
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Sophie MALTAIS, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peinture - Portrait - 19e siècle 1935.07.29
Bibliographie de Jacques Robert, n° 89
Le Droit, 29 juillet 1935, p. 2; 3 août 1935, p. 9.
LE PORTRAIT CANADIEN IL Y A UN SIECLE
On aurait tort de croire que nos arrière-grands-pères prisaient peu la peinture. Ils étaient, au contraire, friands de tableaux, compositions religieuses aux couleurs éclatantes et au modelé soigneux, copies d'après les grands maîtres - peut-être pour se donner la flatteuse illusion d'un patrimoine artistique plus reluisant -, portraits méticuleusement léchés. Les Canadiens de ce temps-là aimaient se faire tirer. Cela était si agréable et coûtait si peu! Voyez cette réclame subtile parue dans le Canadien du 20 mai 1833: "Peinture en profil et en miniature. Dans les appartements au-dessus du magasin de Made Fergus, confiseuse, coin des rues St-Jean et Stanislas, par une branche de l'établissement maintenant à Montréal. Ressemblances en profil prises par une machine sur des principes invariables, et finies dans leur style particulier et excellent pour un ECU [Note 1. Un écu valait environ soixante sous.]. Cette semaine seulement Seront (sic) le temps que les artistes resteront ici. Chacun regretterait d'avoir négligé cette occasion de se procurer un souvenir permanent d'amis et de parents... Enfin moitié prix". Il y a bien quelque obscurité dans cette prose, mais qu'importe. En ce temps-là, on se comprenait. Et les portraitistes, qu'ils travaillassent de leurs mains ou qu'ils prissent des "ressemblances en profil avec des machines sur des principes invariables", faisaient des affaires d'or. Il est vrai que les ressemblances étaient "finies dans leur style particulier".
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Le doyen des portraitistes de l'époque est un Français, Louis Dulongpré. Après avoir peint une fraction considérable des bobines de sa génération - il était né avant 1760 -, il s'attaque aux grands et petits personnages qui, vers 1835, approchent de la maturité. Sa main n'est plus très sûre, sa vue baisse de jour en jour, il commence à se faire vieux. Aussi la qualité de sa peinture n'est-elle plus ce qu'elle était trente années auparavant. En 1826, il portraiture le fondateur du collège de Saint-Hyacinthe, l'abbé Girouard; un peu plus tard, il fixe sur la toile les traits des abbés Raimbault et Leprohon, puis ceux du généreux curé de Repentigny, l'abbé Parent... Il exécute bien d'autres effigies d'une main de plus en plus lourde, jusqu'au jour où la vieillesse et l'indigence l'immobilisent au manoir Dessaulles, à Saint-Hyacinthe, en la compagnie de McCarthy, le malheureux père de Justin. [Note 2. Cf. Les Mémoires d'Aubert de GASPE.]
Avec Dulongpré disparaît le dernier membre d'un groupe de portraitistes estimables. George Hériot, aquarelliste délicat et, à ses heures, physionomiste; John Ramage, miniaturiste, qui goûta de la prison pour s'être épanché en propos trop tendres à l'égard des Américains; Joseph Bouchette, père qui ne dédaigne pas de tracer des figures, après avoir lavé de bons paysages à l'aquarelle; Wilhelm von Moll Berczy (vers 1748-1813) dont l'uvre comprend deux pièces magnifiques, le portrait du peintre Louis Dulongpré et celui de Joseph Brant, le dernier chef des Mahawks [sic].
Les moins-de-quarante-ans s'emparent tôt du marché de la peinture de portraits.
Joseph Légaré portraiture son bienfaiteur l'abbé Desjardins cadet, et le Frère Louis, le dernier des Récollets; puis il peint les portraits de quelques Indiens de Lorette, entre autres Josepthe Ourné, fille d'un chef fameux.
Deux de ses élèves Ignace et Antoine Plamondon profitent amplement de la vogue du portrait peint. Nous connaissons peu de chose de l'uvre d'Ignace Plamondon qui a passé en France et en Suisse cinq ans de sa courte vie de 1826 à 1831.
