
Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Plamondon, Antoine 1936.03.30
Bibliographie de Jacques Robert, n° 079
Le Canada, 30 mars 1936, p. 2.
Un peintre monarchiste
Dès son jeune âge, Antoine Plamondon (né à l' Ancienne-Lorette , en 1804) est bercé par les douceurs ineffables de l'ancien régime et horrifié par les clameurs de la tourmente révolutionnaire. Dans sa famille, paysans attachés à la terre, il n'entend guère parler des événements qui secouent l'Europe. Mais à l'école du Frère Louis, au faubourg Saint-Roch, il écoute les diatribes du Récollet contre la Révolution. Si le Frère Louis admire le génie militaire de Napoléon, il pose des bornes à son enthousiasme, car il regarde le Petit Caporal comme un intrus, un usurpateur, l'Antéchrist en personne suivant l'interprétation d'une prophétie qui effraye les bourgeois de 1810.
Le Frère Louis n'est pas le seul à inculquer au jeune Plamondon de bons principes monarchiques. L'abbé Louis-Joseph Desjardins complète cet enseignement par le récit des horreurs de 1793. Il en sait quelque chose, lui; il a connu la geôle républicaine, il a vu les massacres du 2 septembre, il a été jeté brutalement dans cette alternative; adhérer à la Constitution civile du clergé ou prendre le chemin de l'exil. Fidèle à ses lettres de prêtrise, il quitte la France, traverse en Angleterre puis au Canada. L'abbé Desjardins cadet raconte donc à son élève Plamondon ce qu'il a vu ou ce qu'il a cru voir: le roi déchu, la reine torturée moralement dans sa prison du Temple, puis guillotinée; les bons citoyens traqués comme du bétail; les prêtres emprisonnés; les nobles pourchassés comme des bandits, bref le vice vainqueur de la vertu...
Ces choses se gravent dans la mémoire du jeune Plamondon à la manière d'une image d'Épinal et avec d'autant plus de profondeur que la théorie du pouvoir absolu jouit alors à Québec du prestige d'un dogme. Comme tous les Canadiens français, il se réjouit du retour des Bourbons en 1814, il s'enflamme pour le raisonnable Louis XVIII, il crie Vive le roi! à l'avènement de Charles X.
Ce dernier, libertin naguère, bigot et cérémonieux à la fin de sa vie, Plamondon a la bonne fortune de le voir souvent de 1826 à 1830, pendant son séjour à Paris. L'élève de l'École française - c'est le titre que prend Plamondon avec orgueuil - s'attache à la Restauration. Une bouffée de chaleur patriotique lui monte au visage chaque fois qu'il assiste à la revue des troupes dans la cour des Tuileries. Le roi passe, droit sur son cheval, majestueux avec sa figure martiale, ses cheveux blancs, son teint coloré, son costume somptueux. Il y a bien la lèvre inférieure qui s'étale désagréablement au bas du visage et communique à la bobine royale un tout petit air de stupidité. Sur ce détail, Plamondon est indulgent: n'a-t-il pas lui-même une lèvre inférieure massive, indiscrète tant par ses dimensions généreuses que par son ourlet, sans cesse tirée en bas par l'attraction du globe - tout comme son aîné Eugène Delacroix à qui il ressemble étrangement?...
Aussi bien, est-ce avec rage qu'il assiste en spectateur impuissant aux Trois Glorieuses, au départ de Charles X pour l'exil. Poignant souvenir que Plamondon rapporte à Québec à la fin d'août 1830. Il souhaite que le petit-fils du roi, celui qu'on appelle déjà Henri V, monte sur le trône de France. Mais non, c'est le duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume, à qui la chambre des députés offre la couronne. Plamondon accepte dans son cur ce changement de dynastie: la branche d'Orléans, c'est tout de même la monarchie, et non la hideuse révolution avec son républicanisme exécré (...)
