Gérard Morisset (1898-1970)

1935.07.27 : Peintre - Dulongpré, Louis - Berczy, Wilhelm von Moll

 Textes mis en ligne le 21 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Dulongpré, 1935.07.27

Bibliographie de Jacques Robert, n° 197.2

La Renaissance, 27 juillet 1935, p. 5.

Un beau portrait

Louis Dulongpré, par Wilhelm von Moll Berczy

A l'un des plus fervents érudits de notre petite histoire, je montrais, il y a peu de temps, le portrait dont il est question dans cet article.

- Qui est-ce? me dit-il.

- C'est le portrait de Louis Dulongpré, un Français, qui s'il faut en croire le chroniqueur de la MINERVE, a laissé plus de trois mille cinq cents portraits.

- Trois mille cinq cent portraits? C'était un photographe, alors...

- Mille pardons! lui dis-je, c'était un peintre. Et à part ces trois mille cinq cents portraits, il a peint des tableaux de sainteté pour nos églises, des natures mortes et des scènes de genre. Il a fait la guerre de 1775 - du moins une partie de cette guerre - il a même été topographe, regisseur du Théâtre de société de Montréal; enfin, il était musicien à ses heures...

Chose étonnante, Louis Dulongpré est à peine plus connu de nos jours qu'un marchand de la Basse-Ville, en l'an de grâce 1800. Nous ne sommes pas sûrs de la date de sa naissance; nous ne connaissons pas ses premières années; nous ne possédons que de maigres renseignements sur sa vie extrêmement active et, détail qui a son éloquence, sur les 3,500 portraits qu'il a peints, nous n'en connaissons guère qu'une centaine... Les autres se confondent dans l'anonymat qui est de règle dans notre histoire picturale de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe.

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Vers 1783, un jeune homme à l'allure martiale arrive au Bas-Canada. Il vient de participer à la guerre de l'indépendance américaine et, avant de retourner dans son pays, la France, il tient à visiter l'ancienne colonie française. Il s'y plaît tant qu'il prend la décision d'y passer sa vie.

Au début, il est professeur de musique. Mais l'enseignement du solfège et du clavecin, si intéressant soit-il, ne peut lui fournir sa subsistance. Ses amis, Pierre-Amable de Bonne, le poète-musicien Quesnel, Joseph-François Perrault et le notaire Papineau, qui ont vu de ses dessins, lui conseillent de cultiver la peinture.

Et voilà l'ex-soldat réinventant la peinture, apprenant à peindre sans maître, presque sans modèles, et acquérant à la longue une certaine virtuosité manuelle qui lui permet d'aborder presque tous les genres. Du coup, la fortune lui apparaît, d'abord sous les traits charmants d'une belle personne, Marguerite Campeau, qu'il épouse à Montréal le 5 février 1787, puis sous les espèces d'une clientèle docile et empressée, de plus en plus nombreuse.

Dans sa clientèle, il y a, bien entendu, ses protecteurs et ses amis, puis les hobereaux de Montréal et des environs, des institutions d'enseignement et des curés, tous gens qui désirent être portraiturés à la façon d'autrefois - et même d'aujourd'hui - c'est-à-dire avec le plus de ressemblance possible. De là le caractère photographique de ses nombreux portraits, une certaine sécheresse due aussi bien à son modelé laborieux qu'à sa préoccupation constante de faire vrai. Ainsi le peintre reste-t-il dans la tradition canadienne et rejoint-il par sa méticuleuse application la manière froide des portraitistes de l'Ecole de Saint-Joachim.

A partir de 1787, la vie de Dulongpré est un continuel labeur. Dans son vaste atelier de la rue Campeau, aujourd'hui rue Saint-André, à Montréal, il ne fait pas que peindre des toiles de sainteté et des portraits... Une convention sous seing privé, datée du 11 novembre 1789, porte que le "Sieur Dulongpré fournira au Théàtre de Société [Note 1. Les promoteurs de ce théâtre étaient les amis du peintre: de Bonne, Quesnel, Perrault, Roland Hersé et de Lisle. Cf. Bulletin des recherches historiques, vol. XXIII, p. 191.]qui sera érigé dans sa maison, trois décorations complètes, peintes sur toile..., (représentant) une chambre, un bois et une rue, avec le grand rideau... fera élever le théâtre (la scène) et fournira le bois nécessaire pour sa construction ainsi que pour l'orchestre... paiera la musique, le perruquier, les billets, frais de gazettiers..." [Note 2. Cf. Article de M. Massicotte, Ibid., p. 192.]. Bref, le peintre se fait entrepreneur de spectacles. Il se fait aussi décorateur d'églises et pastelliste délicat.

