Gérard Morisset (1898-1970)

1936.02.29 : Pour la conservation des oeuvres d'art

 Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Art - Conservation 1936.02.29

Bibliographie de Jacques Robert, n° 123

La Nation, vol.1, n°4 (29 février 1936), p.4.

POUR LA CONSERVATION DES ŒUVRES D'ART

A la demande de mon ami Bouchard, j'ai rédigé ce court article qu'on va lire. Est-il besoin d'ajouter qu'en collaborant à la NATION, je n'entends pas partager toutes les idées sociales de son directeur ni de ses collaborateurs. La réciproque peut être vraie. - G.M.

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Dans une lettre fameuse dont le titre, Guerre aux démolisseurs !, éclatait comme une sonnerie de clairon parmi les nobles désabusés du règne de Charles X, le jeune Hugo - il avait alors vingt ans - prenait à partie les destructeurs plus ou moins conscients de la richesse artistique de la France.

Les démolisseurs, hélas! étaient à l'œuvre depuis le troisième quart du XVIIIe siècle.

Ils étaient apparus d'abord sous la forme des… chanoines qui faisaient éventrer les vitraux du moyen-âge pour qu'on vit mieux "la belle ouvrage" de leurs retables en rocaille; démolir les clôtures de chœur pour transformer leurs pierres sculptées en cailloux de carrelage; arranger les autels au grand goût de l'époque, avec tout ce que cela comportait de destruction et de vandalisme.

Sous la Révolution, les démolisseurs avaient eu beau jeu. Ils étaient les clients les plus assidus des enchères nationales. Ils achetaient des églises désaffectées, des châteaux et des abbayes et les dépeçaient stupidement pour en disperser les dépouilles aux quatre coins de l'Europe occidentale. Cela était devenu une industrie réservée d'abord aux seuls profiteurs de chaos révolutionnaire, puis ouverte à l'iniative de tous les citoyens entreprenants et pas trop rongés de scrupules.

Sous le Consulat, on démolit consciencieusement; sous l'Empire , on continue cette œuvre sous l'œil indifférent des préfets. Même sous le réactionnaire Louis XVIII et le bigot Charles X, on abat des clochers, on mutile des portails, on arrache des bas-reliefs, on se dispute les pierres sculptées et les statues, on s'acharne sur les monuments anciens qui n'ont plus une utilité immédiate et contiennent assez de jolies dépouilles pour enrichir leur homme…

Cela eût durée longtemps - peut-être jusqu'à la destruction de tous les édifices abandonnés - sans le coup de tonnerre de la lettre de Victor Hugo. D'autres écrivains romantiqques [sic], des archéologues aussi, répétèrent le cri d'alarme du poète. La Commission des Monuments historiques fut fondée en 1837; l'Etat prit en tutelle les monuments anciens; les collectionneurs, parfois plus clairvoyants que les critiques d'art, tinrent à sauver les plus belles pièces, qui achevaient de s'abîmer dans les arrières-boutiques des antiquaires. Si bien qu'en vingt-cinq ans, les œuvres d'art du Moyen-âge et de la Renaissance, (édifices, sculptures, peintures et objets décoratifs), trouvèrent non seulement des acquéreurs passionnés, mais des protecteurs intelligents.

L'histoire se répète.

Ce qui s'est passé en France et ailleurs durant plus d'un siècle sévit au Canada depuis plus de cinquante ans.

Comme si les incendies n'étaient pas suffisamment désastreux ni assez fréquents, nous avons volontairement réduit de moitié notre patrimoine artistique: destructions pures et simples, restaurations aussi prétentieuses que maladroites, réfections de mauvais goût, démolitions, vente de pièces de mobilier et d'orfèvrerie à nos avides voisins, relégation d'œuvres d'art sous les ravalements ou dans les caves de sacristies et de maisons bourgeoises au bénéfice de la camelote industrielle… On comprend qu'un amoureux de la petite histoire ait écrit cette phrase dure mais juste: "Nous avons détruit une insouciance inconcevable."

Que nous ayons été inintelligents, pleins d'un j'm'en foutisme puéril: irrespectueux envers le passé que nous galvaudions en même temps que nous l'exaltions, cela crève les yeux. Et je me rappelle l'exclamation d'un jeune Français à qui je faisais part de notre vandalisme en matière d'art:

- Mais je croyais, comme bien d'autres, que vous étiez traditionalistes dans votre pays…!

-Si. Nous le sommes, dus-je-lui réopndre [sic], mais uniquement lorsqu'il s'agit de rites.

Ne serait-il pas temps de réagir? de répéter le cri de Victor Hugo: "Guerre aux démolisseurs"? Non seulement pour sauver de la destruction les misérables épaves qu'il nous reste; non seulement pour permettre aux érudits de ne pas travailler dans le vide. Mais encore par souci intellectuel; par respect pour la mémoire de nos pères qui, soit dit en passant, nous valaient bien; pour montrer aux autres que nous ne sommes pas une tribu nomade, un troupeau de hordes dénuées de tous sens du beau, sans aspirations comme sans passé; pour nous prouver à nous-mêmes que nos ascendants n'ont pas lutté en vain pour léguer un peu de culture. Et si notre devise veut dire quelque chose, souvenons-nous du temps, lointain hélas! où nous étions Français, où nous participions intensément à la vie française en ce qu'elle a de plus profondément hument [sic] humain: la littérature et les arts, c'est-à-dire le sourire même de la nation généreuse qui nous a donné naissance.

Mais ce souvenir est une fonction stérile quand elle n'est que l'exercice indolent de la faculté de rêvasser; malsaine, quand elle n'a pour objet que la gloirification de ceux qui ont eu la veine d'être nos pères.

Il faut autre chose.

Il faut comprendre que nous sommes que les dépositaires de notre patrimoine artistique: que nous devons le transmettre en aussi bon état que possible aux générations qui poussent; que nous n'avons pas le droit de détruire des œuvres d'art ni de les transformer pas des restaurations opérées sans discernement; que si nous leur témoignons parfois quelque dédain, cela ne nous autorise pas à ne pas les respecter.

Car les œuvres d'art, peu importe leur tenue, sont des témoignages du passé, de précieux éléments d'information. On ne supprime pas des témoignages sous prétexte qu'ils sont atteints de vétusté; on n'a pas la faculté de les faire mentir en les altérant ou en les maquillant; on ne peut négliger les éléments d'information, surtout quand on en pèse mal la valeur. Au contraire. On les accepte tels qu'ils sont, on les conserve jalousement; on veille sur leur état; on les soustrait, au besoin, à la rapacité des mercantis; on fait le nécessaire pour que nos œuvres d'art ne quittent pas le territoire qui les a vues éclore.

Nous nous sommes suffisamment désintéressés jusqu'aujourd'hui de notre patrimoine artistique.

Il est temps que nous ressentions le besoin d'en assurer la conservation.

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)