
Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - 19e siècle 1935.12.07
Bibliographie de Jacques Robert, n° 090
Le Droit, 7 décembre 1935, p. 12; 14 décembre 1935, p. 11; 20 décembre 1935, p.7.
1870 ARTISTIQUE
I
L'année 1870 qui, au dire d'un chroniqueur, "s'ouvrit avec toutes les apparences de bonheur et de prospérité", a laissé à nos grands-pères des souvenirs peu agréables.
Au Canada même, quelques événements assombrissent les esprits: l'invasion des Féniens [?], vite repoussée; l'expédition du Nord-Ouest, cauchemar au début et, à la fin, source féconde en titres et décorations pour nos volontaires; le tremblement de terre, long et violent, du 20 octobre; enfin le spectre de l'annexion, plus inquiétant en 1870 qu'en 1848, car c'étaient naguère les partisans de Papineau qui réclamaient l'annexion du Canada aux Etats-Unis au lieu qu'en 1870 ce sont les Américains qui pensent à cette mesure comme à une affaire fructueuse en dollars.
En Europe, c'est d'abord l'assassinat de Victor Noir par l'un des Bonaparte, faute politique qui met en péril le trône même de l'Empereur; c'est ensuite la succession au trône d'Espagne, affaire embrouillée qui a, on le sait, un dénouement tragique: la guerre entre las France et la Prusse. Mais ce qui afflige le plus les Canadiens-Français de 1870, c'est l'entrée des Italiens à Rome. Si la guerre franco-prussienne (durant laquelle Méphisto, sous les espèces de Bismark, semble tenir le bâton de commandant), provoque à Québec et à Montréal une explosion de francophilie, la prise de Rome affecte les bourgeois de la Province comme s'il s'agissait d'une atteinte même à la religion. Dans les journaux de l'époque, on peut suivre les effets inévitables de ces événements: les Canadiens-Français se rapprochent à la fois de la France et du Saint-Siège.
Chez les artistes, le contrecoup de ces événements se fait peu sentir. Non pas qu'ils soient insensibles aux malheurs de la France, à la deveine de Pie IX, ni aux inquiétudes de leurs compatriotes. Mais ils planent avec ravissement dans le classicisme - et chacun sait que pour être bon classique, il faut éviter certains sujets dont on n'a pas encore éprouvé la noblesse. Bien ravitaillés en commandes de tableaux de sainteté, en portraits et en motifs à peintures de genre, ils ne ressentent pas le besoin de traduire sur la toile ce que leur suggèrent les faits. Seul,un artiste fait exception, Henri Julien. Mais c'est un adolescent et un illustrateur. Il est donc excusable de dessiner bêtement ce qu'il voit sur les bords de la Rivière-Rouge ou dans les plaines de l'ouest.
L'année s'ouvre, le croirait-on, par une pièce de vers. Le poète est Sam Benoit. Dans les derniers jours de 1869, il est allé à l'église du faugourg Saint-Jean, à Québec; il y a admiré quelques tableaux qu'Antoine Plamondon vient d'y placer, entre autres une Sainte Cécile d'après Raphaël. Vite Benoit s'enflamme. Aiguisant sa plume, il compose à l'adresse de l'artiste "un petit épigramme élogieux". Il n'a pas la prétention de penser que sa verve poétique puisse rien ajouter à la gloire de Plamondon. Non, il rime à la mode désuète du Grand Siècle, sans trop se soucier des lois de la vérification:
Si les ans sur ton front ont posé leur couronne,
Ta main pour les tromper chaque jour nous étonne
Et tes uvres, produit d'un pinceau rajeuni,
Pour l'il le plus subtil ont un charme infini.
Veux-tu donc sans orgueil en croire mes paroles?
L'homme étonné, ravi, s'en ferait des idoles,
Si par la piété mises [sic] dans le saint lieu,
Elles n'entraînaient l'âme à louer le vrai Dieu.
Ce qu'il faut à tes saints de grâce, d'éloquence,
Un tour ingénieux le donne avec aisance.
Mais rien n'est sans défaut: il manque, je m'en crois.
Ah! le dire - Hé! quoi donc? - Il leur manque la voix.
Dans sa maison de peintre campagnard, à Neuville, Plamondon reçoit son Courrier du Canada quelques jours après le 3 janvier, car en ce temps-là le postillon de Sa Majesté ne dispose pour transporter la malle que d'un berlot tiré par une osse [sic]. L'artiste parcourt distraitement les nouvelles étrangères de la première page et, à la deuxième, dévore l'"épigramme élogieux" de Benoit. En dépit de l'objurgation du poète (Veux-tu donc sans orgueil en croire mes paroles?), il se rengorge d'aise à la lecture de ces vers médiocres.