Grâce à son acharnement au travail et à son esprit d'initiative, il amasse quelques milliers de livres que la Maison Canadienne est appelée à faire fructifier. C'est le contraire qui arrive. Cette société financière, ébranlée par les troubles politiques qui précèdent la rébellion de 1837, fait cession de ses biens - si je puis dire, car il ne lui en restait guère. Dulongpré est ruiné. Recueilli par Madame Dessaulles, la généreuse épouse de feu l'hon. Jean Dessaulles, membre du Conseil législatif, le vieillard passe ses dernières années au manoir de sa bienfaitrice, dans la compagnie de McCarthy, le malheureux père de Justin. C'est là qu'il s'éteint le 26 avril 1843.

Né à Paris au milieu du XVIIIe siècle, il est resté durant sa longue vie un homme de l'ancien régime. Ses contemporains nous le montrent . A l'instar des petits-maîtres dont parle Aubert de Gaspé dans ses Mémoires, il avait conservé l'usage de la poudre et [Note 3. Cf. Bulletin des recherches historiques, vol. VIII (1902), p. 150.].

Tel nous le montre son portrait peint vers 1805 par Wilhelm von Moll Berczy. Il est vu de profil à droite. Ses longs cheveux, poudrés et blancs, sont renvoyés en arrière et retenus en natte par un ruban. Le front est fuyant, le nez presque droit, la bouche ferme, le menton volontaire, le cou énorme. Il porte un faux-col blanc et large, une cravate bien étalée et un veston à la Robespierre, comme on en a porté ici pendant une trentaine d'années. L'expression du visage est curieuse. Les traits sont ceux d'un roturier sans doute, mais ils exhalent une franche bonhomie, une loyauté souriante.

L'ensemble est net, bien composé, d'un dessin pur et d'une couleur un peu effacée.

Ce beau portrait, connu de rares initiés, est au Musée de l'Université Laval, à Québec. Il provient de l'abbé Verreau, ancien principal de l'Ecole normale Jacques-Cartier; celui-ci le tenait du collectionneur-antiquaire Jacques Viger qui a su nous conserver un grand nombre d'œuvres d'art.

Si le portrait de Dulongpré est à l'Université Laval depuis 1900, il ne figure pas dans le catalogue de ce musée. J.-Purves Carter le mentionne dans son catalogue publié en 1908 [Note 4. Page 39, numéro 239 de l'édition anglaise.], mais avec tant d'erreurs qu'il est facile de ne s'y pas reconnaître. Sous le nom de , il écrit: . Le nom de l'auteur, Berczy, est fortement altéré, celui du personnage représenté s'est transformé en Delompré et les dimensions sont fausses...

Qu'était ce von Moll Berczy, devenu de par l'ignorance de Carter? C'était un Saxon né vers 1748, peintre, musicien et colonisateur, qui, après avoir échoué dans l'établissement de ses compatriotes dans l'état de New-York vers 1792, voulut récidiver à Markham, dans le Haut-Canada, n'eut pas plus de succès, fut même emprisonné pour dettes à Londres, se fit topographe et peintre de tableaux d'églises et s'en alla mourrir à New-York en février 1813.

Berczy a laissé quelques œuvres intéressantes au Canada.

On nous permettra d'y revenir dans la prochaine chronique.

Bas de vignettes:

[1] Portrait de Louis DuLongpré, peintre, né à Paris entre 1754 et 1759, mort au manoir seigneurial de Saint-Hyacinthe en avril 1843. Tableau exécuté par Wilhelm von Moll Berczy, né en Saxe vers 1748, mort à New-York en février 1813.

 

 

web Robert DEROME

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