Gérard Morisset (1898-1970)

1934.04.16b : Peintre - Richard, Paul

publié en même temps que 1937.04.16a et 1937.04.19
 Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Richard, Paul 1937.04.16

Bibliographie de Jacques Robert, n° 200

Le Soleil, 16 avril 1937, p. 4.

PAUL RICHARD ILLUSTRATEUR

En décembre 1936, Paul Richard nous a convoqués à ce que j'appèlerais un tour d'horizon de son œuvre. Une cinquantaine de peintures et d'aquarelles témoignaient - je l'ai noté dans une courte étude - la scrupuleuse conscience de ses recherches, la sureté de son observation et le développement logique de son métier. Des amateurs ont apprécié comme il convenait ses ouvrages en en acquérant plus de vingt-cinq.

Cette exposition était à peine terminée que Paul Richard entreprenait une tâche fascinante il est vrai, mais ardue, pleine d'embuches et, parfois, revêche. Il s'agissait d'illustrer les Goutelettes [Note 1. Un volume grand in-8, 337 pages, 26 gravures. Imprimé à l'Action Sociale, limitée.], l'œuvre la plus sereine et la plus ciselée de son grand-père Pamphile Lemay. L'artiste s'est mis au travail immédiatement et, en dépit de la rareté de ses loisirs, il a composé vingt-six dessins que je voudrais commenter en quelques lignes.

Il y a plusieurs manières d'illustrer un livre: avec des en-têtes et des culs-de-lampe, comme au XVIIIe siècle; avec de grandes compositions décoratives au centre duquel s'insère le texte; avec des dessins de dimensions diverses, disposés ça et là, à la manière de Raffet, par exemple; avec de pleines-pages, soit dans le texte, soit hors texte.

Chacune de ces manières a ses avantages, son caractère propre, ses insuffisances; les unes prêtent à la stylisation; les autres, au réalisme ou au lyrisme; la dernière, à une certaine solennité qui n'exclut pas la bonhomie mais souvent la réduit à je ne sais quel sourire glacial ou figé.

Paul Richard n'a pas craint d'aborder le hors-texte - peut-être pour des motifs indépendants de ses préférences. Il a exécuté, au lavis rehaussé de traits, des dessins qu'on a reproduits à la photogravure, en en réduisant les dimensions. Les reproductions, imprimés en brun sur du papier de couleur crème, n'ont pas la tenue des originaux; c'est que toute interprétation mécanique d'une œuvre d'art pêche par quelque côté [Note 2. Ce qu'on vient de lire n'est pas une critique; c'est une constatation. On sait que rares sont les chefs-d'œuvre de la peinture qui ont eu les honneurs d'une reproduction convenable. Même les imprimeurs de Munich ont souvent raté leur coup...]. Négligeons les épreuves photogravées pour examiner les originaux [Note 3. Les dessins originaux des Gouttelettes seront exposés, à la fin de cette semaine, à la librairie Garneau et à l'Action Sociale. En mai, on exposera quelques toiles de Richard avant son départ pour la France. Je reviendrai sur cette exposition.].

Leur principal mérite est leur tonalité. Dans les scènes historiques ou campagnardes, dans les paysages ou les compositions symboliques, l'échelle des valeurs varie peu; les tons s'étalent dans la même gamme. Gamme étendue mais précise; pas trop de blanc, aucun noir opaque. De l'une à l'autre des compositions, il y a donc un lien étroit, sans qu'il s'y glisse de monotonie. On y reconnait le peintre du Port de Marseille et d'une Rue de Ville-franche, des Martigues et du Château des papes; on y reconnait surtout l'artiste que préoccupent l'atmosphère et la finesse des harmonies, et non ce que j'appellerais la calligraphie plastique.