En revanche les ouvrages de son cousin, Antoine Plamondon sont mieux connus. Déjà en 1825 il portraiture Mgr Plessis à la veille de sa mort. En revenant de Paris en 1830, il apporte avec lui trois portraits de l'abbé Desjardins aîné. Les commandes affluent. Il exécute le portrait de l'abbé Pierre-Flavien Turgeon alors procureur du Séminaire, plus tard évêque. Il peint ensuite les portraits des évêques de Québec; Mgr Denaut, d'après une uvre de Dulongpré, Mgr Plessis, Mgr Panet qu'il réussit à rendre méconnaissable, Mgr Signay qu'il portraiture cinq fois en des attitudes différentes, Mgr Turgeon (1835) et Mgr Baillargeon. Il nous conserve en 1838 les traits du dernier Huron, Zacharie Vincent [Note 3. En s'octroyant le titre de dernier Huron, Zacharie Vincent flattait plus sa vanité qu'il ne respectait la vérité historique.] cette pièce qui a inspiré à François-Xavier Garneau une poésie romantique d'un effet touchant [Note 4. Cf. Le Journal de l'instruction publique, 1866.] et que Lord Durham a acquise pour la donner ensuite au British Museum. En même temps qu'il portraiture des ecclésiastiques, de belles dames posent devant son chevalet. Et le jeune Plamondon, souriant d'une oreille à l'autre, modèle de ses pinceaux les plus soyeux, les fins minois de nos arrière-grand'mères.
Vers 1833, Théophile Hamel fait à seize ans ses premières armes. Il peint l'effigie de Mgr Panet, la première d'une longue série qui reste encore considérable, en dépit de destructions répétées.
Antoine-Sébastien Falardeau est plus précoce encore. A quatorze ans, en 1836, après avoir bien barboté dans le jus de betterave et l'encre noire, il trace maladroitement sur le papier le portrait de l'abbé Gatien, son curé, et le colorie avec des tons chauds que le temps n'a pas entièrement effacé.
Un peintre moins jeune et très entreprenant, Jean-Baptiste Roy-Audy, inaugure vers 1818 une carrière relativement brillante mais courte. C'est un artiste nomade qui parcourt la Province en quête de commandes. En 1818, il peint un Mgr Plessis qui a grand air. Un peu plus tard, il expose à Québec des copies des portraits officiels de Georges III et de Wellington. En 1832, il portraiture l'abbé Delaunay et enfin, l'année suivante, il saisit au vol les traits d'un criminel, Dewey, pendant que les jurés délibèrent sur son sort. C'est son dernier ouvrage connu.
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Les peintres que je viens de nommer - et que tout le monde connaît - ont fait de la peinture une carrière.
Combien d'autres, artistes intermittents, n'ont cultivé la peinture qu'en de trop brefs loisirs.
Le notaire Jean-Joseph Girouard exécute de petits portraits à l'aquarelle, en attendant de tracer, entre les quatre murs de sa prison, les effigies de ses compagnons de captivité, les victimes de la rébellion de 1837.
La belle-fille de Berczy, Amélie Panet se livre à la miniture [sic]. Elle y réussit si bien que la clientèle se fait nombreuse et que les élèves se pressent autour de son chevalet.
L'avocat Parkins, lui, se délasse en peignant. Entre deux plaidoiries prononcées d'une voix grave, il crayonne des portraits, peut-être les visages peu réjouis des clients dont il a perdu les causes.
N'y a-t-il pas jusqu'aux religieuses à cultiver le portrait? Chez les Dames Ursulines, la Mère Saint-François de Borgia (née Painchaud) pignoche des portraits qui marquent plus de bonne volonté que d'observation.
Il faut en dire autant d'une figure de Huron extrêmement pittoresque, Zacharie Vincent. Il paraît n'être sensible qu'à sa propre beauté. Et s'installant maintes fois devant une glace, il se contemple avec ravissement et se peint avec conscience en variant de temps à autre les accessoires.
Dans les environs de Montréal, à Saint-Eustache, un jeune homme se prépare à portraiturer ses contemporains. C'est Vital Desrochers - et non Durocher comme on l'a écrit - qui peint un grand nombre d'esquisses dispersées au hasard de ses pérégrinations.
Il n'est pas le seul du reste à se transporter d'un bout à l'autre de la Province. A part Roy-Audy et lui voici Yves Tessier. Il débute à Québec vers 1830 mais en part aussitôt à la recherche de la clientèle. Sur son passage, les belles dames s'arrêtent pour poser en se rengorgeant tout en souriant avec infiniment de grâce.
Il faudrait encore signaler les abbés Hercule Dorion et Epiphane Lapointe, encore tout jeunets en 1835 mais pleins de zèle dans l'étude du dessin et de la peinture. Napoléon Bourassa et Ludger Ruelland, nés tous deux en 1827 futurs portraitistes d'inégal talent.
N'y a-t-il point d'autres peintres qui se livrent au portrait vers l'an 1835? Eh! oui car voici venir les étrangers, ceux qu'une propagande pourtant discrète attire sur les bords du Saint-Laurent.
Voyons leurs uvres.
