Gérard Morisset (1898-1970)

1936.06.23 : Église - Cap-Santé

 Textes mis en ligne le 3 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Cap-Santé 1936.06.23

Bibliographie de Jacques Robert, n° 080

Le Canada, 23 juin 1936, p. 2; 24 juin 1936, p.2.

A l'église du Cap Santé

I

L'église du Cap Santé possède quelques peintures d'Antoine Plamondon. Leur exécution s'échelonne sur un laps de cinquante ans. La plus ancienne date de 1825: les deux dernières portent le millésime de 1876. Les curés du Cap ont donc été fidèles à leur peintre, qu'ils estimaient d'ailleurs presque sans réserve.

L'abbé Félix Gatien [Note 1. Mort au Cap-Santé en 1844 [?]. C'était un sculpteur de talent et un amateur éclairé.], le premier, avait foi dans le talent de l'artiste. En 1825, il lui commanda une grande toile,les Miracles de sainte Anne, qui devait servir de pendant à la Présentation de la Vierge au temple que Joseph Légaré venait de peindre [Note 2. "Chacun de ces tableaux avec son cadre coûta 10 louis", nous apprend l'abbé Gatien dans l'Histoire du Cap-Santé.]. L'œuvre de Plamondon était destinée au retable de l'autel de sainte Anne. Elle n'y est plus. Par une étrange distraction, on l'a placée il y a peu de temps à l'autel de la Vierge tandis qu'on déménageait la Présentation de la Vierge au temple à l'autel de sainte Anne.

C'est une peinture patinée par le temps: les jaunes se sont dorés, les rouges se sont assombris; la poussière, en se collant sur la pellicule picturale, a communiqué à l'ensemble l'aspect d'une vieille chose de l'Ecole bolonaise.

On me permettra de reproduire ici la description que j'ai déjà faite de cette peinture. En haut à droite, sainte Anne est agenouillée sur des nuages compacts, cuivrés, floconneux; pour son âge, elle est encore avenante; elle est bien vêtue et sa figure n'est point vilaine. Elle intercède tant qu'elle peut auprès de son petit-fils en faveur des affligés de la terre. Le Christ est à gauche, vêtu de rouge; sa figure est plus placide que ne comporterait son état; il a même l'air de ne pas bien comprendre les supplications de sa grand'mère. On dirait qu'il lui murmure: "Ce n'est pas d'hier, n'est-ce-pas? qu'il y a des affligés, dans la vallée de larmes; il n'y a même que ça… il y en aura toujours." C'est un personnage tout de convention, avec un regard doucereux, une figure banale, une barbe postiche, une expression à la fois naïve et composée. Tout de même, le groupe de sainte Anne et du Christ plaît à l'œil, en dépit de ses défauts. Il y a bien les rayons, s'échappant de la tête de Jésus, qui étonnent par leurs lignes, géométriques trop rigides; il y a bien aussi le ciel où s'étale un mauve dépourvu de séduction… En bas, sont les misérables affligés, personnages que Plamondon a sûrement empruntés à des œuvres du Dominiquin, de Crayer et de Mignard. L'un d'eux gît à terre, presque nu, la tête levée vers le ciel; c'est, semble-t-il, un lépreux - pourquoi un lépreux? - qui n'a pas l'air de trouver la vie gaie. A côté, c'est une femme à genoux. On voit encore d'autres personnages, ou plutôt des bras et des jambes qui appartiennent sans doute à l'anatomie d'autres affligés dont on distingue mal les formes. Au fond, c'est la mer démontée, houleuse, qui secoue une barque à voile blanche; dans la barque un homme en détresse qui voudrait bien que sainte Anne n'oublie point de le secourir.

Ce tableau, dont le coloris est loin d'être désagréable, est le premier des nombreux Miracles de saint Anne que Plamondon a peints au cours de sa carrière.

Voici l'abbé Gatien mis en confiance. Il admire Plamondon: non seulement sa précocité - l'artiste a alors vingt-et-un ans - mais la facilité de son pinceau, son amour du travail. Il trouve à son tableau de Sainte Anne toutes les qualités des toiles de la collection Desjardins, la fraîcheur des tons en plus. Il songe donc à lui confier d'autres tableaux, par exemple celui du maître-autel. Le tableau qui y est installé en 1825 est une Sainte Famille inachevée du peintre Dusaultchoy [Note 3. Cette Sainte Famille était une toile de la collection Desjardins.], œuvre détestable au dire de l'abbé Gatien. Il veut l'enlever de là et la remplacer par une œuvre d'Antoine Plamondon. Celui-ci va au-devant des désirs du curé.

