Gérard Morisset (1898-1970)

1936.03.28 : Peintre - Hamel, Théophile

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Hamel, Théophile 1936.03.28

Bibliographie de Jacques Robert, n° 199

Le Soleil, 28 mars 1936, p.9.

L'Exposition Théophile Hamel

Cet artiste estimable est presque un inconnu chez nous. Sans doute sa carrière trop courte y est-elle pour quelque chose. Sa discrétion aussi: doué d'un caractère doux, profondément sympathique, il était par nature porté à l'effacement; il fuyait la réclame (contrairement à son maître Plamondon qui provoquait sa mise en vedette chaque fois qu'il en avait l'occasion). N'est-ce pas de notre faute, du reste, si nous connaissons si peu les œuvres de Théophile Hamel? Peut-être. Car nous avons entretenu trop longtemps une indifférence opaque à l'égard de nos artistes, à croire que l'excellence de leur labeur nous parût une chose négligeable.

Aussi bien est-ce une heureuse initiative qu'a eu M. Athanase David d'avoir réuni au Musée provincial quelques œuvres, portraits et peintures religieuses, esquisses et compositions, de Théophile Hamel. Les amateus [sic] d'art pourront se faire une idée - si mince soit-elle, car les pièces exposées ne sont pas en grand nombre ni d'égale tenue - de l'art probe et solide de ce peintre.

Son art, Théophile Hamel le doit d'abord à Antoine Plamondon, son aîné de treize ans, auprès de qui il assimile les formules de l'Ecole française de 1830; ensuite aux grands Bolonais dont il admire et copie les œuvres dans les églises et musées de Rome, de Venise et de Florence; enfin aux Flamands, surtout à Rubens, dont il étudie consciencieusement les ouvrages à Anvers même, entre 1843 et 1846.

Jusqu'en -843 [sic] , date de son départ pour l'Europe, il peint comme son maître Plamondon, en bon élève soumis dont l'horizon est borné aux prescriptions scolaires. À son retour en août 1846, sa manière, pas très originale mais personnelle, reflète à merveille les influences française, italienne et flamande. Il s'attache à la clarté de la forme comme les Académistes de l'Ecole daviolenne; il compose à la façon bolonaise, c'est-à-dire avec le sens aigu de la répartition des contours; il peint dans le genre flamand du XVIIe siècle, avec beaucoup de chaleur dans le coloris, des dégradés savants dans la touche, de la fraicheur dans les tons et des rouges éclatants dans les ombres des chairs.

Voilà toute l'esthétique de Théophile Hamel. Pas de complications inutiles; pas trop de subtilité; le moins possible de morceaux de bravoure où l'artiste étalerait sa virtuosité; encore moins de rouerie. Toujours de la sincérité, de la discrétion; un métier franc, honnête, qui ne se dément pas pendant vingt-cinq annnées; une sensibilité fine qui s'amenuise parfois à force de retenue.

Qu'on examine maintenant, à la lueur [des peintures] exposées au Musée provincial.

La plus ancienne est une Assomption qu'on dirait être de la main de Plamondon tant elle rappelle sa peinture. L'original, œuvre de Murillo, est au Musée du Prado, à Madrid. La copie de Théophile Hamel a dû être exécutée d'après une gravure; à moins que ce ne soit d'après une copie de Plamondon. Cela expliquerait que le copiste n'ait respecté que l'ordonnance de l'original.

Je serais tenté d'en dire autant de Descente de Croix [Note 1. Cette toile a été exposée à l'Académie Commerciale en 1920.]d'après Rubens. Certes, le dessin est exact, l'ordonnance est la même que celle de l'admirable tableau de la cathédrale d'Anvers. Le coloris est différent; les visages aussi. Dans la copie de l'artiste canadien, on ne voit point la somptueuse tache orangée que fait la robe de Marie-Madeleine dans la composition de Rubens.

De l'automne de 18443 [sic] et de 1844 datent quelque vingt aquarelles prestement enlevées, hautement colorées. Ce sont des études faites d'après des modèles vivants [sic] Les unes représentent des moines, capucins ou autres, avec leur bure si bien rendue; d'autres font voir des jeunes femmes assises ou debout, portant des costumes populaires ou caractéristiques où les vermillons vibrent avec éloquence, des hommes du peuple vêtus avec pittoresque; les autres sont de bons morceaux scolaires, des exercices calligraphiques, pourrait-on dire. Nous sommes loin évidemment des merveilleux dessins de Chassériau et de Courbet, contemporains de Hamel dans lesquels le trait bouge et les blancs scintillent. Ne récriminons pas trop. Car sous la direction des pâles artistes et des rigides professeurs de l'Académie d'Anvers, le jeune Canadien ne pouvait faire autre chose.

