Gérard Morisset (1898-1970)

1936b : Québec

 Textes mis en ligne le XXXX, par XXXX, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Québec - Église Saint-Jean-Baptiste 1936

Bibliographie de Jacques Robert, n° 17

L'Action catholique, Québec, 1936, p. 136-137.

LES EGLISES DE SAINT-JEAN-BAPTISTE

La desserte de Saint-Jean-Baptiste vient à peine d'être fondée que l'architecte Charles Baillairgé dresse aussitôt les plans de la future église. Il veut faire grand, spacieux; il désire surtout donner l'impression d'un monument grandiose qui rappelle un peu les belles églises archéologiques qu'on édifie alors en France et dont il possède des lithographies. S'il ne réussit qu'à moitié, c'est qu'il dispose de ressources minimes et que, d'autre part, le site choisi se prête peu à la majesté monumentale.

Tout de même, elle a bon air, la première église de Saint-Jean-Baptiste. Avec ses deux étages troués de nombreuses fenêtres, son abside robuste, lourde même, sa façade à fronton hérissée de deux flèches trop éloignées l'une de l'autre mais d'un galbe intéressant, elle se rapproche beaucoup de la tradition canadienne. L'intérieur offre quelque analogie avec l'église de Saint-Roch [Note 1. Il s'agit évidemment de l'église démolie en 1914.]: des tribunes basses, des pilastres et des ornements classiques et, au bout du sanctuaire, un retable à fronton.

En dépit des difficultés sans nombre qu'éprouve l'entrepreneur Jean Paquet dans l'exécution des travaux, le grand-vicaire Mailloux procède à la bénéfiction de l'église le 25 juin 1849. Dès l'année suivante, on se préoccupe de sa décoration intérieure. Tandis que le sanctuaire reçoit son ornementation sculptée, la voûte s'orne de peintures qu'un prêtre a fait venir de France; aux murailles s'accrochent quatorze cadres qui contiennent autant de lithographies figurant les scènes du chemin de croix.

Contre l'architecture de l'église, personne ne proteste; contre les peintures et les lithographies, Antoine Plamondon récrimine avec violence. Dans une communication au Journal de Québec (avril 1850), il prétend que les peintures de l'église ne valent rien et les lithographies encore moins: "Le dimanche qui suivit l'exposition de ces peintures, écrit-il, la masse du peuple, au sortir de l'office divin, s'exprima ainsi: "C'est infâme comme c'est mal fait... comme toutes ces figures font la grimace... Notre Seigneur est d'une laideur effrayante". Et l'artiste, continuant sur ce ton, s'attaque à celui qui a fait venir les navets en question, l'abbé Pierre-Télesphore Sax, le curé-fondateur de Saint-Romuald.

Il faut croire que les critiques d'Antoine Plamondon ne sont pas dénuées de sens puisqu'on enlève de l'église les peintures venues d'Europe pour leur substituer d'autres peintures exécutées à Québec. Et naturellement, ce sont Légaré et Plamondon qui ont la commande. Légaré, déjà usé par le travail, la politique et les soucis, n'a le temps de peindre que deux toiles sont l'une est un Baptême du Christ placé dans le retable du maître-autel; inutile de dire que c'est une copie. Plamondon, alors dans la force de son talent, a le gros lot. De 1850 à 1874, il produit une douzaine de peintures, presque toutes des copies d'après Raphaël, Poussin et Léonard, et quatre médaillons qui ont été sauvés de l'incendie de 1881 et encadrent aujourd'hui les autels latéraux.

Ils ne sont pas mal du tout, ces médaillons. Bordés de somptueux cadre Louis XV en bois doré, ils donnent l'illusion de tableaux anciens. L'un est une interprétation intéressante de la Madone aux candélabres, de Raphaël; dans le dessin nulle innovation; mais la touche est vive, primesautière, et le coloris est bien celui de Plamondon, avec un peu moins d'aigreur peut-être. L'autre est presque une copie de la Vierge du Repos de la sainte famille pendant la fuite en Egypte, copie d'ailleurs non dénuée d'intérêt. La troisième est une toile médiocre représentant Saint Joseph et l'enfant Jésus. Le dernier est un Ecce Homo qui me paraît avoir été copié sur une gravure d'un tableau de Mignard; on reconnaît la figure de l'artiste dans la tête douloureuse de Jésus, à croire que Plamondon s'est portraituré dans un miroir...

Les contemporains ne tarissent point d'éloges à l'égard des grandes peintures de Plamondon. Joseph-C. Taché, notamment, s'enflamme devant l'Assomption de la Vierge d'après Poussin et la Sainte Cécile d'après Raphaël. Et quand l'artiste termine en 1857 une copie de la Transfiguration, à laquelle il travaille depuis 1832, Taché n'est pas loin de croire que le copiste a autant de mérite que Raphaël lui-même... Citons, à la suite de James-M. Lemoine, les autres peintures de Plamondon: les Miracles de sainte Anne, Saint Charles Borromée, la Madone de saint Sixte, les Aveugles de Jéricho, l'Adoration des mages, la Remise des clefs à saint Pierre, la Cène et le Repos de la sainte famille pendant la fuite en Egypte. Mais à quoi bon rappeler ces tableaux. Sauf le dernier qui se trouve aujourd'hui dans la sacristie, ils ont péri dans le sinistre du 8 juin 1881. Ce jour-là sont également détruits les ornements sculptés, les orgues dont l'un avait été construit par Louis Mitchell, les ornements sacerdotaux et l'orfèvrerie.