- "Il comprend bien la peinture, M. Benoit.", se dit Plamondon . "Il aime ma Sainte Cécile; il a raison. C'est ma plus belle copie ; elle a du chic "
Le peintre relit tout haut l'épigramme
Si les ans sur ton front ont posé leur couronne,
Ta main pour les tromper chaque jour nous étonne
- "C'est vrai que je ne suis plus jeune, je vieillis. Dame. j'ai soixante-huit ans. Mais ma vue est encore bonne, ma main est sûre. Je m'en rends compte chaque jour, surtout depuis que je travaille aux portraits des abbés Lefrançois et Millette, curés de Saint-Augustin. Je les aime ces portraits. Ils sont beaux. J'ai réussi la soutane du janséniste Lefrançois comme jamais je n'ai modelé de tissus. C'est une vieille soutane usée, grisâtre, sillonnée de plis presque cassés, avec des parties si luisantes qu'on dirait un tuyau de poêle frais verni. La figure de M. Lefrançois est vivante. Pour m'inspirer, je n'avais qu'un daguerréotype quasi effacé. Malgré tout, je m'en suis bien tiré "
Plamondon se lève, fait quelques pas dans son atelier et s'arrête devant le portrait de M. Lefrançois. La figure est terminée, la soutane aussi; le fond n'est qu'esquissé et le bas de la toile est barriolé de touches de terre de Sienne. L'autre portrait, celui de l'abbé Millette, est à peine ébauché. Plus loin, une demi-douzaine de grands châssis masquent le fond de la pièce. Sur trois d'entre eux, l'on distingue un sujet: un Christ en croix d'après Prud'hon, une Immaculée Conception, copie de Murillo et une Vierge de douleur. Les trois autres sont ébauchés à grands traits.
Plamondon s'arrête devant les toiles.
- "Je pense que le curé de L'Islet sera satisfait des copies que je lui fais. Il faut qu'elles soient décoratives; elles le seront. Elles sont destinées, à ce qu'on m'a dit, à une chapelle latérale qu'on construit ou qu'on va construire au flanc de l'église. Il faudra que j'aille voir ça " Un temps assez long. "Tout de même, la clientèle n'est plus ce qu'elle était; les honoraires non plus. C'est l'abbé Benjamin Paquet qui me ruine. Parce qu'il est allé en Italie, à Rome, il s'imagine qu'il n'y a que les Romains pour brosser de belles peintures. Non seulement il se l'imagine, mais il le dit. Le malheur, c'est qu'il n'est pas le seul à le dire... L'abbé Sax, curé de Saint-Romuald, a fait venir un Munichois, Lamprecht, pour orner son église. A Montréal, on a demandé à Müller de décorer le Gésu. Un italien, Capello, vient d'arriver dans la Métropole Nous sommes encerclés, nous, les artistes canadiens. Et puis, il y a le Krieghoff dont on annonce le retour. Heureusement qu'il ne travaille pas pour les églises celui-là Tiens, tout cela me dégoûte".
Durant l'hiver et le printemps, Plamondon s'esquinte à terminer les portraits des abbés Lefrançois et Millette. Il commence celui de l'évêque régnant, Mgr Baillargeon, et esquisse, d'après une gravure, l'effigie de Pie IX. Parfois, il travaille aux grandes peintures destinées à L'Islet, mais avec moins d'entrain que naguère. Il pense toujours à l'abbé Benjamin Paquet et à ses protégés, les Romains.
En juin, un certain soir, il jette un coup d'oeil sur le Courrier du Canada. Tout à coup, il sursaute. C'est Louis Veuillot qui écrit son sentiment sur l'exposition de peinture et de sculpture organisée dans le cloître des Chartreux, à Rome. "Je dirai franchement, écrit-il, que je n'y ai rien vu qui pût ravir personne, surtout rien de nouveau. A part quelques grands dessins d'un jeune peintre romain. Francassini, mort à vingt-quatre ans l'année dernière et qui promettait d'être un artiste, ces uvres, d'un pinceau et d'un ciseau plus ou moins habiles, manquent souverainement de ce qu'on s'attendrait à trouver en Italie et à Rome Point de couleur, point d'ampleur, point de style. Pour le moment, cette grande sève si abondante et qui a si longtemps coulé, quoique en diminuant toujours, semble complètement épuisée. En peinture rien ne rappelle aucun maître, même médiocre, même de loin "
Et Veuillot, toujours prêt à enfourcher une sorte de pégase grincheux, récif [sic], ombrageux, continue en ne ménageant pas aux artistes romains mes épithètes désobligeantes.