"Peu de temps après avoir fait le tableau de Sainte Anne, écrit l'abbé Gatien dans l'Histoire du Cap-Santé, M. Plamondon, sachant combien le tableau du maître-autel déplaisait à M. le Curé, fit généreusement les propositions suivantes à ce sujet: Ce monsieur offrait de faire, à la place du tableau du maître-autel… une copie fidèle du superbe tableau de l'Adoration des mages [Note 4. Cette peinture, œuvre de [?] , provenait de la collection Desjardins.], qui est à la chapelle des Messieurs du Séminaire de Québec, et dans les proportions qu'on voudrait déterminer; à condition qu'on lui abandonnerait le tableau actuel à grands personnages; qu'on lui donnerait trois louis en dédommagement pour les frais des matières du tableau qu'il ferait; enfin à condition qu'on lui donnerait la préférence pour faire les deux autres tableaux qu'on avait résolu de faire peindre pour mettre dans les deux grands trumeaux du chœur, pour chacun desquels tableaux avec leurs cadres, on lui paierait vingt louis; les sujets de ces nouveaux tableaux, ainsi que leurs dimensions, étaient au choix de M. le curé…"

Cette offre de Plamondon, l'abbé Gatien l'accepte sur-le-champ, tout heureux de se débarrasser de la Sainte Famille à grands personnages. Mais les marguilliers ne sont pas de son avis: "…changés tout-à-coup et comme par enchantement en admirateurs passionnés de leur tableau à figures gigantesques; et surtout charmés de ces couleurs qu'eux seuls y voyaient, et demandant avec une inquiétude ironique si le tableau qu'on leur offrait à la place du leur, serait aussi brillant et aussi haut de couleur, car c'était les seules choses qu'ils paraissaient alors le plus apprécier; en un mot paraissant désespérer d'avoir jamais dans leur église rien de si parfait en fait de peinture que leur grand tableau, MM. les marguilliers, rejetant les propositions de M. Plamondon, refusèrent obstinément d'abandonner le chef-d'œuvre qui orne leur maître-autel…"

L'abbé Gatien ne se décourage point. Il réunit à nouveau ses marguilliers, il les morigène, il les convainc que leur goût n'est pas ce qu'il y a de plus fin ni de plus éclairé ; il est même si éloquent qu'il force les fabriciens à revenir sur leur décision.

Mais il est trop tard. Antoine Plamondon part dans quelques jours pour l'Europe.

Avant de s'embarquer, l'artiste renouvelle ses propositions et s'engage à les remplir à son retour de Paris.

II

Voici Plamondon de retour de France. Là, il a travaillé sous la direction de Guérin; il a assimilé la technique de l'Ecole davidienne; il a acquis l'esprit d'observation; il a épuré son goût par la vision prolongée des chefs-d'œuvre du Louvre. Il est donc préparé à produire des œuvres classiques aussi bien par la composition que par le métier.

Et alors qu'attend l'abbé Gatien pour lui commander le tableau du maître-autel et les peintures des grands trumeaux? Hélas! le coffre de la fabrique est presque vide: à deux reprises, en 1826 et le 11 juin 1829, des bandits en ont harponné tous les louis disponibles…

En attendant que la caisse paroissiale se remplisse, Plamondon orne d'autres églises de ses grandes machines : Lauzon, Saint-Anselme, Neuville, Saint-Jean-Baptiste de Québec, Saint-Patrice de Montréal, la chapelle du Petit-Cap… Peu à peu, sous l'influence du goût bourgeois de la capitale, il délaisse la composition pour la copie. Cela demande si peu d'efforts! La clientèle est si satisfaite de se donner l'illusion d'un patrimoine artistique reluisant…

Il n'est donc pas étonnant que toutes les autres peintures que Plamondon a faites pour l'église du Cap Santé soient des copies.

C'est en 1859 qu'on rencontre de nouveau le nom de Plamondon dans les archives du Cap Santé. A cette date, il restaure la Sainte Famille de Dusaultchoy, que l'abbé Gatien prisait si peu. Mais les retouches de l'artiste ne peuvent donner à ce navet les qualités qu'il n'a point. Aussi bien, décide-t-on de s'en débarrasser, et avec élégance: on en fait cadeau à la paroisse naissante de Portneuf. Pour le remplacer, on commande à Plamondon une copie de la Vierge au diadème (ou au voile ) par Raphaël. On sait que l'original est au Musée du Louvre; c'est une peinture d'environ vingt-six pouces par vingt. Le copiste en a tiré une toile d'une douzaine de pieds de hauteur. Il ne s'est pas contenté d'agrandir exagérément le sujet; il a peuplé le ciel d'un motif emprunté à une autre œuvre de Raphaël - le Père éternel entouré d'anges - et il a modifié considérablement le coloris, en ne ménageant pas les ocres et les mauves. Cela fait un ensemble cahotant. Le sujet ne parvient pas à meubler cette toile trop grande; la couleur fait tache sur la muraille du fond, et une tache désagréable. Cette peinture, commandée en 1861, porte le millésime de 1866.

