Gérard Morisset (1898-1970)

1936.01.24 : Graveur - Duguay, Rodolphe

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Graveur - Duguay, Rodolphe 1936.01.24

Bibliographie de Jacques Robert, n° 076

Le Canada, 24 janvier 1936, p. 2.

Rodolphe Duguay graveur

La gravure sur bois est en plaine renaissance au Canada français. Depuis une quinzaine d'années, nombreux sont les artistes qui s'expriment par le burin et, ma foi! se font comprendre parfaitement. Durant leurs loisirs - et les artistes en ont de copieux par le temps qui court, - ils taillent le bois amoureusement, avec la bonne humeur qu'on apporte d'ordinaire à un délassement plein d'imprévu. Ils tirent des épreuves joyeusement quand ils croient avoir réussi; avec un peu d'appréhension quand il s'agit de recherches nouvelles dans le trait et de hardiesse dans les valeurs.

Il y a un peu partout dans la province, des jeunes et des moins jeunes qui passent de longs jours penchés sur des blocs de bois, de linoléum ou de plâtre, striant la surface compacte de lignes fines et irrégulières. Tous ne sont pas bien au courant des trucs de cet art difficile; mais ils travaillent tous dans la joie sourde, contenue, de l'œuvre à créer, dans l'espérance que ça sera un petit chef-d'œuvre.

Ces graveurs, il importerait de les faire connaître, d'analyser leurs ouvrages non seulement pour en faire une critique aussi compréhensive que possible, mais afin que nos compatriotes sachent un peu ce qui se fait autour d'eux. Pour aujourd'hui, esquissons quelques commentaires sur les bois de M. Rodolphe Duguay.

Cet artiste est bien connu dans la région trifluvienne. Il compte là de bons amis, des admirateurs, des censeurs éclairés. C'est pour eux qu'il a commencé à son retour d'Europe d'entailler le bois avec la patiente obstination qu'il met en toutes choses.

Au début, ses gravures étaient , si j'ose dire, des transcriptions peu altérées de peintures à l'huile ou d'aquarelles. L'auteur ne ressentait pas le besoin de transformer sa manière au gré de la technique et des effets d'un art qui se prête mieux à la puissance qu'à la subtilité.Peu à peu l'intelligente personnalité de l'artiste s'est fait jour, sans à-coups comme sans indiscrétion; elle s'est affirmée graduellement, avec de retours de timidité de moins en moins fréquents. Le coup de burin s'est assoupli; le trait est devenu cif, nerveux, saccadé; la composition est en général facile - souvent trop facile, - ordonnée avec beaucoup de ses décoratif.

Quand l'artiste traite, - à son corps défendant - un sujet historique quelconque ou quand il campe un homme d'antan dans une pose officielle, il ne réussit pas toujours à masquer un manque de souplesse, une raideur regrettable. Du reste, c'est une tare commune à tous nos artistes, peintres et sculpteurs, qui se sont livrés à l'art soi-disant historique. Mais quand il est empoigné par son sujet, les scènes campagnardes par exemple, il trouve des accents d'une sincérité charmante, d'un réalisme aigu, d'une poésie toute simple, évocatrice.

C'est un Mendiant qui passe, courbé, dans un chemin de neige, un sac sur le dos; plus loin, une maison hospitalière. C'est un Champ de blé qui ondule sous la brise violente; le vent est si fort qu'il courbe la lourde chevelure des saules et chasse vivement la fumée. C'est de nouveau une scène d'hiver; au premier plan, un arbre rabougri, désolé; puis des côteaux à-demi enneigés qui se étachent sur la forêt grisâtre; tout est estompé par le neige qui tombe lentement. C'est un Coucher de soleil d'hiver; l'astre bascule derrière le bois voisin; au premier plan, un pin branchu. D'autres scènes d'hiver sont plus poétiques. Voyez la Grange ; c'est une masure qui menace de tomber, une vieille chose à la toiture trouée, aux planches disjointes; elle est isolée entre deux rampes; sur les bancs de neige des rayons de lune glissent, éclatent ou s'amenuisent en filets argentés; au loin trois têtes d'arbres;le métier est large, personnel velouté quand il le faut. Dans combien d'autres gravures M.Duguay n'a-t-il pas mis tout son coeur. Voyez cette Vierge regardant dormir son enfant; ce paysan qui traverse en voiture de longs côteaux blancs et chevelus ; ces villages dans la neige; ce portail d'église; cet ange en adoration; gravures pleines d'émotion dine et discrète.