- "Ah! ça", s'écrie Plamondon, "voilà qui fait mon affaire. Je vais leur mettre çà [sic] sous le nez aux abbés Paquet, Sax et consorts, entichés des Romains et de leurs navets".
L'artiste prend sa plume et trace les premiers mots; "Monsieur le Rédacteur". La suite ne vient pas. Il lisse sa belle barbe blanche, gratte son crâne dénudé, esquisse en marge de l'article projeté des croquis amusants. Enfin il démarre. Et le voilà parti: "La lettre XCVIII du très célèbre Louis Veuillot datée de Rome 19 mai, qui a pour titre L'Exposition Romaine et publiée dans votre numéro 58, a dû frapper de stupeur les deux ou trois messieurs de Québec qui depuis quelques années font des efforts inouis [sic] pour détourner les vénérables curés des campagnes de faire faire leurs tableaux d'églises par des peintres canadiens pour les faire faire à Rome par des Italiens. Louis Veuillot donc, cette lumière sans pareille, d'une intégrité parfaite, au jugement le plus sain, du goût le plus éclairé, que dit-il des artistes, peintres et statuaires, de Rome? Vous l'avez déjà lu les vénérables curés l'ont lu mais qu'ils relisent encore." Et le peintre campagnard transcrit la prose de Veuillot en soulignant les membres de phrases que le polémiste catholique a burinés [sic] avec une allégresse de gallican trop longtemps comprimée.
(à suivre)
1870 ARTISTIQUE
(Suite)
II
Après les citations, les commentaires: "Mais est-il vrai que cette Italie n'a pas même un copiste passable? En effet, voyez les belles églises de Notre-Dame de la Pointe-Lévis et de Saint-Pierre-les-Bacquetta; elles sont pleines de tableaux faits récemment à Rome. Que sont-ils? Des croûtes noirâtres, jaunâtres, bleuâtres ou brunâtres lesquelles au lieu d'orner le temple, font tache sur les murailles. De riches citoyens de Québec ont également fait faire à Rome des copies d'après les chefs-d'uvre anciens pour orner leurs salons: ça ne ressemble pas plus au modèle que leurs belles maisons ne ressemblent à la porte de la Basse-Ville ( ). Celui que l'on proclama à son de trompette à Rome et à Québec dans certains quartiers, le plus grand peintre de Rome et de toute l'Italie, M. Pasqualini (sic), vient de peindre à Rome le portrait de notre vénérable archevêque comme un des pères du concile et cette peinture que l'on voit actuellement à l'archevêché, ne ressemble pas plus à une peinture de maître que les enseignes des tabacconistes de la Basse-Ville ressemblent aux tableaux des églises de la ville de Québec". Et le plus naturellement du monde, l'artiste conclut logiquement : "Pourquoi donc s'obstiner à faire faire à Rome les tableaux dont on a besoin, au détriment des nationaux, puisque jusqu'à présent il n'est venu que des croûtes de cette ville?"
Cet article est daté du 27 juin 1870.
Quelques jours après, un autre artiste en prend connaissance, Théophile Hamel. Depuis quelques semaines, il est au lit, incapable de travailler. Il a peint avec tant d'application depuis maintes années que son organisme se refuse à toute activité. Pourtant, il est jeune: cinquante-deux ans; dans son atelier, en haut de la Caisse d'Economie [sic] (rue Saint-Jean), des portraits attendent d'être terminés en quelques coups de pinceau
Théophile Hamel parcourt l'article de son confrère Plamondon; il le trouve à point. "C'est vrai, songe-t-il, on nous sacrifie au [sic] idoles italiennes. Pas par esthétique, bien sûr. Peut-être pour faire la cour au [sic] fonctionnaires ecclésiastiques de Rome? Du temps que j'étais là, de 1843 à 1845, c'était la même chose. Jusqu'au curé de Notre-Dame de Montréal qui commandait à des Italiens un chemin de croix pour son église. Et quel chemin de croix Plamondon exagère un peu; il est si fantasque ! N'empêche qu'il a raison. Mais il ne réussira pas à enrayer le courant qui s'amplifie de plus en plus. En butte aux attaques du roi du Piémont, le Saint-Siège devient digne de pitié. On ne cessera de commander des peintures à Rome pour marquer de l'attachement au pape; c'est dans l'ordre Mais je ne verrai pas cela; je suis touché Avant la fin de l'année, on dira: feu Théophile Hamel."
