
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Légaré, Joseph 1935.12.12
Bibliographie de Jacques Robert, n° 075
Le Canada, 12 décembre 1935, p. 2.
Joseph Légaré copiste à l'église de Bécancour
Si l'on veut bien se reporter aux quelques études que j'ai faites ici même sur le talent de copiste de Joseph Légaré [Note 1. Voir Le Canada: 22 juillet, 12 et 25 septembre 1934: 18 juin et 4 juillet 1935.], on constatera que les peintures de cet autodidacte, tout au moins ses copies destinées à des églises, s'échelonnent sur un laps d'une dizaine d'années au plus. Faisons exception pour le Christ en croix daté de 1835, qui orna la chapelle Sainte-Brigitte à Québec. Les autres copies que j'ai analysées étaient des années 1820-1830, donc peu de temps après la vente de la collection Desjardins. Résumons: l'Ancienne-Lorette, 1818-1820; Saint-Roch-des-Aulnaies, 182l; Saint-Philippe (Trois Rivières), 1822; l'Hôpital-Général, 1823-1825. Aujourd'hui, il sera question de copies exécutées au cours des années 1821-1822.
Légaré était-il seul pour les peindre? Ne disposait-il pas plutôt d'un aide, d'un apprenti chargé non seulement de broyer les couleurs mais de les appliquer tant bien que mal sur la toile, de peindre les accessoires, par exemple? Bien sûr. Cet apprenti était Antoine Plamondon. Il n'était même pas seul. Il avait comme compagnon d'atelier son cousin Ignace Plamondon, de quatre ans plus âgé qu'Antoine, mort trop jeune pour avoir pu donner sa mesure [Note 2. On aimera sans doute lire quelques notes biographiques sur Ignace Plamondon. Je communiquerai sous peu aux lecteurs du Canada les maigres renseignements que j'ai trouvés.]. Les deux Plamondon étaient élèves de Légaré depuis 1817. Ils avaient appris leur art en restaurant les peintures de la collection Desjardins, ou plutôt en voulant les restaurer, car en bien des cas ils les ont esquintées tout à fait et à jamais... En 1823, il semble que les deux cousins aient quitté leur maître - qui ne pouvait plus rien leur apprendre - pour ouvrir un atelier à Québec, en attendant de pouvoir partir pour l'Europe. La présence d'Antoine et d'Ignace Plamondon à l'atelier de Légaré expliquerait le grand nombre de peintures d'églises qui sont sorties de cette manufacture - c'est peut-être le terme exact - de 1817 à 1823...
Dans l'église de Bécancour, une seule toile porte la signature de Joseph Légaré; elle est datée de 1821. C'est un Ravissement de saint Paul. L'original était une composition plafonnante (dans le genre de l'Assomption de Poussin) attribuée à Carlo Maratta; il a été détruit dans l'incendie de la cathédrale de Québec le 22 juin [sic] [Note 3. J.C. (1) L'incendie a eu lieu en décembre.] 1922. La copie que Légaré a faite pour l'église de Bécancour paraît fidèle dans son dessin comme dans son coloris. Du reste, il connaissait bien l'original pour en avoir exécuté deux copies déjà: l'une est à Saint-Philippe (Trois-Rivières), l'autre à Saint-Roch-des-Aulnaies.
Les autres peintures de l'église de Bécancour ne portent pas de signature. Elles sont pour la plupart des uvres de Légaré. On y reconnait sans peine sa touche extrêmement lourde, son coloris vaseux, son dessin incorrect.
Le Baptême du Christ, par exemple, est sûrement de sa main. Déjà l'artiste avait copié ce sujet pour l'église de la Baie-du-Febvre, en utilisant deux compositions qui avaient des points de ressemblance: d'une part, une toile de Pierre Mignard gravée par Gérard Audran; d'autre part, une peinture de Claude-Guy Hallé, détruite dans l'incendie du Séminaire de Québec, le 1er janvier 1888.
Voici une autre réplique d'une copie qui existe à la Baie-du-Febvre: c'est un Saint Pierre recevant les clefs des mains du Christ. On ignore où se trouvait l'original. Peu importe; s'il faut en juger par les copies que Légaré en a faites, c'était une uvre mal composée et médiocrement peinte. Les physionomies sont banales ; le Christ a une figure douceâtre et saint Pierre paraît stupide avec son gros il à fleur de tête.
En revanche, la Dernière communion de Saint Jérôme est une copie harmonieuse, d'une touche soignée. Il en existe un grand nombre de répliques assez fidèles et peintes méticuleusement. Pour traiter les détails, l'artiste disposait d'une grande et fort belle gravure conservée au Séminaire.
Laissons de côté une Sainte Famille qui n'est peut-être pas de Légaré et disons un mot de deux toiles moins grandes que les autres. L'une représente Saint Jérôme. Il est agenouillé dans une grotte vue de trois-quarts à gauche, la tête levée; devant lui un livre ouvert. L'autre est une copie médiocre d'un admirable tableau de Zurbaran: Sainte Catherine de Sienne en extase. C'est un chef-d'uvre que nos artistes se sont plu à copier. Plamondon a mainte [sic] fois reproduit cette peinture, notamment pour la chapelle du patronage Saint-Vincent-de-Paul, à Québec. Dulongpré et Roy-Audy en ont exécuté des copies qui comportent des variantes négligeables.
Terminons par une peinture curieuse, Saint-Pierre guérissant des paralytiques. Ce n'est pas une composition ni une copie. C'est, pourrait-on dire, un recueil de citations. Saint-Pierre est la reproduction quasi fidèle d'un personnage tiré de la Présentation au temple, toile attribuée à Domenico Feti et conservée à L'Université Laval; les malades et les paralytiques du premier plan proviennent de plusieurs compositions connues, entre autres du Saint Charles Borromée distribuant la communion aux pestiférés de Milan. L'un de ces malades, un homme demi-nu, couché à terre et étendant les bras, a servi de modèle à Antoine Plamondon en 1825 pour le tableau des Miracles de sainte Anne, à l'église du Cap-Santé.
Ainsi, Joseph Légaré, après avoir mis à contribution les trouvailles des grands maîtres, se voyait pillé par ses propres élèves. Ceci n'est pas une boutade. Je pourrais citer bien d'autres exemples de larcins comme ceux-là, dans notre histoire artistique du XIXe siècle et même du XXe. Car certains de nos artistes étaient envoûtés par le goût de la copie; ils l'avaient dans le sang.
On ne peut pas affirmer que cette tare soit entièrement disparue de nos jours