(à suivre)
LE PORTRAIT CANADIEN IL Y A UN SIECLE
II
De France arrive Victor Ernette [illisible] qui, tout en pratiquant son art, enseigne la miniature aux demoiselles du pensionnat de l'Hôpital-Général; il inaugure même à Québec une technique nouvelle: la peinture au théréum.
Français également est Louis-Hubert Triaud. Il apporte ici le goût de la peinture précise. En 1821, il est professeur chez les Dames Ursulines et peint des tableaux d'un grand intérêt, comme la Procession du Saint-Sacrement sortant de la cathédrale de Québec en juin 1821. Il signe de grandes toiles religieuses, il restaure des peintures de la collection Desjardins et, suivant la mode de l'époque, il peint des portraits. On en conserve encore quelques-uns dans certaines familles québecoises. Cependant il n'exerce pas longtemps son art; il meurt le 14 janvier 1836 à l'âge de 42 ans.
N. Aubin, originaire des environs de Genève, arrive au Canada vers 1834. C'est un esprit curieux, un homme entreprenant. Entre deux articles du Fantasque ou deux plaisanteries qu'on voudrait de meilleur goût, il dessine des portraits, comme celui du protonotaire Joseph-François Perrault.
C'est d'Angleterre que nous vient le plus grand nombre d'étrangers.
L'un des premiers est le lieutenant-colonel Cockburn. Tout le monde connaît ses aquarelles de Québec et des environs. Ses rares portraits sont moins connus. Il en existe, car Cockburn s'amuse souvent à caricaturer ses frères d'armes de la garnison.
Ainsi fait Bartlett un peu plus tard, vers 1838. Il ne se contente pas de dessiner d'une main extrêmement méticuleuse les paysages de la province de Québec, pour le compte d'une maison d'éditions de Londres; il pige la ressemblance de quelques Canadiens de son temps.
De nombreux artistes anglais font de même: Bourne, Bowman, Duncan... Le premier est l'auteur des portraits de Viger et de Papineau, lithographiés à Londres; il est aussi l'auteur d'une série de Vues de Québec, publiées vers 1871. Bowman a laissé un beau portrait de la Mère Saint-Henri, chez les Ursulines de Québec. Duncan, lui, est à Montréal. Jacques Viger le protège en poussant devant son chevalet les grands personnages de la Métropole. Ajoutons encore les noms de John Drake, de Heaton qui portraiture en 1826 tous les Lagueux de Québec, de John Walker et de Sproule. Deux autres Anglais, E. M. Clifford et M. Woodley, annoncent dans la Minerve; nous apprenons ainsi que Clifford a son atelier à l'hôtel de M. Orr, à Montréal et que Woodley exige "de huit à trente piastres" pour ses ouvrages.
Puis viennent les Italiens, soucieux de la bonne réclame.
En 1831, J. F. Schinotti fait connaître en ces termes, aux lecteurs du Canadien, ses qualités picturales: "Artiste et peintre de scènes au théâtre, prend cette voie pour informer le public qu'il se propose d'entreprendre à faire des peintures de toute sorte..." Dans la même page du Canadien, le même artiste pose au mécène: "Encouragement au génie", écrit-il emphatiquement. Et il continue "J. F. Schinotti offre la somme de cinquante piastres pour le meilleur mélodrame calqué sur les murs et les coutumes des Aborigènes de l'Amérique septentrionale et dans lequel seront dépeintes les passions de la joie, de l'amour, de la haine et de la vengeance...". Malheureusement, l'histoire ne nous a pas conservé le titre du chef-d'uvre couronné.
Engagés dans la voie de la réclame, les artistes italiens ne peuvent plus reculer, les autres non plus.
En 1835, le Romain Fascio arrive à Québec, après avoir travaillé à Montréal et aux Trois-Rivières. Il prend lui aussi la voie des journaux pour se faire connaître: "Le Signior (sic) Fascio, célèbre artiste de Rome, est ici depuis quelques jours et doit y rester plusieurs mois, s'il se trouve encouragé...". Il s'installe au City-Hotel, rue Sainte-Anne, et tout en portraiturant les bourgeoises de la capitale, il continue à soigner la réclame: "Ceux qui aiment à conserver les traits d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un enfant, d'une amie, n'ont pas de plus belle occasion. Ils auront pour quelques piastres non seulement les traits, mais l'expression, le souris, les muscles (...) des objets qu'ils chérissent. Ils sauront aprécier tout le mérite de l'exécution car il ne faut pas être connaisseur pour reconnaître la nature..." Et cela continue sur le même ton; et cela porte à la fin: "Un amateur des beaux-arts". Que serait-ce s'il n'aimait pas les beaux-arts? Tout de même, Fascio recueille assez de commandes pour prolonger son séjour à Québec. En termes choisis, il en fait part à ses clients: "Monsieur Fassio (sic), vu l'encouragement qu'il reçoit à Québec, à l'honneur d'informer le public qu'il donnera volontiers un Cours de peinture en miniature et dessein (sic) aux Demoiselles et aux jeunes Messieurs qui désireraient se former à cette sublime art (sic); le prix sera modique, les leçons seront d'une heure, un jour pour les Messieurs et un autre pour les Demoiselles". On voit qu'il faisait décemment les choses. Aussi bien compte-t-il un grand nombre de clients, dans toutes les classes de la société. Il en compte tant qu'il reste à Québec jusqu'en 1843 ou 1844, qu'il fignole maintes miniatures et enseigne son art à de jeunes élèves, entre autres Antoine-Sébastien Falardeau.
