
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Iconographie - Ile d'Orléans 1935.08.31
Bibliographie de Jacques Robert, n° 122
Le Journal de l'agriculture, vol. 39, n° 9, 31 août 1935, p. 11 et 21-22.
L'Ile D'Orléans, inspiratrice des artistes
IL y a des coins de terre qui attirent les artistes. Ils s'y sentent chez eux. Là, ils aspirent l'air avec contentement, hument les fleurs avec délices et dévorent des yeux le paysage. Ils aiment rêver - d'une rêverie à la fois douce et féconde - puisant ainsi leur inspiration au coeur même de la nature. L'ile d'Orléans est, chez nous, une de ces terres bénies.
La côte de Gaspé a plus de grandeur farouche, la région nicolaitaine plus de douceur dans l'atmosphère, la Beauce plus de charme et d'imprévu. L'île d'Orléans l'emporte par je ne sais quelle subtilité dans l'air, quelle irrégularité dans ses contours et ses routes, quelle apparence dix-septième siècle dans ses habitations et ses formes, quelle bonhomie tout à fait charmante chez ses habitants.
La beauté de l'île d'Orléans, nos artistes l'ont généralement bien vue. Et si tous n'ont pu rendre sur la toile et la planche de cuivre leurs impressions, la faute en est aux circonstances bien plus qu'à eux-mêmes.
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Dès les débuts de la Nouvelle-France, Marie de l'Incarnation met le pied dans l'île de Bacchus. La vénérable Ursuline manie le pinceau durant ses loisirs et peut-être a-t-elle esquissé quelque paysage orléanais, tout comme son contemporain, l'abbé Hugues Pommier, qui exerce de temps à autre son ministère à l'église de la Sainte-Famille et, quand il en a le temps, pignoche des tableaux et des portraits.
Un peu plus tard, en 1670, les Récollets reviennent en Nouvelle-France. Parmi eux se trouve un artiste, Pierre François dit Frère Luc, chargé d'embellir nos églises de toiles de sainteté. C'est ainsi que, l'année suivante, il compose une Sainte Famille qu'on peut voir encore dans l'église du même nom. A-t-il vu l'île d'Orléans et la côte pittoresque qui fait face au cap Tourmente? J'aime à le croire; et peut-être faut-il voir, dans la peinture un peu sombre qui orne aujourd'hui le banc-d'uvre un coin de paysage de l'ile, avec ses arbres somptueux et ses buissons épais.
D'autre artistes à l'époque connaissent bien l'î'le désignée à l'époque du nom de Saint-Laurent. Car n'oublions pas que, d'une part, elle appartient pendant quelques années à Mgr. de Laval, puis à Berthelot, deux modestes mécènes, et que, d'autre part, en face de la Sainte-FAmille se dresse le bâtiment de l'école des arts et métiers de SaintJoachim d'où partent chaque années de modestes artisans, qui, parfois et à leur insu, se haussent au grand art décoratif. Puis viennent les autres, ceux qui créent simplement et sans prétention notre art du XVIIIe siècle, art de mesure et de bon goût qui a fait place trop tôt à l'art. (...) prétentieux de notre temps. La dynastie des Levasseur, Vézina, Aide-Créqui et leurs émules façonnent des chapiteaux et des frises,des tabernacles et des rétables; l'île a sa grande part dans leur production. Et pour chaque église qu'ils construisent, ils sculptent des statues de saints et de saintes plus émouvantes dabs leur naiveté que nos personnages de plâtre avec leurs lisérés d'or et leurs couleurs doucereuses.
Les peintres de ce temps-là s'inspirent-ils de l'île? Il n'est pas aisé de l'écrire, car nous connaissons si peu notre histoire artistique. À peine puis-je citer un exemple. Après la conquête un certain Wolff, probablement d'origine germanique, exerça son art à Québec. En 1765, il a brossé d'une main quelque peu malhabile une Annonciation pour Notre-Dame des Victoires.¨L'année suivante, l'abbé Eudo, curé de la Sainte-Famille lui demande de retracer sur la toile une vision qu'il a eue. Et l'on voit, dans le jubé de l'église, le jeune curé à genoux devant un prie-dieu, la figure franche, le regard humide; il étend le bras et regarde le Très-Haut qui lui apparait, entouré de têtes d'anges; sous lui, c'est une colombe voletant au-dessus d'un gros coeur rouge enflammé, entouré d'épines et surmonté d'une croix. Ce n'est pas un chef-d'uvre, mais c'est un témoignage intéressant.