Il ne se trompe pas. A l'automne, il devient évident que le peintre n'en a plus que pour un mois ou deux à vivre. Il se prépare à la mort. Le 20 décembre, il s'éteint doucement, sans une plainte, bravement, avec cette sérénité qu'il avait apportée aux moindres actes de son existence. Ses amis de l'Institut canadien portent le deuil; Ernest Gagnon retrace sa carrière dans les colonnes du Courrier du Canada. Aux funérailles de l'artiste le 27 décembre, on remarque "l'élite de la société québécoise, à commencer par S. Exc. Sir N.-F. Belleau", lieutenant-gouverneur. L'artiste repose au cimetière Belmont, tout près de l'entrée.
Avant de mourir, Théophile Hamel a la joie de revoir son neveu, Eugène Hamel, artiste comme lui. Parti en 1866, Eugène Hamel étudie d'abord sont [sic] art en Belgique sous la direction des camarades d'atelier de son oncle, Van Lerius et de Portaëls. Puis il visite la France et s'en va travailler en Italie. Sans doute y resterait-il encore quelque temps si la guerre ne le forçait à quitter l'Italie. Il s'embarque en juillet sur le Scandinavian et arrive à Québec le 8 août. Une excellente réputation l'y a précédé. Les bourgeois de Québec, savent, grâce à une lettre de E. La Rue publiée dans le Journal de Québec du 12 avril 1870, que le jeune artiste a eu quelque succès à Rome et que, notamment, il a fait là de fort bons portraits.
Eugène Hamel s'installe dans l'atelier de son oncle, à la Caisse d'Economie. Il n'attend pas longtemps la clientèle. Quelques bourgeois lui commendent leur portraits; et le curé de Gentilly veut avoir pour le maître-autel de son église un Saint Edouard le confesseur faisant l'aumône à saint Jean l'Evangéliste déguisé en mendiant. Précisément Eugène Hamel a apporté de Rome une peinture non terminée illustrant ce sujet. Elle est là dans son atelier; dans des cartons sont les études de détail qu'il a faites pour les principaux personnages de la composition. La tête de saint Edouard est belle, songeuse, un peu sentimentale. Le chroniqueur du Journal de Québec admire la composition. "L'ensemble de ce tableau, écrit-il, nous a semblé bon; mais ce qui nous y a frappé davantage, c'est la manière dont l'artiste a rendu saint Jean l'Evangéliste". Il se hâte d'ajouter: "C'est une simple observation, et non pas une critique, qui serait au-dessus de nos forces, que nous faisons ici."
Dans l'atelier, il y a d'autres peintures, entr' [sic] autres une Paysanne dans la campagne de Rome, petit tableau que le même chroniqueur juge délicieux. C'est, écrit-il, la nature prise sur le fait, nature douce, naïve, gracieuse et charmante de simplicité." Cette Paysanne, c'est la Contadine dite Giovannina. Le tableau a figuré à l'Exposition provinciale de 1871; c'était, suivant un chroniqueur, la meilleure peinture.
______________
Et les autres artistes, que font-ils? Napoléon Bourassa est à Montebello. Une note parue dans les journaux au début du mois d'août, nous apprend qu'il "travaille à une série de tableaux qui devront décorer une des églises de Montréal". Le chroniqueur doit faire allusion aux peintures de la chapelle de Nazareth. Ce n'est qu'un an après que Bourassa, reprenant à son compte l'idée de l'enseignement artistique par la pratique - à l'instar de Mgr de Laval à Saint-Joachim et de Quévillon à Saint-Vincent-de-Paul - fondera l'atelier de Notre-Dame-de-Lourdes, à Montréal. A cette sorte de maitrise [sic] se formeront quelques décorateurs d'églises, comme Meloche.
Antoine-Sébastien Falardeau, lui, est à Florence. Il ne peint presque plus. Dans l'antique maison de Machiavel (...), qu'il a transformée bourgeoisement en musée de copies, il vit en dilettante. Parfois, il lui arrive de recevoir des visiteurs canadiens qu'il épate par son extraordinaire vivacité et le faste de son habitation. Mais il pense déjà à retourner au Canada qu'il n'a pas revu depuis huit ans. Non pas qu'il ressente quelque ennui de vivre loin des bords du Saint-Laurent. Au contraire. Il aime l'Italie, il adore Florence. Tout son passé le rattache à cette ville débordante de chefs-d'uvre, où il a fait ses débuts d'artistes il y a vingt-trois ans. Il veut revoir sa famille, ses amis, la nature charmante du Cap-Santé où il a vu le jour, le panorama grandiose de Québec... Et au plaisir du voyage s'ajouterait un élément qui n'est pas à dédaigner; il apporterait à Québec, pour les offrir en vente, quelques-unes de ses copies d'après les grands maitres [sic].
