
Textes mis en ligne le 21 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Frère Luc 1935.08.17
Bibliographie de Jacques Robert, n° 108
L'Événement, 17 août 1935, p.4.
Une belle uvre du frère Luc à Ste-Anne-de-Beaupré
Parmi les peintures que le Frère Lucya [Note 1. Résumons à grands traits la carrière du Frère Luc. Né à Amiens (Somme) au début du mois de mai 1614, de Mathieu François, fabricant de drap, et de Perrette Prieur. Claude François dit Frère Luc alla étudier la peinture à Paris, en 1633, sous la direction de Simon Vouet. En 1635, il alla à Rome. Disciple de Guido Reni, il assimila facilement la manière du dernier grand Bolonais. Quatre ans après il revint à Paris; jusqu'en 1644, il travailla au Louvre et ailleurs, à titre de peintre du Roi. A la mort de sa mère (1644), il entra chez les Récollets de Paris; il fit profession l'année suivante et prit le nom du Frère Luc, sans doute en souvenir du patron des peintres.
Jusqu'à son voyage en Nouvelle-France (1670), il habita le couvent des Récollets de Paris et orna de ses toiles les églises des couvents de son ordre. Après son retour de Québec (1671), il habita le couvent de Sézanne qu'il orna ; retourna à Paris en 1676 et y mourut le 17 mai 1685.]a exécutées pendant son séjour en Nouvelle-France, le récollet Chestien [sic] Leclercq signale une toile en l'église de la Sainte-Famille dans l'île d'Orléans. Il n'en précisa pas le sujet, non plus que la date. Il est permis de croire que le Frère Luc a peint une scène relative au titulaire de l'église - la Sainte Famille - et qu'il l'a exécutée vers 1670-1671, c'est-à-dire au cours des quinze mois qu'il a passés à Québec.
Pour être sûrs de tout cela, allons à Sainte-Famille et faisons le tour de cette église charmante où les sculptures des Levasseur alternent avec des ouvrages plus récents de Baillargé.
* * *
Dans la tribune de l'orgue, deux toiles: l'une est un Ex-voto portant la date de 1766 et la signature de Wolff; l'autre - Sainte Blandine entourée de lions - marque le pinceau de Françoise [sic] Baillargé.
Sur les murailles de la nef, quatre autres peintures portent les caractéristiques de l'art de François Baillargé: dessin un peu lâche, coloris doré par le temps et touche du XVIIIe siècle - car le fils de Jean Baillargé avait étudié à la fois l'architecture, la sculpture et la peinture à l'Académie royale de Paris de 1778 à 1781. Ces peintures sont, du reste, des copies largement interprétées de compositions que Baillargé a vues durant son séjour en France.
La septième toile, une Sainte Famille, a intrigué les érudits. On voit au centre l'Enfant Jésus âgé d'environ douze ans, debout sur un degré de pierre; il porte une longue robe écarlate et tend les deux bras comme pour recevoir une croix rayonnante qui semble tomber du ciel; ses traits sont réguliers, d'une joliesse bien académique. Un peu à droite est la Vierge, vêtue d'une tunique rose dont on ne voit qu'une petite partie, d'un manteau et d'un voile bleu sombre; elle a la tête inclinée et croise les mains sur la poitrine en un geste d'humilité; saint Joseph est à droite, à demi agenouillé, portant un grand manteau orangé et une tunique verte; il a la tête levée, à ses pieds fleurit un lis.
La peinture est craquelée, sombre, abîmée ça et là de retouches peu adroites. Elle est encadrée d'une bordure qui s'apparente à celles que François Baillargé a sculptées vers 1820 pour la chapelle des Ursulines de Québec. Elle a six pieds de hauteur environ sur une largeur approximative de quatre pieds et neuf pouces.
Pour qui est familier avec l'art du XVIIe siècle, cette Sainte Famille paraît être une uvre d'un contemporain de Charles Le Brun. Ce n'est pas sans doute la sécheresse de son dessin, ni sa couleur blafarde, encore moins ses visages moulés sur les types mis à la mode par les derniers grands Bolonais. Mais c'est bien la composition du Grand Siècle, le modelé soigneux des élèves de Simon Vouet, le sentimentalisme des peintres qui ont vu la Fronde et sa réaction mystique au début du règne de Louis XIV. Puis en rapprochant cette peinture de certaines uvres des environs de 1660, on s'aperçoit que le sujet est traité de la même manière, avec le même coloris et les mêmes accessoires. Et l'on se reporte à l'Ex-voto de Notre-Dame de Foy qui illumine l'église actuelle de Neuville-sur-Celle (Somme) et à l'Ex-voto de François Quignon qui est aujourd'hui au Musée provincial d'Amiens, après avoir orné jusqu'en 1723 l'un des piliers de la gigantes [sic] cathédrale picarde. Ce sont, les mêmes drapés, le même je ne sais quoi qui marque, mieux que des gloses savantes, la touche d'un artiste et ses préférences dans les harmonies de couleurs. Or les deux toiles que je viens de signaler sont de la main du Frère Luc.
Enfin, revenons au Canada. Allons maintenant dans la chapelle commémorative de Sainte-Anne-de-Beaupré. Là, un saint Joachim tenant dans ses vieilles mains noueuses la Vierge enfant porte la signature du Frère Luc et la date de 1676. C'est le type même du saint Joseph ou tableau de la Sainte-Famille, avec des traits identiques et le même drapé majestueux du manteau.
Nul doute possible: la Sainte Famille de l'église du même nom est un ouvrage du Frère Luc.
Regardons la toile de plus près. Voyons les chairs modelées avec du rouge à la manière flamande (on sait que le Frère Luc avait étudié les peintures de Rubens au Palais de Luxembourg), les étoffes indiquées en teintes plates, la perspective des visages quasi invariable dans l'uvre du peintre récollet, les fleurs disposées de manière à rehausser les tons sombres du fond, surtout le geste de l'Enfant Jésus. Cet adolescent qui tend ses bras vers une petite croix tout irisée de lumière, nous le connaissons bien: il apparaît dans l'Ex-voto du Musée d'Amiens, l'un des derniers dons fait à la confrérie du Puy Notre-Dame par le chirurgien François Quignon; il apparaît encore dans une composition que je n'ai pu retrouver mais que nous connaissons par une gravure de Jean Morin; cette fois, l'Enfant Jésus est couché sur une petite croix de bois, tandis que la Vierge pleure doucement en contemplant son fils.
* * *
Ce tableau a dû être commandé au Frère Luc par le Séminaire de Québec alors chargé de toutes les cures de vicariat apostolique de la Nouvelle-France. Et le peintre récollet a brossé de ses plus belles couleurs une scène jolie et bien équilibrée dans laquelle perce un brin de sentimentalité charmante propre au XVIIe siècle.
Des vingt-cinq toiles que le Frère Luc a peintes pour la Nouvelle-France, la peinture de l'église de la Sainte-Famille dans l'île d'Orléans est l'une des mieux conservées.