L'île reste toujours somptueuse avec sa végétation luxuriante. Elle répare de son mieux les ravages de la guerre et reprend sa physionomie de terre promise, de contrée enchanteresse où les moissons blondes sont bordées d'ormes géants et de saules légers, où les maisons resplandissent au soleil de toute la blancheur de lait de chaux. Parfois, quelques topographes, artistes à leurs heures, attérissent au rivage de l'île et, sortant de leurs bagages des feuilles de parchemins, des pinceaux et des blocs de couleurs, croquent des paysages qu'on reconnait aujourd'hui, après un laps d'un siècle et demi. Ainsi dans l'uvre de William Peachy, du maître -de-poste George Heriot et de l'arpenteur Bouchette voit-on quelques aquarelles qui nous conservent, mieux que des descriptions littéraires, l'aspect de certains coins de l'île.
Puis c'est un portraitiste qui s'aventure dans l'île. Au printemps de 1788, il est à Saint-Pierre, dans la grande maison de maçonnerie qu'habite l'évêque de Québec, Mgr. Mariauchau d'Esgly, qui mourra curé de Saint-Pierre deux mois après. Le prélat est dans son cabinet de travail, assis dans un fauteuil Louis XV; sa figure est soucieuse, ses cheveux plats sont tout blancs,ses épaules voutés; dans sa main droite est un livre à tranche rouge. Aussi droit qu'il peut se tenir, il pose devant l'allemand de Heer, celui-là même que Nicolas Gaspard Boisseau célèbre sous le nom de Delisle, celui-là même qui portraiture les Québécois de la fin du XVIIIe siècle et orne en 1788 l'église de Saint-Charles -de-la-rivière-Boyer.
Enjambons trois-quarts de siècle.
Presque toutes les églises de l'île ont été embellies soit par les Levasseur ou les Baillairgé, soit par les vaillants discipes de Quévillon. L'un des Baillairgé, François, a même peint cinq toiles pour l'église de la Sainte-Famille et d'autres pour les églises de Saint-François et de Saint-Pierre. Dans ces uvres dorées par le temps, ne cherchons point quelques détails tirés de la belle nature de l'île. Il faut attendre quelques années pour qu'un peintre s'inspire du paysage orléanais..
Il s'agit d'Antoine Plamondon. Déjà en 1854, il peint deux toiles - copies largement interprétées - pour la sacristie de Saint-François. Deux ans après, il travaille pour la fabrique de Saint-Jean. Son Saint-François-Xavier est presqu'une copie dans laquelle Plamondon applique, en bon les récettes qu'il a acumulé chez Guérin à Paris. L'autre tableau - un ex-voto à Sainte-Anne - rappelle l'héroïque naufrage de trois habitants de l'île. Vers 1850, deux pilotes, Alexis Delisle et Antoine Roussel, naviguent sur le Saint-Laurent avec un autre paroissien de Saint- Jean, le rentier Joseph Fradet. La tempête les surprend et menace de les engloutir. Tous trois se recommandent alors à Saint-Anne. Et voici que le miracle se produit : les trois naufragés échappent à la mort. Voyez la toile à l'église de Saint-Jean. Sainte-Anne est au centre, vêtue d'une tunique bleue, d'un voile et d'un manteau jaune; en bas, c'est une scène d'horreur: à gauche, deux hommes cramponnés à une barque implorent l'assistance de la sainte; à droite, un homme demi-nu nage désespérément dans le creux d'une immense vague. En dépit d'une certaine maladresse dans la composition, l'uvre est émouvante; on n'ose sourire en constatant que les nuages sont trop ronds et que la barque est une pièce archéologique que nos marins ne reconnaîtraient pas...
C'en est fini maintenant des décorateurs d'église. Les amants de l'île sont dorénavant des peintres de chevalet. Ils ne sont pas nombreux, mais ils aiment passionnément cette langue de terre qui s'étire paresseusement en plein fleuve et laisse blondir ses champs par le soleil. Groupe d'artistes épris de verdure et de lumière, d'habitations ancestrales et de coutumes d'antan, de garde-robes rustiques et de plaisirs champêtre. Aux hommes de l'art se joignent les érudits, car la population de l'île, moralement enrichie par deux siècles d'isolement, est une grande pourvoyeuse de folklore et de précieuses traditions paysannes.
Le premier peintre qui séjourne dans l'ile et plante son chevalet aux quatre coins de cette terre délicieuse est un ontarien devenu Québécois, M. Horatio Walker. Cherchez bien dans son uvre: presque tout y est paysan; tout respire le charme discret des terriens de l'île, tout rappelle leur labeur, leurs joies, leurs deuils, le degré de leur endurance, leur puissance morale. Ce n'est pas que l'artiste les peigne toujours tels qu'ils sont. Il ne se soucie pas d'exactitude photographique. Il lui arrive même de démarquer un tant soit peu d'illustres modèles à qui il emprunte des attitudes, des harmonies de couleurs ou des accessoires d'ailleurs presque négligeables. Même quand il emprunte, il assimile suffisament pour parvenir à la vraisemblance; car les paysans de l'ile, pour ignorer leurs frères de Barbizon ou d'ailleurs, n'ont pas moins les mêmes réactions, des habitudes qui se ressemblent et jusqu'aux mêmes physionomies songeuses et concentrées.