Si Krieghoff a quitté Québec depuis 1866, il semble qu'il y soit encore, tant son souvenir est tenace chez ses admirateurs anglais, tant ses peintures se vendent bien chez Maxham & Cie.
Maxham & Cie, c'est la société d'encanteurs et de marchands de tableaux qui ont lancé Krieghoff sur le marché canadien. Ils l'ont si bien lancé que l'artiste polono-juif, de gueux qu'il était en 1847, est devenu en peu de temps un artiste bourgeois. Il peint toujours les mêmes trognes, les mêmes paysages, les mêmes types de Canadiens et de Sauvages, avec les couleurs doucereuses de l'Ecole romantique de Düsseldorf.
En 1870, il est à Chicago. Mais lit-on dans le Journal de Québec, "il se propose de venir demeurer encore parmi nous". C'est Maxham qui annonce cette nouvelle après avoir demandé à Krieghoff de revenir, car il ne reste plus guère dans le magasins [sic] des encanteurs que quelques toiles représentant des sujets russes et anglais. C'est ce que nous apprenons dans une annonce parue le 18 octobre dans le Journal de Québec. Il y aura donc vente par encan chez Maxham & Cie le 20 octobre 1870. A part les toiles de Krieghoff, notons au hasard des croquis du Tyrol par le Munichois Anton Doll, des portraits par Burkel et des peintures d'artistes anglais et français de dixième ordre Malheureusement le détail de la vente n'a pas été publié.
Krieghoff reviendra à Québec l'année suivante (1871), pas pour longtemps, toutefois. Au bout de quelques semaines, il quittera notre ville pour aller mourir aux Etats-Unis en 1872.
Parmi les jeunes artistes, il y a Charles Huot, alors âgé de quinze ans, élève à l'Ecole normale. Il veut être instituteur, mais le démon de la peinture le tient. Il griffonne des dessins dans les marges de ses livres, il esquisse de [sic] aquarelles et peint des paysages sur des cloisons Il n'a pas de maitre [sic], c'est vrai; mais il possède un beau grand livre d'images qui lui inspirent le goût de la couleur et du dessin.
Combien d'autres jeunes hommes de la même génération doivent leur carrière d'artistes à des livres illustrés Charles Huot a la bonne fortne [sic] de s'en dégager; d'autres restent prisonniers toute leur vie du goût héréditaire de la copie.
(à suivre)
1870 ARTISTIQUE
(Suite)
III
Adolphe Rho est de ceux-là. En 1870, il quitte son patelin, Gentilly, pour venir habiter Québec. Il a trente-cinq ans. Jusqu'ici, il n'a fait que des sculptures d'église, de mauvaises copies de tableaux religieux et des portraits. Il réussit assez bien, parait-il, les ressemblances. Du moins, c'est lui qui l'affirme dans une note que publient les journaux de Québec en novembre 1870: "M. Rho, jeune artiste canadien, prend des portraits au crayon, en hachures, au pastel, etc., de grandeur naturelle et d'une ressemblance parfaite. On peut voir des spécimens de ses ouvrages à la librairie de M. Brousseau, chez MM. Livernois et Bienvenue, chez M. Langlais, chez M. Ellison, etc. Toute photogrphie exacte et bien distincte peut servir de sujet pour un portrait de grandeur naturelle, sans nécessité de s'assujetir à des poses répétées, souvent si fatigantes. S'adresser au numéro 31. rue des Fossés, à Saint-Roch, au deuxième."