La belle calligraphie plastique, habile et soignée, Paul Richard l'abandonne à ceux qui la chérissent parce qu'ils en tirent des effets faciles, à ceux qui l'ont acquise au cours d'une scolarité laborieuse et qui voudraient bien secouer son emprise. On chercherait vainement dans les illustrations des Goutelettes, des prouesses de pinceau, des exploits manuels. Ce n'est pas la belle image que recherche Richard; c'est l'expression d'un moment. Ce moment choisi - et je n'ai pas à critiquer son choix -, il fixe les grandes lignes de sa composition, voit dans l'espace la gamme probable des teintes, esquisse quelques traits dont le but est de servir de jalons et applique les jus qui eux, donnent le ton à toute la pièce. Dans la mise au pinceau, l'artiste ne cherche pas à nous épater par un trompe-l'œil plus ou moins réussi; il s'arrête aux plans, consent à modeler quand il le faut, cerne parfois les formes de traits libres et légers, parvient à la profondeur au moyen de taches de blanc et de gris.

Ce procédé est franchement visible dans des dessins mieux enlevés que les autres. Par exemple: À la lune, scène nocture d'une poésie délicate; la Samaritaine, qui ferait une peinture murale charmante; le Vieil orme, dont l'impression de puissance provient presque uniquement de la disposition des taches; le Départ, qui rappelle les scènes du Vieux port de Marseille; le Pêcheur, dans lequel je retrouve, et avec combien d'émotion, les délicieux sous-bois des jardins de Versailles.

À cause de leur simplicité de moyens, certains morceaux méritent d'être signalés à l'attention: le ciel d'une Rencontre; l'olivier noueux qui, dans la Samaritaine barre obliquement la composition; le rendu souple et vivant de la Pendule...

Près de ces beautés, des faiblesses. Quand l'artiste représente l'édifice de l'Université Laval vu de la basse-ville, il ne songe pas que la perspective aérienne s'impose et, qu'ici, elle lui vaudrait un effet pyramidal d'une puissance certaine. Dans d'autres compositions, la perspective laisse à désirer. Par exemple, dans Jouet divin, le Foyer et la Croix du chemin; le deuxième dessin, notamment, est quasi incompréhensible pour qui veut l'analyser; il y a là un tel cahotement dans les lignes que le regard trouve difficilement à se satisfaire.

Ces défaillances, l'artiste aurait pu les éviter, si le temps ne lui eût fait défaut. Commencées au début de janvier, les vingt-six compositions des Goutelettes étaient terminées vers le milieu de mars; c'est dire que l'artiste n'a pas eu le loisir d'en faire disparaitre toutes les imperfections.

xoxox

L'illustration des Goutelettes est une belle œuvre sur laquelle il convenait d'insister. Œuvre d'une émotion discrète, d'une inspiration soutenue - sauf peut-être dans les épisodes historiques -, d'une technique personnelle et remarquable.

On souhaiterait que l'artiste s'attache maintenant à l'illustration d'autres ouvrages de son grand-père ou de certaines œuvres typiques de notre littérature populaire. Hélas! Paul Richard quitte une fois encore le Canada. Il retourne en France. Ses amis le voient partir avec regret; regret de ne plus l'avoir parmi eux; regret de ne pouvoir le suivre afin de se retremper à la source de la civilisation contemporaine...

Sentiments égoïstes, tout de même. Quand il s'agit de l'épanouissement d'un talent, on doit aplanir les obstacles, abolir les frontières, mettre une sourdine à l'appel tyrannique de la nationalité.

Parisien d'adoption, Paul Richard ne donnera peut-être sa mesure que dans le pays merveilleux où le charme subtil de la nature aiguise la sensibilité , communique à chacun le sens de la mesure et élève l'esprit à une humanité véritablement profonde...

Dans la grand-ville que Richard se souvienne parfois de ceux qui l'ont applaudi à Québec et qui iraient bien l'applaudir à Paris mème, si le sort ne les rivait au sol grandiose mais souvent inhumain de la jeune France.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)