Gérard Morisset (1898-1970)

1936a : Peintre - Plamondon, Antoine

 Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Plamondon, Antoine 1936

Bibliographie de Jacques Robert, n° 217

Almanach de l'Action sociale catholique, vol. 20, 1936, p. 46-48.

La chasse aux tourtes

"Sales oiseaux", mâchonna le père Soulard accoudé à sa clôture de cèdre. "Ils sont en train de manger toute mon avoine".

"Tirez-leur des pruneaux, ils décamperont", répliqua Plamondon en clignant de l'oeil. "Vous, père Soulard, un sibon tireur que vous ne manqueriez pas ma grosse truie à quinze pieds".

Vexé, Soulard esquissa une grimace vite réprimée. Il ne voulait pas donner prise à la verve de son voisin. C'était bien assez d'avoir été la fable de Neuville pour une maladresse: voulant abattre une vieille rosse de vingt-trois ans qui se tenait à peine, il avait raté sa première balle et, de la deuxième, lui avait fracassé la mâchoire; épaulant de nouveau, il lui avait roussi l'oreille droite; finalement, il avait dû requérir les services du garçon-boucher du village.

Plamondon riait dans ses barbes.

- "Eh oui!", insistait-il, "prenez votre fusil du temps des Français, bourrez-le bien dur, là; épaulez lentement comme ça". Et Plamondon, le regard malicieux, se servait de sa longue pipe de terre comme d'une carabine. "...Épaulez lentement et visez bien. Avec une bonne charge de plomb, vous pourez bien abattre une trentaine de tourtes du coup".

- "Vous faites le fin , M'sieur Plamondon", répondit Soulard avec un sourire résigné. "Si vous êtes si habile, pourquoi que vous n'en tuez pas, vous, des tourtes? Je vous les paierais deux chelins la douzaine".

- "Deux chelins la douzaine! Père Soulard, vous voulez donc vous ruiner! Vous..."

Plamondon s'interrompit et leva la tète; le vieux Soulard aussi. Au-dessus d'eux passait un voilier de tourtes. Par cette calme matinée d'août, on les entendait voler. Elles s'avançaient en rangs pressés, battant des ailes lourdement, leur bec rose pointé vers l'horizon.

Le peintre les regardait passer; sa petite face pointue et chafouine riait finement.

Le père Soulard, face au soleil, ne regardait que d'un œil. L'autre était fermé et, à la commissure des paupières, il y avait un tel plissement de la peau qu'on eut dit une myriade de petites veines sombres. Le nez long et relevé ressemblait à un crochet de patère. Les moustaches tombantes prêtaient au visage un air bon-enfant. L'homme avait gardé sa pipe: du coin de la bouche, sortait un filet de salive jaunâtre qui coulait lentement sur une barbe de quatre jours.

- "Quel beau coup de fusil pour vous, père Soulard", fit Plamondon sans baisser la tête. "Vous devriez bien traîner toujours votre carabine avec vous..."

Les deux hommes sursautèrent. Un coup de feu retentit; au même moment, trois tourtes s'abattirent dans l'herbe. L'une voletait encore avec un bruit de crécelle. À chaque coup d'aile, de minuscules plumes blanches s'élevaient dans l'air tiède pour retomber avec une sorte de léger dandinement. Après quelques soubresauts, le volatile s'allongea sur le côté et ne bougea plus.

- "Honte à vous, Monsieur Soulard", s'exclama Plamondon avec une grandiloquence simulée. "On vient tuer vos tourtes sur votre propre terrain..."

Tout en parlant, il s'approcha des oiseaux morts. Il en saisit un par les pattes et commença de l'examiner avec attention. Il le comparait aux pigeons qui s'ébattaient jusque dans son atelier. "Bel oiseau" se disait-il. "Plus petit que mes colombes, mais d'un plumage moins simple, plus varié. Drôle de physionomie. Mes pigeons, bien domestiqués, ont une mine de basse-cour, au lieu que ces tourtes-ci sont des animaux sauvages. D'où ça vient, ces bêtes-là? Du Sud ? Bien sur que oui. Je voudrais bien savoir où ça passe l'hiver...Probablement dans quelque forêt des États. Elles n'ont pas grand chose à manger par là, puisqu'elles viennent bouffer notre grain. Tout de même c'est un bel oiseau. Beaux tons vieux-rose dans le cou et sur les ailes. Gris d'argent et blanc laiteux dans le plumage. Oh! ces jolies taches noires... Elles ont le cou plus long que les colombes; les ailes aussi. Ailes de goélands, ailes bien découpées. J'y pense. Cela ferait une jolie nature morte".