Tout est à recommencer...

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Le curé Plamondon ne perd pas courage.

L'incendie rougeois encore qu'il songe à rebâtir son église. Il a comme architecte un homme de talent, Ferdinand Peachy. Celui-ci, après avoir bien consulté les planches et ses bouquins, s'arrête à un pati complexe: il trace le plan d'un édifice du XIIe siècle, enferme les trois nefs sous un seul comble à la manière poitevine, dessine une voûte de latte suivant la courbure de celle de Saint-Sulpice de Paris, imagine des longs-pans et une abside dépouillée d'ornements; et quand il en vient à la façade, il laisse de côté son inspiration pour reproduire, sans changements notables, la façade de l'église de la Trinité de Paris. Rendu à la hauteur du clocher, il n'ose suivre son modèle jusqu'au bout et conçoit une flèche qui, de son galbe effilé, domine le côteau Sainte-Geneviève.

L'extérieur de ce monument n'a guère changé depuis 1882. Seuls les portiques se sont alourdis de marquises métalliques tandis que les alentours se sont modifiés à la guise des propriétaires voisins.

Mais à l'intérieur, que de transformations! Au début les nefs sont d'une belle simplicité: des piliers robustes en apparence; des colonnes qui montent droit jusqu'à des chapiteaux trapus; des arcs de plâtre qui s'arrondissent sans rigueur; de hautes fenêtres qui marquent bien l'importance du clair-étage...

Cet intérieur fait bientôt place à une richesse d'abord contenue, puis débordante. Deux buffets d'orgue construits par Napoléon Déry, un paroissien de Saint-Jean-Baptiste, mettent une note gaie dans la tribune et dans la galerie sud; des autels majestueux s'élèvent; un peintre romain, Cremonini, brosse méticuleusement les stations du chemin de croix (1900); des confessionnaux viennent briser la monotonie des bas-côtés; des vitraux tamisent la lumière et communiquent aux nefs un tout petit peu de l'atmosphère mystérieuse des églises romanes; un baldaquin de style Louis XV, œuvre du sculpteur F.-P. Gauvin, encadre l'autel et, chose étonnante, ne dépare pas l'ensemble du sanctuaire par la diversité de ses formes.

Ces œuvres d'art s'échelonnent sur un laps d'environ vingt-cinq ans.

En 1908, on restaure l'intérieur de l'église, mais sans en altérer l'ordonnance. Jusqu'en 1917, le sanctuaire ne cesse de s'enrichir de pièces de mobilier dues à la générosite des paroissiens.

C'est sous l'administration de Mgr Laberge que l'intérieur de l'église se transforme pour acquérir l'aspect qu'il offre aujourd'hui. La maison Casavant reprend à pied d'œuvre l'orgue construit naguère par Déry; le sculpteur Gauvin exécute les banquettes de la nef, toutes en cerisier choisi; on pose un dallage de tuile et on poursuit quelques améliorations sur lesquelles il serait fastidieux d'insister.

Voici les pièces de résistance: le maître-autel monumental, les autels latéraux, la table de communion et la chaire. Ces œuvres de marbre sortent des ateliers Daprato, de New-York. Elles possèdent des qualités décoratives en ce sens qu'elles meublent avec une certaine magnificence le vaste vaisseau que des pièces d'une moindre échelle orneraient avec moins de pompe; elle possèdent encore un air de fête qu'elles empruntent à leur style fleuri et, de plus, à l'esprit romain du XVIIe siècle, à cet esprit archaïque qui a tant de vogue au Canada français depuis 1870. Mais alors que dans bien des cas nos architectes ont imité, avec de la peinture et des feuilles d'or, les marbres et les bronzes italiens, ici tout est en véritable marbre et en bronze. Sans doute préférerait-on quelques surfaces de repos par ci par là; des harmonies de couleur plus vigoureuses; des ornements moins ampoulés; une sculpture non pas si menue; surtout une richesse moins ostentatoire... Ce sont là peccadilles. Car du moment qu'on admet le principe de l'architecture dite décorative telle qu'on l'a pratiquée au XIXe siècle dans presque tous les pays d'Europe et d'Amérique, cela autorise une certaine msie en scène qui tire de la richesse étalée tout son effet magique.

C'est en 1929 que l'intérieur de l'église a reçu son complément d'ornementation. On a peint les murailles, les colonnes et les voûtes en imitant l'appareil de la pierre et on a rehaussé la mouluration par des filets de couleurs. L'ensemble de ces travaux ne manque pas d'une certaine discrétion. Les tons effacés plaisent à l'œil et permettent aux pièces de marbre de briller avec plus d'éclat...

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Telle qu'elle est aujourd'hui, l'église de Saint-Jean-Baptiste est un bel exemple d'un certain type d'architecture canadienne: le type à la romaine. Ce n'est certes pas l'architecture de l'avenir; encore moins l'architecture d'une élite subtile. C'est le symbole même d'une minuscule nation dont tous les efforts tendent, depuis près de cent ans, à se donner l'illusion d'une puissance intellectuelle que malheureusement elle ne possède point encore...

 

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)