Le succès ne se fait pas attendre. Les bourgeois, ravis de se faire tirer, lui apportent leurs photographies d'après lesquelles Adolphe Rho pignoche des portraits au crayon très soignés - tout comme son confrère, Narcisse Hamel, à Lévis. Parfois les photographies ne sont pas assez bonnes et Rho doit faire poser ses clients ou les observer à leur insu. Un chroniqueur, qui signe D. C., rapporte une anecdote curieuse à ce sujet: "Dernièrement, M. L. de cette ville, entendant vanter l'habileté de M. Rho qui, sur une simple photographie, prend des portraits grandeur naturelle, d'une ressemblace frappante, comme on en peut voir d'ailleurs des échantillons chez MM. Brousseau et ailleurs, voulut profiter de l'occasion pour causer une agréable surprise à son épouse. Il se transporte donc au numéro 31, rue des Fossés, avec une photographie de sa chère moitié. La figure est petite, manque un peu de détails. Cependant l'artiste croit pouvoir réussir, si surtout on peut lui ménager une entrevue avec la dame. "Rien de plus facile, dit M. L.; sous prétexte de visiter votre atelier, je vous l'amènerai". Le portrait est déjà presque terminé et M. L. arrive avec sa dame. Celle-ci, frappée des ressemblances qu'elle reconnait parmi plusieurs portraits de M. Rho, dit à son mari: "Mais pourquoi ne ferais-tu pas prendre mon portrait avant que le temps ne m'ait enlevé ces charmes que tu te plaisais tant à me reconnaitre [sic] naguère?" "Oh! l'année est dure, fit M. L., ça viendra plus tard; d'ailleurs, ajouta-t-il, tu n'as encore rien perdu de tes charmes, seulement tu en as échangé quelques-uns qui paraissaient usés pour d'autres plus nouveaux." L'artiste converse avec la dame et sans lui inspirer le moindre soupçon s'efforce de saisir sur sa figure les petits détails qui manquent sur la photographie. Le lendemain, voilà Madame L. qui s'en vient retrouver l'artiste, accompagnée d'un de ses fils. "M. Rho, lui dit-elle, voyez cette photographie; je voudrais jouer un tour à mon mari, en faisant faire son portrait à son insu; la chose est-elle possible?" "Très, possible Madame", réplique l'artiste qui a peine à tenir son sérieux, surtout lorsqu'il envisage le fils qui avait été jusqu'à un certain point l'instigateur de la double trame. Mme L. revient deux jours après et s'extasie sur la parfaite ressemblance qu'elle trouve à son époux. "Dites à présent, dit-elle , que les femmes ne sont pas fines?" "Oh! je le sais depuis longtemps, répliqua l'artiste; puis tous deux éclatent de rire; la dame en s'applaudissant de son adresse et l'artiste en la voyant si bien trompée (sic). Enfin les deux portraits sont terminés, superbement encadrés et le jour de la présentation fixé. Le mari est allé à la campagne et doit prendre le portrait de la dame en revenant. Pendant ce temps-là son propre portrait est envoyé à la maison et installé dans le salon. M. L. arrive vers 5 heures avec le portrait qu'il a commandé. "Va, dit-il à son fils, disposez ce cadre dans le salon sans que ta mère s'en aperçoive ." Quelques intimes ont été mis dans le secret par les enfants et sont venus se joindre à eux pour être témoins de la double surprise. "Passons donc dans le salon, dit M. L. en prenant son épouse par la main, je t'ai apporté un petit présent." "De suite, dit la dame avec empressement Mais la porte est à peine entr'ouverte que Mme L. s'écrie "Qu'est-ce que cela?" "Qu'est-ce?" crie en même temps M.L. et aux acclamations de surprise des heureux époux se mêlent les cris de joie des enfants et les félicitations des amis "Dites à présent que les femmes ne sont pas fines "
Cette anecdote gentiment présentée marque bien la bonhommie de nos grands-pères. Je n'ai pas voulu la déformer en la résumant.
Rho exécute ainsi un grand nombre de portraits au crayons, comme l'affirme Nazaire Levasseur dans un articulet paru dans le Courrier du Canada, le 21 décembre. Mais il a négligé d'inscrire des noms et c'est dommage.
A l'égard d'Henri Julien, on est renseigné avec moins d'exactitude. On sait qu'il a travaillé chez Leggo, qu'il a appris à dessiner seul en observant la nature et en cherchant à la rendre de son mieux. On sait aussi qu'il a un talent facile, aimable et qu'avec de l'application il ira loin. C'est l'avis de Desbarats qui l'attache à sa fortune. Celui-ci veut fonder une revue dans laquelle il y aura beaucoup de tableaux et de sculptures, et il retient les services d'un graveur étranger: il lui faut encore des dessins d'actualité, et c'est le jeune Julien qu'il juge le mieux préparé à cette besogne périlleuse. La fondation de la revue, l'Opinion publique, tarde un peu. En attendant, Desbarats conseille à Julien de partir pour l'Ouest avec l'expédition de la Rivière-Rouge. Le jeune artiste est ravi. Il part. Là-bas, il dessine tout ce qu'il voit: les Métis, les soldats volontaires, les cavaliers, les paysages, les sentinelles, le soir au camp Il y a un peu de sécheresse dans le trait, de raideur dans les attitudes des personnages. Chez Julien, ce sont des défauts passagers. Dès l'année suivante, sa main s'assouplira, sa vision deviendra plus nette et plus synthétique.