Le peintre tournait et retournait la tourte. De ses doigts nerveux il ouvrait à demi les yeux bribés [sic] , déployait les ailes, caressait le dos soyeux. Un peu au-dessus de l'aileron, une goutte de sang perlait sur la plume neigeuse.

Plamondon s'apprêtait à ramasser les autres tourtes lorsqu'il entendit une voix fraîche.

- "C'est vous, M'sieur Plamondon, qui avez mes tourtes?"

Et les branches des saules s'écartèrent pour laisser voir une frimousse d'une quinzaine d'années, rieuse, animée par la course et l'air du matin. C'était Édouard Picher, un gamin du village. Coiffé d'une casquette noire, il portait un long veston à revers et un pantalon beige. Au côté, une gibecière d'où pendaient des cous et des pattes. Dans ses mains, un fusil décoré d'appliques de cuivre ciselé.

- "Oui, c'est moi", répondit Plamondon. Puis d'un air faussement courroucé: "Ah! c'est toi qui vient abattre les tourtes de Monsieur Soulard jusque chez lui! Tu n'as pas peur? Et le père Soulard qui se préparait à aller chercher son fusil... Tu lui siffles son gibier, malheureux".

Le petit homme décontenancé, continuait de rire en regardant tour à tour le père Soulard et l'artiste. Il était essoufflé et, de temps à autre, aspirait longuement. Il finit pas dire d'une voix rapide:

- "Ça fait onze que je tue depuis le matin. Chez le père Baron, il y a un gros hêtre, ou plutôt deux hêtres. Je me suis caché derrière. Je tenais mon fusil comme ça. Tout à coup passe un voilier. Pan. Je tire et quatre tourtes tombent. Je suis resté à la même place. Un autre voilier, trois tourtes; un autre encore et quatre oiseaux. Ce coup-ci, je ne sais pas. Il me semble que j'en ai vu tomber trois. Albert disait cinq, mais je crois qu'il se trompe".

- "Tu en as trois", répondit Plamondon. "Regarde. Celle-ci n'est pas grosse, mais les deux autres sont dodues. Combien les vends-tu, tes tourtes? Un chelin?"

- "Je ne les vends pas, je les mange. C'est plus agréable et plus payant. D'ailleurs, on devrait nous payer pour les tuer. Il y en a tant qu'elles dévastent tous les champs. Monsieur le curé est obligé de les bénir pour les chasser... Alors on rend service en les tuant. On devrait nous payer".

- "C'est ça, Fais-toi payer par le père Soulard". Un temps. "Dis donc, Édouard, où sont-ils tes deux hêtres? Là-bas?"

- "Oui, à une dixzaine d'arpents au bord de la côte".

- "Eh bien! Attends-moi.

L'artiste disparut derrière les buissons et, au bout de quelques minutes, revint avec un cartable et une boite de couleurs sous le bras.

- "Où est ton compagnon?"

- "Albert?"

- "Oui. Appelle-le".

Édouard mit ses mains en entonnoir près de sa bouche et cria à tue-tête: Alberrrt. On entendit au loin un cri informe. Plamondon entraîna Édouard vers les hêtres.

- "Écoute. Tu vas poser avec Albert, pour une composition dont je viens d'avoir l'idée." Et, sur un geste du gamin: "Mais, écoute donc, tu parleras après. Tu vas t'asseoir ici, sur ce caillou. Comme ça, le fusil sur le genou, la casquette en arrière pour qu'on voit bien tes yeux de velours. Là, à droite, c'est le coin aux tourtes. Mets-y ta gibecière et tes oiseaux. Tiens, ceux que tu viens d'abattre. Le petit Albert va se mettre là, à gauche. Tu lui donneras une tourte qu'il tiendra dans sa main droite. Il fera semblant de te parler tout en montrant de la main gauche un voilier de tourtes. Cela fera une jolie composition. Oui, mais au centre, il n'y aura rien... Bah! le petit Albert posera deux fois: l'une tête-nue, l'autre avec sa casquette. Comme fond, ces deux hêtres jumeaux, les belles terres de Neuville, le Saint-Laurent et la rive sud. Magnifique! On voit d'ici le toit rouge de l'église de Tilly et quelques maisons. Encore une fois, magnifique. Sur l'eau, il y aura un navire à vapeur; tiens, comme celui qui passe en crachant sa fumée et en battant l'eau de ses palettes... Allons, assieds-toi et prends ton fusil".