Passons rapidement sur des dessins extrêmement durs exécutés à Milan d'après la Cène de Léonard.

Il y a mieux.

Le Pèlerin n'est pas une vilaine chose. Il y a du caractère dans cette tête de vieillard barbu; du mouvement dans ce corps fatigué qu'on devine sous le manteau sombre. L'homme tient un bâton dans ses mains; sur sa poitrine, deux coquilles Saint-Jacques. Au fond, un paysage de montagnes avec les ruines d'un temple. Cette pièce est signée et porte la date de 1846, l'année même du retour de l'artiste à Québec.

Le coloris de la peinture précédente est un peu abîmé. Par contre voici une pièce qui s'est dorée avec le temps: Saint Laurent montrant les trésors de l'Église aux Romains. C'est une composition académique qui, en dépit de certaines qualités de facture, est loin de posséder le charme de l'esquisse du même sujet, exposée au-dessous. Dans cette esquisse, il y a du souffle et de las pontanéité [sic] , de la richesse dans les harmonies.

La Vierge à l'oiseau est une copie. L'original, œuvre de Charles-Antoine Coypel, est à l'Hôtel-Dieu de Québec [Note 2. La Vierge à l'oiseau par Charles-Antoine Coypel (1694-1752) a été exposée a l'Hôtel-Dieu en août 1934. Elle avait été donnée à l'Hôtel-Dieu par l'intendant du Puy. Cf. L'Evénement, 29 août 1934 p.4.]. Hamel en a tiré une copie fidèle mais un peu sucrée; trop de rose: un modèle trop mou, des visages trop suaves.

- O -

Quelles que soient les qualités des pièces que je viens de passer en revue, elles ne valent point les portraits que Théophile Hamel a multipliés avec une inlassable conscience artistique.

Hamel est avant tout un portraitiste. Même quand il compose des tableaux religieux, ce sont des portraits qui meublent ses peintures, à tel point que certaines œuvres de l'artiste, découpées avec un peu d'art, pourraient fournir des effigies qui ne manqueraient pas de caractère. Ses portraits, écrit Louis Gillet dans l'Histoire de l'art d'André Michel, sont "des documents honnêtes et sérieux qui témoignent d'une certaine recherche de style". Documents honnêtes et sérieux, oui; mais dans lesquels la recherche du style est réduite à l'état d'intention. Car ce qui préoccupe Théophile Hamel, c'est la ressemblance parfaite la vraisemblance du modelé et la chaleur des tons de chair. Presque tous ses portraits sont dorés, ambrés, comme si l'artiste les avait peints avec un rayon de soleil couchant. Et l'on s'étonne que Dupré et de Noville aient écrit cette phrase: "Sa couleur est correcte et froide." [Note 3. Cf. Le Canada illustré. Paris, 1919, p. 267.]

Les deux portraits de l'artiste par lui-même sont des témoignages précieux.

L'un date de 1943 [sic]; [Note 4. Ce portrait a été donné au Musée provincial par la famille Hamel.] l'autre a été peint en 1857, l'année même du mariage de l'artiste. Dans le premier, le dessin est juste, la composition aimable; mais la couleur est brouillée, les harmonies sont louches. C'est que le peintre n'avait pas encore affiné sa manière ni clarifié sa palette au contact des Flamands et des Français.

Après son retour en 1846, quelle transformation! On le constate en examinant l'autre portrait de l'artiste. La figure est vue presque de face; les yeux sont vifs et on les devine mobiles et bienveillants; le visage est modelé dans des tons chauds, lumineux, surtout le front large et intelligent, front d'un homme loyal et plein de bonté; les favoris abondants sont roux, les cheveux grisonnants; et pour mettre en relief les harmonies du visage, le veston noir crée une masse sombre en bas de la toile. Tout Théophile Hamel est dans ce portrait: dessein [sic] clair et précis, composition plaisante, couleur ambrée et chatoyante. Quelques peccadilles: le fond trop uniforme, le modelé parfois trop lisse, l'abus du vermillon.

