Gérard Morisset (1898-1970)

1936.08.19a : Peintre - Dessaillant, Michel

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Dessaillant, Michel 1936.08.19

Bibliographie de Jacques Robert, n° 081

Le Canada, 19 août 1936, p. 2.

Michel Dessailliant de Richeterre

Je présume que Michel Dessailliant de Richeterre (ou Destaillant de Rissettière, c'est le même personnage) avait étudié les éléments de la peinture à l'École des Arts et Métiers de Saint-Joachim, avant 1700; mais je n'en suis pas sûr. Du reste, on sait fort peu de chose de sa vie.

En 1701, il est à Montréal. Il y peint le portrait de Mme. de Repentigny et signe pour cet ouvrage un reçu ainsi libellé: "Je confesse avoir reçu de Monsieur Martel la somme de quarante livres monoies du pais (monnaie du pays) pour le portrait de Madame de Repentigny, le seizième décembre mil sept cent un" [Note 1. Cette pièce est conservée à la Bibliothèque municipale de Montréal; elle m'a été aimablement communiquée par M. Ægidius Fauteux, qui voudra bien agréer l'expression de ma vive gratitude.].

Quarante livres pour un portrait, c'est peu. Mais la pièce d'archives ne dit pas s'il s'agit d'un dessin au crayon ou d'une toile peinte...Qu'importe. Nous apprenons par cette phrase que Dessailliant de Richeterre se livrait à la peinture; ce qui autorise M. Antoine Roy à écrire: "Pour Michel Dessailliant de Richeterre, pas d'hésitations, nous sommes fixés. Celui-là s'asseyait au grand art: il faisait des portraits."

Cinq ans plus tard, on signale sa présence au Détroit. Et c'est peut-être lui qui peint, pour le fondateur de cette ville, M. de Lamothe-Cadillac, "un grand tableau de la sainte Vierge en bois doré", inventorié le 25 août 1711, à la mort du fondateur de la Louisiane [Note 2. Cf. Bulletin des recherches historiques, vol. XXIV (1916) p. 135.]. Sans doute attend-on son prochain retour à Québec puisque le procureur du roi, ne connaissant pas la valeur marchande du matériel pictural de l'hydrographe Deshayes, mort à Québec le 18 décembre 1706, se réserve de le faire "estimer par le sieur Destaillant, peintre, pour y mettre le prix." [Note 3. ibid., Vol XXII (1916) p. 123.]

En 1708, on le rencontre à Montréal. L'année suivante, il habite Québec. En 1710, il y est encore et signe une lettre, datée du 25 octobre, qui se trouvait dans la collection de Philéas Gagnon. Puis on le perd de vue. En sorte qu'à son égard, il convient de poser les mêmes points d'interrogation que pour maints autres artistes d'autrefois: "Est-il retourné en France? est-il mort dans son pays d'adoption?" On n'en sait rien encore...

* * *

Nous sommes mieux renseignés sur quelques unes de ses œuvres.

Je ne parle pas du portrait de Mme de Repentigny, que je n'ai pu retrouver; mais de certaines effigies de religieuses conservées à Québec.

La première est celle de la Mère Louise Soumande de Saint-Augustin, née à Québec en 1664, morte le 28 novembre 1708 à l'Hôpital-Général dont elle était supérieure. La toile n'est pas signée. Elle porte au revers cette inscription: "Tirée après sa mort par M. Dessaillant, l'an 1708" [Note 4. Ce portrait a été reproduit dans La famille Juchereau-Duchesnay (p.179), sous le nom de Geneviève Juchereau Duchesnay de Saint-Augustin (...).]. C'est donc un portrait de morte, tout comme ceux des Mères de Saint-Joseph et Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys et Marie D'Youville.

Par analogie, les portraits suivants sont de la même main: ceux de la Mère Geneviève Juchereau-Duchesnay de Saint-Augustin (Québec, 1684 - Québec, 1730), de la Mère Marie-Joseph Juchereau-Duchesnay de l'Enfant-Jésus (Beauport, 1699 - Québec 1760) et de la Mère Marie Lemaire des Anges [Note 5. Une copie de ce portrait exécuté vers 1835, se trouve chez les Ursulines des Trois-Rivières.], fondatrice du couvent des Ursulines des Trois-Rivières. Ces portraits, abîmés et couverts de repeints, sont loin d'être élégants. Ils ont une parenté évidente avec les autres productions de l'école de Saint-Joachim, notamment les ex-voto de Sainte-Anne; ce qui me faisait écrire plus haut que Dessailliant de Richeterre avait peut-être étudié son art à l'école fondée par Mgr de Laval.

Ce sont des effigies peintes d'une main à la fois lourde et méticuleuse; des effigies quasi photographiques à force de conscience, d'autant plus vraies que l'artiste, en les brossant, n'avait qu'une préoccupation: parvenir à la ressemblance parfaite de ses modèles. Il réussit parfois; et alors ses œuvres frappent, non par l'élégance et la diversité de leur composition, mais par une certaine puissance âpre et fruste qui naît de l'observation prolongée.

On retrouve ces caractères dans d'autres portraits de l'époque.

Celui de Mgr de Saint-Vallier, conservé à l'Hôpital Général; celui de la Mère Juchereau de Saint-Ignace, qu'on peut voir à l'Hôtel-Dieu de Québec [Note 6. Il ne s'agit pas ici, du copie de ce portrait exécuté vers 1835, se trouve chez les Ursulines des Trois-Rivières.portrait qui a été exposé en 1934 à l'Hôtel-Dieu de Québec et qui doit dater des environs de 1880; mais d'un portrait peint peu de temps avant la mort de la Mère Saint-Ignace, soit vers 1715. ]. Ces deux ouvrages ne possèdent point d'élégance; leur modelé est laborieux, leur coloris est vaseux. Mais l'expression des visages n'a rien de flatté; elle est alerte, spontanée. Le portrait de Mgr de Saint-Vallier, notamment, étonne par la brutalité de la ressemblance. L'évêque n'est point beau! il est même laid avec ses yeux torves, ses traits durs, son front obstiné et sa lèvre dédaigneuse; et les jolies boucles de cheveux qui encadrent ses joues ne parviennent point à faire oublier le reste.

Voici une dernière peinture qu'on pourrait attribuer avec vraisemblance à Dessailliant de Richeterre: Mgr de Saint-Vallier en prière devant le coeur de Marie percé d'un glaive. C'est une grande toile peinte en 1724 [Note 7. Les comptes de l'Hôpital Général ne mentionnent que le coût de la toile non peinte.]; elle orne la chapelle latérale sous laquelle l'évêque fut inhumé au début de janvier 1728. Mgr de Saint-Vallier, bouffi et corpulent, est agenouillé à droite devant un livre où sont inscrits quelques versets du psaume XV; à gauche, un petit autel au-dessus duquel rayonne un coeur entouré de quatre têtes d'anges. Alors que presque toutes les toiles de Dessailliant sont devenues blafardes, celle-ci a tourné au jaune, ou plutôt à des tons ambrés tout à fait charmants. Sous la chaleur des tons, on reconnaît vite la touche laborieuse de Dessailliant.

* * *

À l'égard de cet artiste quasi inconnu, je n'en sais pas davantage. Quand nous aurons exploré tous nos dépôts d'archives, sans doute aurons-nous trouvé des notes supplémentaires qui nous permettront d'esquisser avec moins d'imprécision la physionomie de ce peintre. En attendant, contentons-nous de ces renseignements, si maigres soient-ils...

 

 

 

web Robert DEROME

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