L'uvre de M.Walker appartient donc à l'ile d'Orléans. Voyez quelques unes de ses toiles au musée provincial de Québec ou reproduites dans l'ouvrage de compilation de M. Pierre-Georges Roy. Les terriens de l'île sont là, avec leurs hardes de toile du pays, leur démarche assurée, leurs gestes lents et quasi rituels, leurs traits rudes et expressifs. Ils ne posent pas pour la galerie. Ils agissent avec l'instinct qui fait leur force et leur originalité.Le cadre dans lequel ils se meuvent n'est pas moins bien croqué. C'est un hymne à la nature attachante de l'île, aux feux du couchant, aux colorations chatoyante de l'aurore, au scintillement de l'air sous la chaude haleine du midi.
Les plus belles pièces de M. Walker sont dans toutes les mmoires. elles ont été reproduites en camaieu dans un album qui ne leur rend pas justice. Comparez, par exemple, l'original du Labour à l'aurore avec un facsimilé en photogravure; ou encore les Boeufs à l'abreuvoir de la Galerie nationale d'Ottawa avec un exemplaire chromo-lithographié que l'industrie multiplie de nos jours. Toute subtilité dans les tons est éteinte; les harmonies deviennent dissonnantes, le dessin même n'est pas toujours respecté. Charles Huot, lui, a vu moins les habitants au travail que la ferme au repos. Ainsi, le Père Godbout et son pendant le Père Chantigny, sont des types de terriens satisfaits de leur sort, aspirant avec un contentement égal l'épaisse fumée de leur brûle-gueule. Ce n'est pas la vie laborieuse de la terre qu'entend peindre Charles Huot. Ce sont des moments de détente ou l'âme paysanne se renferme, pour ainsi dire, en de vagues songeries. Examinez bien la seule toile de Charles Huot que possède la Galerie nationale d'Ottawa. Sur les côteaux arrondis de l'île, un "habitant" arrête son attelage de boeufs et allume sa pipe; à gauche, une vieille maison de pierre; au delà du Saint-Laurent, la côte de Beaupré. La composition est solide, le coloris charmant; l'ensemble émeut par une grandiose simplicité.
L'île d'Orléans - île de Bacchus, île des sorciers, - Charles Huot l'a chantée dans de nombreuses toiles de bonne tenue; c'est la partie vraiment originale de son uvre.
Quelques uns des élèves de Huot ont puisé leur inspiration à la même source que leur maître, Melle Gignac, notamment, a fignolé une série de tableautins où les mauves se marient bien avec les rayons de lumière qui rasent les murailles en cailloux des maisons et des "bâtiments."
D'autres artistes sans faire des séjours prolongés dans l'île , s'amusent à peindre des habitations et des vieilles choses. Ainsi font M. Maillard et M. Panicelli en des peintures et des aquarelles où la poésie rustique cède la place à un légitime souci d'exactitude.
Combien d'autres peintres s'arrètent un moment devant la splendeur d'un paysage ou l'originalité d'un site - l'île d'Orléans en est bien pourvue - et notent d'une main rapide ce qui les charme. C'est le cas d'un Yvan Neilson qui a laissé quelques eaux-fortes d'un beau métier et d'un Wickenden dont les peintures valent mieux que les dessins.
À ces artistes qui ont conservé presqu'intactes les traditions picturales, ajoutons quelques fauves canadiens, ceux qu'on a appelé les enfants terribles de la peinture. Ils aiment tout autant que les autres la merveilleuse floraison de l'île; ils perçoivent avec autant de subtilité le charme de ses buissons, l'opulence de ses arbres, l'éloquence de son ciel chargé de nuages, la reposante splendeur de ses moissons mûries. Mais quand vient le temps de rendre tout celà sur la toile, on dirait qu'un démon intérieur les pousse à hausser les tons, déformer la perspective, simplifier l'apparence des choses, rejeter les détails pour ne s'en tenir qu'aux masses et aux plans réduits en figures quasi géométriques. Leur formule étonne le bourgeois - et bien des artistes sont bourgeois sur ce point - car elle bouleverse les notions plastiques qu'un enseignement moins large que routunier dispense aux contribuables de notre siècle. Et, pourtant, que de belles choses dans l'uvre d'un Lismer, pour n'en citer qu'un. Que de vigueur dans les tons, de hardiesse dans le dessin, d'intelligence dans la simplification! Ce n'est pas de l'art bourgeois, certes. C'est de l'art décoratif singulièrement évocateur quand on veut bien essayer de le comprendre...