L'année suivante, 1867, Plamondon signe deux médaillons de facture plus soignée: une copie du Christ de la Cène de Léonard de Vinci et une copie de la Vierge à la chaise de Raphaël.

Drôle d'idée tout de même que celle d'isoler le Christ de Vinci et de l'enserrer dans un ovale en largeur. L'opération était périlleuse. Plamondon s'en est assez bien tiré: son personnage, bien modelé, se détache sur un fond gris rehaussé de mauve.

La Vierge à la chaise, copiée sur une gravure au burin, est intéressante en ce sens que le copiste a substitué son propre coloris à celui de Raphaël. Le dessin est la reproduction photographique de l'original. Plamondon a souvent reproduit ce sujet, tout comme son confrère Antoine-Sébastien Falardeau; l'un et l'autre lui trouvaient une originalité, un charme et une perfection extrêmes. Nous en jugeons autrement aujourd'hui. Sans accepter toutes les critiques acerbes et parfois injustes de Huysmans, nous préférons le Raphaël des Chambres au Raphaël des Madones . Il y a cent ans et moins, c'était le contraire. Cela explique que nos églises possèdent tant de copies d'après Raphaël et que nos amateurs n'aient juré que par le maître d'Urbin.

Voici les deux dernières copies que Plamondon a exécutées en 1876 pour l'église du Cap Santé: la Mort de saint Joseph et la Descente de croix.

La Mort de saint Joseph est une fort vilaine toile, aussi mal peinte que mollement dessinée, un de ces navets incontestables que Plamondon a multipliés pendant sa longue et trop laborieuse vieillesse. Ce n'est pas une copie littérale; c'est la transposition maladroite de deux peintures françaises du XVIIe siècle.

La dernière copie, le Christ descendu de la croix, ne manque pas d'une certaine souplesse dans le modelé ni de goût dans la couleur. C'est que le talent du copiste était largement soutenu par les fortes qualités de la composition originale. Ce Christ descendu de la croix est l'une des dernières grandes peintures religieuses du XVIIIe siècle. Commandée par Louis XVI en 1788 pour le retable de la chapelle de Fontainebleau, elle porte la signature de Jean-Baptiste Regnault; elle est datée de Rome, 1789. Jean-Baptiste Regnault, créé baron par Charles X et mort en 1829, c'était tout simplement le Père la Rotule, plaisant surnom que lui avait valu son extrême application à rendre les moindres détails anatomiques.

L'original est aujourd'hui au Musée du Louvre et ne dépare pas la salle où sont exposées les plus belles œuvres de Pierre-Paul Prud'hon. La composition pyramidale de Regnault est classique dans ses moindres parties; le coloris rappelle celui de Subleyras ou, mieux, de Jouvenet.

Cette fois, Plamondon a respecté son modèle. Il faut lui en savoir gré; car cela ne lui est pas arrivé souvent.

* * *

Les six peintures de Plamondon et la copie de Joseph Légaré complètent discrètement le parti décoratif de l'église du Cap Santé. La décoration sculptée, œuvre de Raphaël Giroux, est sobre, élégante, sans surcharge. Mais c'est un décor plaqué, un décor d'emprunt dont les éléments sont tirés de Vignole, avec des motifs Louis XV. Il n'y a donc aucune recherche de style, aucune trouvaille décorative dans cet ensemble. On y a appliqué des recettes avec la détermination de se rapprocher de la tradition canadienne, en rajeunissant arbitrairement les cartouches et les éléments secondaires.

Cet esprit d'imitation, parfaitement généralisé au Canada français vers 1850, se retrouve dans la décoration picturale. Sauf en de rares circonstances, Plamondon, Légaré, Roy-Audy, Théophile Hamel et leurs émules ont adapté à nos églises l'art classique du XVIIe et du XVIIIe siècle [sic]. C'est un art indigent, sans doute. Mais il est de même tenue que notre architecture religieuse de parade…

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)