- "Mais, pendant que je poserai, je ne pourrai pas tuer de tourtes!"

- "Tais-toi donc gros bêta. Je te les paierai, tes tourtes, et le gros prix, encore; en sorte que tu ne perdras rien".

- "On pourra t'y parler?"

- "Bien sûr que oui. Bon maintenant, tais-toi. Souris un peu. Ne te tiens pas si droit, on dirait que tu as avalé le manche à balai. Regarde par là, à gauche, la mère Baron; fais-lui les beaux yeux. Bon ça y est. Toi, Albert, viens ici. Place-toi là. Laisse ta pipe un peu; tu fais trop de boucane. Regarde Édouard. Non, pas avec cet air-là; on dirait que tu veux le bouffer. Souris, toi aussi. Mais souris donc. Tu n'est pas capable d'avoir l'air fin?"

Tout en continuant d'apostropher ses modèles, le bonhomme Plamondon recula de quelques pieds, ferma un œil et savoura la forme pyramidale du groupe. Il s'assit sur une roche de granit, ouvrit son cartable et commença de desiner sur une feuille de parchemin quadrillé. Sa main nerveuse esquissait des lignes légères, des traits à peine visibles. Il indiqua des troncs d'arbre et la rive sud par deux traits et, de quatre coups de crayon, situa le groupe des chasseurs. Il pensait à part soi: "Il faut que je les croque tout de suite et vite. Autrement, ils ne voudront plus poser. Ça fera une belle chose, cette chasse aux tourtes. Tiens. C'est le titre que je vais donner à ma composition. Beau titre, ma foi. Il a une jolie figure Édouard. Il ne doit pas manquer de blondes. C'est jeune, mais c'est aimable. L'autre est moins séduisant.Il a le front bombé et une grande bouche, mais il n'est pas laid. C'est tout le portrait de son père; et de sa grande soeur, Mélanie.

C'est ton cœur, Mélanie,

Que je voudrais toucher.

"J'ai chanté cela à Paris, après les Trois glorieuses. C'était bête cette chanson. Guérin nous faisait taire quand nous la fredonnions. Que fait-il, là-bas, le père Guérin? Des portraits sans doute. Il aimerait ce que je dessine en ce moment. Il retrousserait la lèvre comme ça et dirait: "Bien, jeune homme". Pas mal, en effet, ce que je fais là..."

- "Albert, ne bouge pas tant".

Plamondon renoua le fil de ses songeries: "Pas mal, en effet. C'est mieux que du Légaré ou du Hamel. Légaré est un bon diable, mais il peint bigrement mal. Hamel peint bien, mais pas mieux que moi. Il est incapable de renouveler sa manière. Il est Flamand tant qu'il peut. Cela se voit dans ses portraits. Moi, je suis de l'École française et je m'en glorifie".

- "Tiens. C'est bien ce que je fais là. Ce profil romain est beau comme une médaille. Il faudrait l'encadrer de feuilles de laurier, au lieu de l'alourdir d'une casquette. Qu'importe. La casquette ne va pas mal. Ça lui donne un air crâne, ça le campe, c'est couleur locale...".

- "Dis donc, Albert, lève le bras gauche comme si tu désignais quelque chose du doigt. Comme ça".

Après quelques minutes, Plamondon leva le nez.

- "Albert, tu vas aller t'asseoir au centre, entre les troncs de hêtre. Pas si haut. Mets ta casquette sur le côté gauche. Souris un peu. Fais un geste de la main. Bon. Ne bouge plus. Souris naturellement". L'enfant s'esclaffait. "Ne ris pas tant, bon Dieu! Ne bouge plus, veux-tu".

La main de l'artiste allait et venait sur le parchemin. Le personnage central surgit du papier, avec un sourire si suave que Plamondon s'arrêta, étonné de la souplesse de son coup de crayon. "Il est mignon le petit Albert; il ne se reconnaîtra pas... Ici une ombre; là, une raie de lumière. Il faudra lustrer la soie des revers du veston, mettre en valeur le blanc de la chemise. Au loin, peindre le fleuve tel qu'il est aujourd'hui avec ses courants bleu-vert; indiquer les falaises de Tilly avec du vert pâle; rehausser le ciel avec du mauve, ce ton charmant que je suis seul à employer... Bigre, que c'est beau! C'est châtoyant, c'est harmonieux. Vraiment, je suis un type épatant... Mes amis seront satisfaits. Eux qui m'incitent à créer des sujets canadiens, ils n'auront pas à se plaindre. Est-ce assez canadien, ce groupe, cet horizon , ces physionomies, ces lointains. C'est mieux que les toiles de Krieghoff, ce petit juif allemand qu'on vante tant dans les journaux. Vraiment, je suis un type épatant...".

