Gérard Morisset (1898-1970)

1935.09.18 : Peintre américain - West, Benjamin

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre américain - West, Benjamin 1935.09.18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 074

Le Canada, 18 septembre 1935, p.2.

Un "tableau sublime" exposé à Québec en 1843

Les expositions d'œuvres d 'art étaient fréquentes il y a un siècle. De 1830 à 1835 par exemple, on n'en compte pas moins d'une vingtaine, tant à Québec qu'à Montréal.

Qu'offrait-on alors au goût des amateurs? Quelques peintures anciennes, sans doute, auxquelles on joignait des ouvrages des artistes de l'époque. Ainsi faisait Joseph Légaré vers 1838, son atelier disparaissait sous les toiles qu'il avait acquises de l'abbé Desjardins d'abord, puis de Raffeinstein (cet allemand qui a fait de si bonnes affaires de 1807 à 1840, date de sa mort), et aussi sous ses propres toiles, portraits et paysages. D'autres artistes faisaient de même, tel Plamondon qui exposait dans son atelier ses propres copies jointes à de rares originaux qu'il avait rapportés de France en 1830.

On exposait encore des collections de peintures anciennes attribuées à des noms illustrers comme Louis et Antoine Carrache, Guido Reni, Wouwermans, le Dominiquin, Jerdaens, Arpiro et même Van Dyck (...)

Je reviendrai en détail sur ces expositions, en indiquant le sort des toiles ainsi mises en vente - et vendues, car, en ces temps heureux, les peintures se vendaient et pas à des prix de famine.

* * *

Je voudrais insister aujourd'hui sur une exposition particulière qui paraît avoir obtenu à Québec plus qu'un succès de politesse. Il s'agit d'une grande composition représentant le Christ guérissant les malades. Le nom de l'auteur, Benjamin West, évoque tout de suite une image très connue, la Mort de Wolfe. Tout le monde a dans l'esprit un grand bonhomme de Wolfe à demi étendu dans une pause maniérée, soutenu par des officiers qui lui annoncent la victoire; un Indien assiste paisiblement au dernier soupir du héros anglais, comme si la scène ne se passait pas au milieu d'une bataille extrêmement chaude et rapide. Moins invraisemblable que la Mort de Montcalm par Watteau, [Note 1. Il ne s'agit pas ici du grand Watteau mort en 1730, mais d'un arrière neveu né lui aussi à Valenciennes.] le tableau de West eut autant de succès, tout au moins au Bas-Canada.

Aussi bien le nom de West était-il populaire à Québec et à Montréal vers 1840, bien que l'artiste fut mort depuis une vingtaine d'années.

Des marchands américains voudraient bien monnayer cette vogue, cette notoriété de bon aloi. Ils décident donc d'offrir à l'admiration publique, moyennant quinze sous d'entrée, une grande composition que West avait peinte vers 1810, à l'imitation des ouvrages de l'Ecole vénitienne. En juillet 1843, ils s'abouchent avec le président de l'Assemblée législative afin que celui-ci mette à leur disposition la salle même des séances. Dès le mois d'août, le tableau est en place et le cortège des visiteurs commence à se former. D'ailleurs les marchands aguichent la clientèle par des entrefilets soignés dans les journaux. Ils vantent leur tableau avec cette naïveté et cette grandiloquence qui ne ratent jamais leur effet. Ecoutons-les faire leur boniment sur un ton pompeux: "Tableau sublime, écrivent-ils dans le Journal de Québec du 22 août 1843, tableau sublime qui a coûté 3000 guinées (près de 15,000 piastres), de 15 pieds et demi de hauteur sur 17 et demi de largeur, par le grand peintre Benjamin West..." Après ce début solennel, des précisions: "Le tableau représente fidèlement (sic) Jésus-Christ guérissant les malades dans le temple et contient près de cent personnages de grandeur naturelle, parmi lesquels sont le Sauveur et les douze apôtres. Une mère avec son jeune enfant malade, un enfant rachitique et sa mère, le grand prêtre et les Pharisiens, une femme paralytique et sa famille, un jeune à genoux, un homme malade et sa femme soutenant sa béquille...un jeune lunatique ou aliéné et son père sur le visage duquel sont empreints la tristesse et les soucis, une vue du lieu saint, des enfants chantant les louanges de Dieu", etc.

Au reste le tableau est décrit en entier dans un livret de vingt-quatre pages, devenu une rareté biblographique.

Les jours suivants, la même réclame se poursuit dans les journaux. Tant et si bien que les visiteurs sont de plus en plus nombreux et que les marchands sont tout joyeux de faire des largesses. Ils remarquent que certains amateurs peu fortunés ne peuvent fournir les quinze sous nécessaires à la vision du chef-d'œuvre exposé. Qu'à cela ne tienne! Ils entreront gratuitement. Et le 26 août, le Journal de Québec contient cette phrase habile: "Toutes personnes ne pouvant payer le prix d'admission seront admises gratis en offrant pour leur recommandation le nom d'un membre d'aucun (sic) clergé et de tout autre citoyen respectable." Les promoteurs de l'exposition ne pouvaient être plus gentils; leur succès étaient dès lors assuré...

* * *

Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu ce "tableau sublime". Ce n'est pas que du même coup un nouveau chef-d'œuvre serait tiré de l'oubli. Il ne s'agit peut-être, au contraire, que d'un tableau médiocre, d'un navet authentique comme West en a tant fait grâce à son éblouissante facilité...Tout de même, il serait intéressant de savoir comment Benjamin West a traité un sujet biblique, lui qui était plus à son aise dans la peinture d'histoire et le portrait.

On connaît sa carrière. Né à Springfield en 1738, il étudie la peinture à l'Académie royale et assimile facilement la manière de ses maîtres. À New-York, il fait des portraits et des tableaux d'histoire en si grand nombre et à des prix si élevés que l'artiste peut désormais voyager en grand seigneur. Il visite la France, l'Italie, s'arrête longuement à Venise et va se fixer à Londres. À la mort de Reynolds, il est élu président de l'Académie royale. Il ne quitte plus l'Angleterre et c'est là qu'il meurt en 1820.

Loin de son pays, West ne cesse d'exercer une grande influence sur ses compatriotes américains. C'est qu'il est le maître des jeunes peintres qui vont se former à Londres et qu'il les aide de sa bourse. C'est de cette manière qu'il a rendu service à sa propre patrie.

 

 

 

web Robert DEROME

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