
Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Dessinateur - Bartlett, William Henry 1936.02.28
Bibliographie de Jacques Robert, n° 078
Le Canada, 28 février 1936, p. 2.
Un topographe de l'école romantique
W.H. Bartlett
Quelques expositions récentes, instituées par la Continental Art Gallery, ont remis en honneur le nom populaire de William Henry Bartlett. Les journaux ont rappelé des fragments de sa carrière; des conférenciers ont fait connaître quelques détails inconnus de sa biographie; tous ont entonné ses louanges sur un mode majeur singulièrement triomphal. L'un a écrit que Bartlett fut un peintre"of highest merit"; un autre a affirmé que l'École anglaise de 1830 le compte parmi ses meilleurs artistes; un troisième est allé encore plus loin dans l'éloge, comme s'il fut question d'un autre Delacroix ou d'un Guardi injustement oublié.
Heureusement, ces excès de plume n'ont fait que peu de dupes; ils n'ont même pas entaché la réputation de Bartlett. Celui-ci a été et restera, aux yeux des connaisseurs, un topographe habile, un photographe avant la lettre.
Né à Kentish Town le 26 mars 1809, Bartlett entre à l'âge de 14 ans chez l'architecte-paysagiste Britton. Que fait-il au juste dans le bureau de son maître? Il s'initie à la perspective architecturale, il pratique la peinture à l'huile et l'aquarelle. Et durant ses vacances, il parcourt l'Angleterre et crayonne les monuments et les ruines qu'il rencontre. Il trouve un éditeur, Payne, qui consent à publier son premier ouvrage: Picturesque Antiquities of English Cities (vers 1835). L'un et l'autre font si bon ménage qu'ils s'attachent à une entreprise considérable: faire connaître par la gravure les pays pittoresques des deux mondes. Payne fournit les fonds, retient les services des graveurs et dirige toute l'affaire; Bartlett, dessinateur d'une extrême précision et d'une fécondité étonnante, commence le long pèlerinage que fut sa vie.
Devant un paysage qui le frappe, il sort son carnet et enregistre ce qu'il voit avec autant de détails que pourrait en produire un appareil photographique. La plupart de ses dessins sont ensuite confiés à une équipe de graveurs londoniens qui ont une manière si identique que leurs ouvrages paraissent être l'oeuvre d'un même burin. [Note 1. Les artistes qui ont gravé les dessins de Barltlett sont: H. Adlard, E.Benjamin, J.C. Armytage, F.W. Topham, Wilmore, Wallis, Cousen, Lelieux, Bradshaw et Bentley. C'étaient des hommes de métier plutôt que des artistes.]
Son livre très soigné sur lesAntiquités des villes anglaises est suivi de plusieurs volumes tout aussi luxueux: Scènes et vues d'Amérique en 1840; le Canada Pittoresque, [Note 2. L'édition française a été publiée à Londres; l'édition anglaise a été imprimée à Leipsig.] 1840-1843; Walks about Jerusalem, en 1845; Forty days in the desert, en 1848 ; The Nile Boat en 1849; The Overland Route , l'année suivante; Footsteps of Our Lord, en 1851; Pictures from Sicily, en 1852; son dernier ouvrage, The Pilgrims Fathers date de 1853.
Bartlett mourut le 13 septembre 1854 sur le navire qui le transportait de Marseille à l'île de Malte. [Note 3. Cf. THIME und BECKER, Allgemeisse, Lextmon t. II (1908), p. 554.]
Le Canada pittoresque, le seul ouvrage de Bartlett qui nous intéresse, comprend deux volumes in-folio contenant plus de soixante gravures sur acier de mêmes dimensions. Presque toutes ces gravures représentent des paysages ou des villes du Bas-Canada.[Note 4. Ces gravures pour la plupart, ont été insérées dans l'ouvrage de C.R. Tuttle: An Illustrated History of the Dominion (3 vol.)
] Elles constituent des documents topographiques de premier ordre. Entendons-nous. Si Bartlett dessine habituellement avec précision, il lui arrive souvent de négliger l'exactitude parfaite des détails. L'ensemble de ses dessins est juste, sans doute; certaines parties architecturales le sont beaucoup moins. Ainsi une gravure du Canada pittoresque fait voir le Cap-Santé vu du Saint-Laurent. Au premier plan, des radeaux à voiles et des barques; au fond, le village perché entre les deux falaises. Regardez l'église: c'est une caricature de l'édifice construit de 1755 à 1763, caricature d'autant plus incontestable que cette église n'a pas subi de modifications importantes depuis 1822. [Note 5. À l'époque où Barltlett exécuta son dessin (1839) l'église du Cap-Santé etait telle que nous la voyons aujourd'hui; sauf la [sic] bardeau mauve, bien entendu.]
Je pourrais multiplier les exemples de telles inexactitudes. Cela n'enlève rien à la valeur artistique des uvres de Bartlett, il est vrai; mais diminue sa réputation de parfait dessinateur. On me dira que les gravures du Canada pittoresque ne sont que des transcriptions des dessins de Bartlett; que l'artiste anglais n'est pas responsable des altérations que des hommes de métier ont fait subir à ses originaux. C'est vrai.