Chez les architectes et sculpteurs règne une certaine activité. Ils construisent des maisons, des églises: ils ornent de sculptures des sanctuaires et des comptoirs de banques - c'est alors la mode: - regrettons de ne pouvoir étudier leurs ouvrages avec toute la précision désirable.
En 1870, Berlinguet ne sculpte plus depuis quelques mois. Il a trop à faire avec la construction du chemin de fer de l'Intercolonial. Cette entreprise lui cause des ennuis et peut-être regrette-t-il de s'être embarqué dans cette galère. Il reprendra plus tard ses gouges et ses maillets. Pour le moment, il calcule scrupuleusement des rampes et des courbes, il examine des ballastières.
Pierre Chauvreau, l'ancien entrepreneur mué en architecte, signe en 1870 sa plus belle uvre, le Bureau de poste de Québec. Breton a la charge des travaux. A la fin de l'année, il n'y a guère que les excavations qui ont pu être pratiquées avant l'hiver. Ceux qui ont vu les plans de Gauvreau en disent du bien. "La nouvelle bâtisse, écrit-on dans le Journal de Québec, aura 108 pieds d'un côté et 60 de l'autre. La façade se trouera [sic] sur la rue Buade où sera la porte d'entrée des employés. C'est par la rue du Fort que la [sic] public sera admis dans la bâtisses [sic] par deux portes. Cette bâtisse sera aussi élégante que solide et une des plus belles de Québec. Elle aura trois étages et appartiendra au style français que l'on adopte presque partout en Canada et aux Etats-Unis." De fait le nouveau bureau de poste est un édifice élégant où l'on reconnait certains motifs classiques noyés dans des éléments de style colonial. C'était alors une nouveauté. Gauvreau ne reconnaîtrait pas son uvre dans le bureau de poste actuel. On l'a transformé il y a quelque vingt-cinq ans; on l'a surmonté d'une coupole (pourquoi une coupole?) flanquée de quatre masse de maçonnerie qu'on croit être des contreforts Ce n'est pas un succès.
En même temps que Gauvreau trace le plan du Bureau de poste, Ferdinant [sic] Peachy, l'un de nos plus féconds architectes, fournit le dessein [sic] du couvent de Sillery. Il a un collaborateur de goût, l'abbé Octave Audet, celui-là même qui a donné le plan de la chapelle des Paquet, à Saint-Nicolas. L'entrepreneur est le même qu'au Bureau de poste: Breton. Dans les journaux, on dit beaucoup de bien de cette construction.
Saluons en passant la mémoire d'un architecte-sculpteur qui vient de mourir. Son souvenir est dans toutes les mémoires, car il est l'un des derniers représentants de la lignée d'artistes qui ont orné nos plus belles églises. Il s'agit de Raphaël Giroux mort à Saint-Casimir [sic] le 25 décembre 1869 à l'âge de cinquante-cinq ans. Deux de ses uvres principales existent encore : l'ornementation des églises des Becquets et du Cap-Santé. Dans ces églises, rien de nouveau, nulle invention. Mais Raphaël Giroux a le sens de la perfection et de l'élégance. Dans l`église du Cap-Santé, il a bien tiré parti des proportions du vaisseau qui attendait depuis un siècle sa décoration sculptée. Le maître-autel fait saillie sur la muraille de l'abside comme dans maintes églises de style jésuite: de chaque côté, deux colonnes corinthiennes au galbe très pur: au-dessus, un fronton: dans le choeur un entablement à pilastres et quelques motifs Louis XV. C'est sobre et de bon goût. D'autres ouvrages de Giroux accusent son penchant pour la simplicité. Sans prétendre que "sa grande âme planait toujours dans les hautes sphères du génie", comme on l'affirme dans une notice nécrologique, il faut convenir que Giroux comprenait mieux que ses confrères le rôle de la sculpture décorative. Ce n'est pas un [sic] mince éloge.
