uvre ne trouve pas acquéreur. Alors l'artiste se transporte à Québec et expose son portrait du criminel chez l'imprimeur Fréchette, dans la côte de la Montagne.C'est un chroniqueur du Canadien qui nous l'apprend par cet entrefilet paru le 23 septembre 1833:
Qu'est devenue cette peinture? Et en quel état de conservation.
Messieurs les érudits, vous avez la parole.