***

Il y a mieux encore.

À la suite d'une enquête menée dans la région trifluvienne, on en vint à la conclusion que, parmi les salons et boudoirs bourgeois, il y en avait trois sur cent qui étaient de fabrication canadienne-française. Et pour atténuer cet état de chose déplorable, M. L'abbé Albert tessier entreprit une campagne de réclâme en faveur de la gravure canadienne. Il demanda et obtint la collaboration de M. Duguay. Au mois d'octobre dernier sortaient des presses du Nouvelliste deux séries de Bois gravés : l'une, de luxe, comprenant vingt-six pièces signées par l'auteur; l'autre composée de vingt gravures dont trois ou quatre en couleurs. En cinq jours, l'édition de luxe (cinquante exemplaires) était épuisée; l'édition ordinaire, tirée à deux cents exemplaires, s'enlevait si rapidement qu'il n'en reste maintenant qu'un petit nombre.

L'auteur méritait bien cet excellent succès.

Non pas que tout soit d'égale tenue dans l'édition de luxe. Car s'il y a des pièces magnifiques où l'inspiration est soutenue, par un métier sûr, par un coup de burin vigoureux, il y en a d'autres où la virtuosité manuelle travaille, pour ainsi dire, dans le vide. Hâtons-nous d'ajouter que les premières sont plus nombreuses, et de beaucoup, que les autres.

Lers pièces les moins bonnes sont celles que le graveur a traitées en interprétant des souvenirs imprécis ou empreints d'une certaine banalité.Tels sont à mon avis le Coup du norouet qui ressemble trop à une illustration de Pécheurs d'Islande le Cantique du soleil que l'artiste pourrait rendre plus intéressant en le simplifiant; la fonte des neiges dépourvue de subtilité; la Scène de chantier le Four et le Bénédicité qui font un contraste frappant avec les autres pièces. Par contre, la Vierge-Mère est une fort jolie chose, un peu sentimentale, savamment composée, avec des noirs veloutés et des blancs lumineux.

Dans Coups de soleil, l'artiste assouplit son trait, notamment dans les nuages qui ne sont pas cernés d'un trait fort comme dans d'autres gravures: il réussit mieux les contrastes de noir et de blanc; au premier plan, une ombre noire, massive; tout à côté, une surface blanche, éloquente , qui donne l'illusion de ce que Valdombre appelle la chaleur verticale. D'autre pièces, la Vieille pompe, Midi, la Brassée de savon et l'été, seraient tout aussi dignes d'intérêt si la ligne était plus souple, si les formes avaient moins de lourdeur. On peut presqu'en dire autant de O fortinates et du Quéteux.

En revanche, voici des gravures d'un métier neuf, personnel, savoureux, à la fois large et nuancé. Voici comment l'artiste a traité le ciel dans l'Épouvantait et, l' Aurore boréale; les trits se heurtent avec vigueur ou glissent en taches grisâtresle ciel du Coup de vent et du Renard , n'a pas la même variété dans les tons; il donne une impression de puissance bienfaisante.

Signalons quelques gravures encore plus personnelles: le Vieux cheval solitaire dans la brousse, courbé sous le vent froid d'automne; la Croix du chemin , l'une des compositions les plus émouvantes de M. Duguay; l'Annonce du printemps dont la tonalité bleu clair est le symbole même de l'allégresse d'avril; la Levée des filets qui accuse une sureté de main irréprochable; quelques pièces en couleur d'une poésie fine sans apprêt, d'une composition à la fois simple et décorative: Crépuscule et le Pêcheur de Minuit .

Terminons par la perle de l'ensemble. Effet de neige.. Quelques traits verticaux troués par une multitude points blancs; une silhouette lourde qui s'avance péniblement dans le sentier; des poteaux de télégraphe; un ciel sans modelé; au premier plan, une blancheur ouatée. C'est la neige qui tombe; elle estompe tout, comme le ferait une mousseline blanche irrégulièrement tissée: à droite, la masse grise de quelques arbres; à gauche, c'est la forêt qui barre l'horizon; quelques traits au premier plan d'un poteau à l'autre, des points noirs suggèrent à l'oeil que la neige pelotante se colle de place en place aux fils métalliques et les dérobe à la vue. L'ensemble est d'autant plus poétique, attachant, que l'artiste n'a buriné que les traits essentiels, qu'il a laissé à l'oeil le soin de reconstituer le ciel, la chute de la neige, l'éclat des cristaux qui se tassent sur le sol enneigé.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)