Glorieux de sa virtuosité manuelle, empoigné par son sujet, Plamondon travailla plus d'une heure sans bouger. De grisaille qu'elle était, sa composition était devenue vive, alerte, pittoresque, à la fois large et précise. Il s'arrêta

- "M'sieur Plamondon, j'ai faim", risqua timidement Édouard.

- "Ca va j'ai fini. Encore un coup de crayon. Je vous avais fait le nez droit à tous deux; je me suis trompé. Corrigeons cette erreur. Bon. C'est fait. Maintenant, allez prendre une bouchée. Grand merci et bon appétit".

- "Et mes tourtes?"

- "C'est juste. Voici cinq chelins. Au revoir".

Plamondon mit trois semaines à peindre, sur une toile de six pieds de carré, son esquisse de la Chasse aux tourtes. De temps à autre, Soulard venait voir; Édouard et Albert aussi.Ils restaient des heures devant le chevalet, sans parler, les mains dans les poches, esquissant parfois des sourires entendus. L'artiste ne les voyait pas. Absorbé par son travail, il pignochait amoureusement, il appliquait la couleur comme une matière précieuse. Pour les personnages et le fond tout alla bien. Quand il en vint à peindre le feuillage et le sol du premier plan, il resta longtemps perplexe. "Bah!", se dit-il, "appliquons les recettes de Guérin. Faisons vraisemblable et ne gâtons rien par trop d'application". Et il escmota les difficultés.

Un matin d'octobre, le père Soulard vint chercher la toile et l'emporta sur son quatre-roues à l'Exposition provinciale. Là, il la mit dans son cadre et l'accrocha tout contre un portrait de Peter Mc Gill. Descendu de l'échelle, il se mit à examiner la peinture. Par un éclairage violent, il lui découvrait un charme qu'il n'avait pas senti dans l'atelier discret de l'artiste. "C'est beau", disait-il - il ne trouvait pas d'autre formule. - "c'est beau comme une image. Et ressemblant encore. Édouard Picher, c'est lui en peinture. Le petit Albert aussi. C'est beau", répétait-il, "y a pas à dire, c'est beau".

- "C'est-y des tourtes, ça?", demanda un paysan.

- "Bien sûr," répondit le père Soulard.

- "Comment des tourtes? Y en a jamais vu, celui qui a fait cela".

- "Mais j'étais là quand M'sieur Plamondon les a faites", riposta Soulard. "Il a dépeint les tourtes que j'avais... que le petit Picher avait abattues... C'est pas des tourtes, çà? il faut avoir du front pour dire çà".

Le paysan n'insista pas.

Mais Soulard, indigné comme si on lui eut dit que ses sacs de pommes de terre n'avaient pas le poids, continuait en bougonnant: "Il faut avoir du front pour dire çà. Pas des tourtes... C'est p't-être des alouettes ou bien des goglus..." Il revint vers la toile. "C'est beau. C'a de la belle couleur, c'est ben dépeint. Diable de M'sieur Plamondon. Il faudra que je lui demande de tirer mon portrait...".

Bas de vignettes:

LA CHASSE AUX TOURTES

Œuvre du peintre Antoine PLAMONDON (né à l'Ancienne-Lorette le 29 février 1804, mort à Neuville le 4 septembre 1895).

Cette peinture, qui a environ six pieds de diamètre, porte la signature de Plamondon et la date de 1853. Elle a d'abord appartenu à M. édouard Picher (celui même qui a servi de modèle à l'artiste pour le chasseur peint à droite), puis à son neveu Achille Picher. Elle appartient aujourd'hui à M.François-Régis Deschesnes, de Québec.

Antoine PLAMONDON, peintre

Né à l'ancienne-Lorette le 29 février 1804, mort à Neuville le 4 septembre 1895. - Il étudia d'abord la peinture sous la direction de Joseph Légaré. Puis il partit pour la France, grâce au concours financier du grand vicaire Descheneaux. Il passa quatre ans à Paris (1826-1830) et étudia son art à l'atelier de Paulin Guérin, le peintre de Charles X.

Pourvoyeur inlassable de tableaux religieux, laborieux compositeur, mais bon portraitiste, Plamondon a laissé quelques peintures de bonne tenue qui rachètent l'inégalité de son œuvre.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)