Cela dure jusqu'en 1848. Au milieu de mars de cette année-là, il apprend coup sur coup la chute de Louis-Philippe, la proclamation de la république et les représailles des oppositionnistes de la veille contre les monarchistes. Il en déteste davantage les révolutionnaires et les brutalités de leurs réactions.
* * *
Si Plamondon pleure en silence sur les malheurs de la Maison de France, d'autres canadiens français s'en réjouissent bruyamment. Voici Joseph Légaré qui a depuis longtemps abandonné ses pinceaux pour suivre la politique de son idole Papineau et prêcher l'annexionnisme; voici Napoléon- Narcisse Aubin, Suisse d'origine, journaliste plein de talent et de gaminerie, homme d'un radicalisme tout en surface mais d'un persiflage de rapin; voici l'avocat Marc-Aurèle Plamondon, cousin du peintre, pince-sans-rire d'une finesse aimable; en voici d'autres, fatigués de la tutelle britannique, qui tendent toutes leurs forces à l'annexion du Canada à la république voisine. Ils portent des coups à droite et à gauche; ils frappent fort, trop fort parfois et souvent pas assez juste; ils ne reculent pas devant les gros mots; même ils s'en font gloire, car ils ne sont pas loin de croire - et psycologiquement ils ont à-demi raison - que les arguments tirent leur puissance de la violence des termes.
En l'automne de 1849, les passions politiques se déchaînent : à Montréal, on en vient aux voies de fait ; à Québec, on s'eng...et on écrit avec du feu, dirait-on.
Le 15 octobre, Aubin aiguise sa plume et décroche des traits cinglants. Entre autres gentillesses, il traite de canailles.
Qu'on se rassure! Nulle bagarre sanglante; nul incident diplomatique. Ce n'est qu'Antoine Plamondon qui prend la mouche. Il prend aussi la plume pour défendre son opinion dans le Journal de Québec. Cette querelle nous vaut un savoureux article dans lequel il y a du sarcasme, de l'ironie un peu grosse et, naturellement, des erreurs.
Voyez plutôt:
qui s'amusait à noyer les plus belles vierges de son temps et qui en fit périr jusqu'à dix-huit à la fois; Robespierre qui fit trancher la tête à deux mille trente-sept personnes pour avoir leurs propriétés (sic); Garibaldi qui a été condamné à la prison pour vol, dans une cour criminelle de son pays en 1822 et qui vient encore de voler des millions aux Romains. Toutes ces actions-là et tant d'autres du même genre sont donc des actions vertueuses? et je m'étais donc trompé! Mais qu'importe, je ne change pas; je veux à cet égard mourir dans l'impénitence finale, n'en déplaise à M. Aubin et au radicalisme suisse tout entier."
Antoine Plamondon ne consent donc pas à capituler [Illisible]. Au contraire, il est monarchiste plus que jamais, les Yeux fermés, pourrait-on dire. C'est lui-même qui l'affirme en des phrases d'une dialectique serrée, comme on peut le voir par la citation suivante:
L'ambassadeur français, M. de Talleyrand, disait en présence de l'ambassadeur américain, dans le palais de l'ambassade française à Londres, que les Américains étaient tous des c...! L'américain répondit: Monsieur, si ce sont des c... vous conviendrez du moins que ce sont des c... fiers! - Des c... fiers! réplique le Français, oui, et ce sont de fiers c... !"
En quoi Plamondon faisait preuve d'une subtilité peu commune, car il perçoit une relation directe entre l'anecdote qu'il raconte et le début de son article...Mais il ne faut pas s'en faire. L'artiste n'a qu'un but: écarter de son nom l'épithète malsonnante que l'illustre Talleyrand a appliquée avec sans-gêne à nos voisins du sud. Il termine donc son poulet par ces mots:
nnière de l'annexion."[Note 1. Marc-Aurèle Plamondon avait signé, les initiales de ses prénoms et de son nom, le manifeste annexionniste que Plamondon veut réfuter ici.]
Ce qu'il fallait démontrer, n'est-ce pas?
L'histoire ne dit pas si les annexionnistes y souscrivaient avec plus de gaîté de coeur...