Un autre artiste, Angelo Pienovi, natif de Génes, s'installe dans la Métropole. Il a peint "la nouvelle église paroissiale et l'église des surs Grises à Montréal" et offre ses services aux Dames et Messieurs qui voudraient se faire tirer.
Bien mieux, un Sieur Le Blanc fonde, à Montréal même, le Museo italiano. Qu'y a-t-il dans ce musée? On ne le sait guère. Mais n'est-il pas curieux de constater que dès 1833 on ait le souci de rassembler des uvres italiennes.
Enfin, voici les Américains. Au début, ils ne sont pas nombreux. Qu'on se rassure; ils le seront davantage plus tard.
L'un, J. James, est ici en 1824. A la demande des paroissiens de Saint-Roch, il portraiture Mgr Plessis. L'uvre existe encore. C'est une toile d'un coloris équivoque et d'une composition vide mais d'un dessin sûr. Le portrait de l'abbé Signay, à la sacristie de Notre-Dame de Québec, est mieux meublé et peint d'une touche moins fondue. D'autres portraits - celui de Louis-Joseph Papineau, par exemple -, marquent le talent étriqué de cet artiste.
Thielke est un Américain qui traverse la Province à la recherche de sujets inédits de peinture. Il en trouve à Lorette, vers 1835, il peint un groupe de Hurons rassemblés autour de leur chef honoraire, Robert Symes. Il s'avise aussi de peindre un tableau d'église - le Baptème du Christ - qui soulève l'ire de certains "amateurs". Ceux-ci trouvent que le Christ est une "statue sans mouvement, sans expression et sans caractère". Bien plus, le personnage du Précurseur les remplit d'une sainte indignation; "Ce qu'il y a de plus ignoble, écrivent-ils, c'est de lui voir faire la grimace au Sauveur... Rien de plus monstrueux et de plus ridicule que de le voir baptisant Jésus de la main gauche et s'appuyant paresseusement la main droite sur la hanche...". Evidemment, Thielke aurait dû s'en tenir au portrait.
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On peut donc affirmer sans exagération que nos arrière-grands-pères aimaient se faire tirer. Ils en éprouvaient quelque plaisir assurément, du même coup, ils faisaient vivre leurs artistes. Ils leur procuraient les moyens de développer leur talent.
De fait, il y eut au Canada-français une renaissance artistique aux environs de 1830. Commence au lendemain de la vente de la collection Desjardins en 1817, elle fut d'abord un prolongement livresque - si l'on peut dire - de l'art académique français et italien. Puis elle s'est développée lentement même très lentement grâce à la générosité de l'abbé Desjardins cadet, au labeur un tout petit peu éclairé de Joseph Légaré, au voyage en France des deux Plamondon et à l'apport étranger. De 1820 à 1840, la production de nos artistes fut considérable, à croire qu'ils voulaient rattraper le temps perdu. Puis leur ardeur s'est relâchée, la concurrence s'est faite moins vive, les rangs des peintres se sont éclaircis. Au départ de Théophile Hamel pour l'Europe, en 1843, Roy-Audy et Ignace Plamondon, Triaud et Dulongpré ne sont plus. Plamondon tend à se livrer au découragement; Falardeau n'a plus qu'une ambition gagner New-York puis l'Italie. C'est, pourrais-je dire, une saison morte dans notre histoire picturale. Elle est de courte durée. Dès 1860, nos peintres recouvrent leur areur, ils recommencent à faire de beaux rêves... Les amateurs les suivent-ils? Hélas! Non plus avec la même attention; car après les troubles de 1837, c'est la politique qui fait battre le cur des Canadiens-Français.
Et depuis cette époque, il semble que le fossé se soit élargi entre le peuple et ses artistes...