Voici un sculpteur-marbrier, Movor. Qui est-il? D'où vient-il? Mystère. En 1870, il participe, seul parmi les artistes à l'Exposition de Montréal. Il y envoie une statue à laquelle il donne un nom romantique, le Silence de la mort. C'est une pièce en marbre blanc veiné de noir. "C'est assez drôle comme composition, cette statue, écrit un visiteur pince-sans-rire. Il n'y a rien de funèbre dans son apparence: tout au contraire, il me semble que son aspect est assez comique. Quelle singulière idée aussi que de tailler une statue dans un morceau de marbre sillonné par une multitude de raies noire." Et il ajoute cette plaisante réflexion: "Cette figure dont les yeux paraissent pochés, est plutôt faite pour figurer un ramoneur."
Le même artiste expose des devants de cheminée qui trouvent grâce devant la critique.
Il serait temps de terminer cette trop longue revue de 1870 artistique. Et pourtant je m'en voudrais de passer sous silence deux artistes à leur manière, deux facteurs d'orgues, Pierre Beaudoin et Louis Mitchel.
Le premier habite Saint-Henri (Lévis). C'est un homme qui n'a pas de veine. Il construit des orgues, oui; mais elles ne fonctionnent point ou bien se détraquent au moindre saut de température. Le facteur ne perd pas courage. Il construit de nouvelles orgues, les vante de son mieux, invite ses amis à les entendre et fait si bien qu'il réussit à convaincre Sam Benoit - l'auteur de l'"épigramme élogieux". On apprend tout cela à la fois dans une longue étude datée du mois de juillet. On y apprend autre chose: que Beaudoin a construit en 1860 un orgue pour l'église de St-Gervais (Bellechasse), qu'il a réparé celui de St-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, qu'il en a installé un dans l'église de Sainte-Marie-de-la-Beauce, et qu'enfin il a remis d'accord un instrument que Warren avait construit en 1853 pour l'église de Kamouraska. Laissons là Beaudoin avec ses détracteurs et ses amis - les uns et les autres ne lui feront pas défaut au cours de sa carrière - et terminons par le plus grand événements [sic] organistique de l'année: la construction de l'orgue de Lévis par Louis Mitchel.
En 1870 Mitchel est l'organier le plus en vue de la province. Ancien homme de confiance de Warren, il construit des orgues solides, faciles à jouer, munies de toutes les améliorations pratiques . Dans le mécanisme, il emploie les bois durs, contrairement aux autres organiers qui ne mettent en uvre que le pin blanc. Il construit lui-même les jeux de bois (flûtes et bourdon) et fait venir de France les tuyaux de métal. Il est honnête, entreprenant, de figure sympathique et ne cherche pas tant à s'enrichir qu'à fabriquer des orgues irréprochables. En 1870, l'occasion s'offre à lui de se surpasser: l'abbé Déziel, curé de Lévis, lui commande un orgue de trois claviers pour son église. Un jésuite, le Père Laury, de Fordham, prend soin de faire le devis. "Il y a introduit, écrit-on dans un journal de l'époque, un nouveau système, maintes modifications utiles et les fournitures sont toutes différentes". On constate, en effet, à la lecture du devis publié par Paul Letondal, que le Père Laury a innové. L'inauguration de l'orgue a lieu le 11 août. Sur le banc de l'orgue se succèdent Mills. Hamel et Ernest Gagnon. Pendant que ce dernier joue son morceau, l'un des sommiers fait jour à cause de la grande chaleur et l'artiste doit s'interrompre pour quelques minutes
______________
Il se passe bien d'autres événements artistiques durant l'année 1870. Il n'y a qu'à lire attentivement les journaux ou les revues de ce temps-là ou à parcourir certaines monographies pour découvrir les faits et gestes de nos artistes. Ce qu'on vient de lire n'est pas un inventaire complet mais suffit à la connaissance sommaire de 1870 artistique. N'importe quelle année eût été aussi féconde, peut-être plus, en événements, par exemple 1838, 1855 ou mieux 1817, date de la vente de la collection Desjardins. Ces relevés chronologiques ne seraient pas sans intérêt, car ils situent dans le temps les hommes et les faits qui, isolés, semblent perdre tout lien entre eux: de plus, ils nous donnent une excellente occasion, à nous les contemporains, d'être modestes. Sans doute, avons-nous fait des progrès dans le domaine des arts depuis soixante-cinq ans. Autant que nous le croyons? Bien téméraire qui l'affirmerait. Nous avons abandonné certains préjugés, oui. Mais nous en avons encaissé d'autres que nous chérissons et qui nous empêchent parfois de bien comprendre le passé.
(Fin)