On retrouve les mêmes caractères dans le portrait de Madame Théophile Hamel (née Georgiana Faribault), dans ceux de François-Xavier Hamel et de sa femme, parents de l'artiste, dans l'effigie de Georges-Barthélémy Faribault, [Note 5. Ce portrait, daté de 1870, est une réplique. L'original peint vers 1859, se trouve dans le salon de la Société historique et littéraire de Québec.]beau-père de l'artiste. Le portrait de Madame Faribault me laisse songeur. J'y verrais volontiers une excellente copie d'une non moins excellente peinture d'Antoine Plamondon. Mais où est l'original?

Voici enfin deux portraits assez curieux, M. Cirice Tétu et sa fille, Mme Tétu et son fils, datés de 1852. Ce sont des "documents honnêtes" dans lesquels l'exécution laisse un peu à désirer. On dirait que l'artiste, las de tant de détails fastidieux, dédaigne les difficultés pour finir plus tôt. Ce sont d'ailleurs des pièces archaïques avec des bases de colonnes et des draperies à la manière du début du XVIIIe siècle. Les visages sont assez bien peints les physionomies sont sympathiques. Mais le coloris est aigre et les accessoires manquent de réalisme. [Note 6. Toutes les pièces dont il a été question dans cette étude appartiennent à la famille de Madame Gustave Hamel. Qu'elle veuille bien croire à la reconnaissance de tous les amateurs d'art.]

On voudrait trouver là des pièces de plus d'envergure, des portraits-groupes d'enfants (Théophile Hamel en a fait de fameux), des natures mortes ou encore des effigies de personnages célèbres comme Chiniquy et La Fontaine. Il y aurait de si belles peintures à suspendre la la [sic] cimaise du Musée provincial.

Car Hamel n'est pas seulement un portraitiste officiel "correct et froid". C'est un artiste sensible, un homme aux impressions fines, aux réactions intérieures. C'est un artiste tout en nuances; non pas qu'il soit d'une subtilité à toute épreuve, mais il ne recherche point la puissance ni la vigueur. Il se contente plutôt de peindre comme l'y pousse son tempérament: avec délicatesse, avec discrétion. De là sa touche fondue, souple mais timide; ses couleurs sagement étalées; son dessin à la fois juste et un peu sec.

De son retour d'Europe en 1846 jusqu'à sa mort, il fait preuve des mêmes qualités, il conserve sa manière qui plaît tant aux bourgeois de l'époque. Sa clientèle est considérable, car son caractère aimable, la dignité de sa vie et son art consciencieux lui valent une brillante réputation. Il portraiture les bourgeois de Québec; il s'en va travailler à Montréal; il va peindre à Toronto les politiciens du régime de l'Union: il se rend même aux Etats-Unis pour y peindre des portraits. Québec reste son port d'attache. Dans son atelier de la rue des Carrières, les grands personnages de la politique, de la magistrature et du clergé défilent sans cesse devant son chevalet, jusqu'au jour où l'artiste tombe d'épuisement au printemps de 1870.

Pourtant il n'a que cinquante-deux ans. Mais il se sent touché; il ne se trompe pas. A l'automne, il devient évident que le peintre n'en a plus que pour un mois ou deux à vivre. Le 20 décembre il s'éteint doucement, avec la sérénité qu'il a apportée aux moindres actes de son existence.

Ses amis de l'Institut canadien portent le deuil; Ernest Chagnon retrace sa carrière dans le Courrier du Canada. Aux funérailles de l'artiste, le 27 décembre, on remarque, écrit un chroniqueur, "l'élite de la société québécoise, à commencer par Sir N.-F. Belleau, lieutenant-gouverneur".

Théophile Hamel a été fidèle à son art toute sa vie; il a droit a beaucoup de reconnaissance.

Bas de vignettes:

[1]- Portrait de l'artiste par lui-même, peint vers 1843, avant son départ pour l'Europe. Donné au Musée provincial par Mme Gustave Hamel.

[2]- Portrait de l'artiste par lui-même, peint en 1857 peu de temps après son mariage. (Collection de Mme Gustave Hamel).

[3]- Portrait de Madame Théophile Hamel, née Faribault. Peint en 1857. (Collection de Mme Gustave Hamel).

[4]- Portrait de M. Cirice Têtu et de sa fille 1852. (Collection de Mme Gustave Hamel).

[5]- Portrait de Madame Georges-Barthélémy Faribault, née Julie Plante, morte à Paris le 18 mars 1852. Probablement une copie par Hamel, d'après une peinture par Antoine Plamondon. (Collection de Mme Gustave Hamel).

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)