Mais voici des peintures qui sont de la main même de Bartlett.
Signalons sans commentaire une aquarelle qui représente la Place du marché de Québec (au musée McCord , à Montréal) et la Citadelle de Québec, conservés au Château Ramesay, et insistons un peu sur les neuf peintures qu'on a exposées depuis un an à Montréal, à Ottawa et à Québec.
Deux représentent La Côte de la Montagne à Québec. Au fond, la porte Prescott; à droite, une poivrière carrée; à gauche des maisons bourgeoises. Sur l'une de ces toiles, une diligence entourée de personnages; sur l'autre, la même diligence à demi renversée, une roue brisée. Ce sont des pièces romantiques.
La Place du marché de Québec est de même tenue; mais elle est plus pittoresque. À gauche, les maisons de la rue de la Fabrique; presqu'en face , la baraque du marché avec son larmier débordant: à droite, les maisons de la rue de Buade; au premier plan, des bourgeois en tuyaux et des citadins assistent à une scène d'acrobatie japonaise; un homme vêtu de rouge porte une tige de jonc au bout de laquelle est un acrobate qui se tient dans la position horizontale; au fond, la cathédrale de Québec dont le beffroi, mal placé, est percé de deux fenêtres gothiques (?); au-dessus du beffroi, trois lanternes - on sait qu'il n'y en a que deux. Le ciel est bien tassé de nuages grisâtres, comme dans toute peinture romantique qui se respecte.
La Place d'Armes à Montréal rappelle une autre scène d'acrobatie. On y voit un homme, vêtu d'un gilet rouge et d'une culotte bleue, marchant sur un fil de fer tendu du clocher de l'ancienne église à un échafaudage édifié devant la nouvelle Notre-Dame. Les détails sont très poussés. Au premier plan, une rangée de badauds est rendu dans la manière, alors archaïque, d'Hubert Robert. La perspective de l'église paroissiale est sèche, même fautive; les arcs, notamment, tournent mal.
La Colonne Nelson est une peinture plus agréable. Non point par le coloris qui se rapproche de celui des autres peintures, mais par le dessin et l'aisance de la perspective.
On pourrait écrire le contraire de Québec vu de Lévis et de la Rade de Québec vu de la Citadelle.. Dessin lâche, inexact; détails lourds, d'une grande sécheresse linéaire, d'une opacité systématique; ciel d'un rose affreux, d'une harmonie si médiocre qu'elle abîme tout le reste.
Dans les Bouquinistes, on voit à droite Notre-Dame de Montréal en construction; à gauche, une maison de pierre avec orlet; à l'étalage, quelques gravures que contemple un amateur; derrière celui-ci, un mendiant porteur d'un sac.
Voici, enfin, Montréal vu du Saint-Laurent, composition que la gravure a popularisé; peinture de style fâcheusement romantique, de coloris aigre et blafard, de dessin inexact. Avec la meilleure volonté du monde on ne reconnaît pas le mont-Royal dans cette cascade de monticules sur quoi se projettent des rayons, à demi masqués par des nuages gris; on hésite à croire que les maisons de la métropole fussent construites avec tant de régularité et fussent alors si jaunâtres...
À l'égard de ces peintures, il ne convient pas d'épuiser la réserve des épithètes laudatives. Bartlett est un topographe. C'est tout. Il n'est féru ni d'originalité, ni d'harmonie. Chargé de faire connaître la Nouveau monde aux bourgeois moyens de Londres, il recherche plus la vraisemblance que la vérité absolue; plus le chic de l'exécution que l'effet vraiment artistique. Parfois il attrape le pittoresque, il soulève un coin de poésie.
Impossible de le comparer, même l'ombre d'un instant, à de Dreux, à Devéria, à Lami; encore moins à Corot d'avant le voyage d'Italie. Même au Canada, Bartlett supporte mal le parallèle avec George Hériot, avec les Bouchette père et fils, avec Richard Dillon, Cockburn et James Duncan. Combien d'autres, d'ailleurs, ont vu la nature québécoise avec plus de perspicacité, d'émotion, et l'ont rendue avec plus de charme. S'ils n'ont pas un moindre mérite que Bartlett, ils sont loin d'être aussi connus que lui. Car ils n'ont pas bénéficié comme lui d'une immense réclame qui dure encore; surtout ils n'ont pas uvré pour le compte d'un éditeur londonien
En dépit des défauts que j'ai signalés, les peintures de Bartlett devraient rester au Canada-français et non reprendre le chemin de l'Autriche ou [sic] habite leur propriétaire. Elles orneraient fort bien le Château Ramesay, à Montréal; elles seraient une précieuse acquisition pour le Musée du Vieux-Québec, si ce musée existait autre part que dans l'imagination de quelques amateurs qui gémissent en silence sur la perte de trop nombreux témoignages de la vie de nos pères. Souhaitons qu'il se trouve parmi nous un riche intelligent (Canadien-français, si possible) qui achète les neuf peintures de Bartlett, en jouisse de son vivant et les lègue à l'un de nos musées. Ce geste serait nouveau, assurément; mais il n'est pas trop tard pour commencer.