Gérard Morisset (1898-1970)

1937.12.18c : Peintre - Pfeiffer, Gordon

 Textes mis en ligne le 15 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peinture - Pfeiffer, Gordon 1937.12.18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 111

L'ÉVÉNEMENT, 18 décembre 1937, pp.3 et 14.

Un peintre québécois Les toiles de M. G. Pfeiffer

Chaque année, décembre ne s'achève dans les fêtes sans qu'il nous ramène quelques uns de nos artistes.

On se rappelle qu'il y a un an, M. Pfeiffer d'abord, puis M. Paul Richard et Melle Généreux, ont exposé leurs derniers ouvrages. 1937 ne reste pas en arrière. Après les échos des manifestations artistiques de Montréal et le message réconfortant d'un peintre, Alfred Pellan, qui est en train de se tailler à Paris une place de choix, voici trois expositions en moins de quinze jours: celle d'Anthony Law, que j'aurais voulu commenter; la Foire aux Croûtes; la quasi rétrospective de Gordon Pfeiffer.

La fin de l'année nous réserve sans doute d'autres manifestations de ce genre; en sorte que les amateurs québécois auront eu plusieurs occasions d'admirer de belles œuvres et d'en acquérir quelques-unes.

* * *

Depuis quatre ou cinq ans, M. Pfeiffer a fourni un effort considérable. Intelligent, laborieux, souvent mécontent de soi avec cette clairvoyance que donne la réflexion, parfois satisfait de quelques ouvrages exécutés prestement devant certains coins de nature plus accueillants que les autres, sans cesse à la recherche d'un vocabulaire pictural qui traduise honnêtement ses impressions, Pfeiffer a peint un grand nombre de jolies pochades et de grandes toiles, de pastels et de fusains; et, ne se confinant pas au paysage il a modelé des nus qu'on a pu voir l'an dernier.

Production considérable qui atteste une puissance de travail peu commune et une grande facilité d'assimilation; production où il y a de fort belles choses, de moins belles et un certain déchet que l'artiste lui-même regarde sans aucune espèce d'aménité.

Les quatre-vingt-douze peintures qu'on peut voir en ce moment chez Kerhulu (celui-ci mérite assurément les félicitations et les remerciements des artistes et des amateurs) ont été exécutées presque toutes depuis cinq ans. Plus d'une vingtaine datent de 1937; parmi les autres, on aime à revoir quelques grandes peintures, comme le Four abandonné et Laurentians, la Rivière Saguenay et Sainte-Famille, et des paysages croqués sur le vif au gré des promenades de l'artiste. L'ensemble comporte une unité certaine. De l'une à l'autre des pièces, on perçoit un lien parfois ténu, masqué quelques fois par des moyens techniques en apparance contradictoires, le plus souvent visé par une vision d'une qualité identique.

Voilà à mon sens le caractère de l'art de M. Pfeiffer. Devant la nature canadienne, il ne ressent qu'une qualité d'émotion: une sorte de réalisme point fade, ni poétique, ni terre à terre, mais que pénêtre un lyrisme (qu'on me passe le mot) sportif et une joie de vivre à la fois contenue et réfléchie. En regardant ses toiles (et, sans doute, les œuvres d'autres paysagistes canadiens), on pense à de riantes et interminables excursions dans les Laurentides, pipe à la bouche et sac au dos; à des haltes pleines de charme et d'imprévu; à de longues heures passées sous la tente à regarder tomber la neige ou le soleil descendre; à l'analyse fantaisiste de la lumière et des ombres, des détails et des plans colorés.

Je ne veux pas dire que nos paysagistes ne voient la nature qu'en touristes peu pressés et intelligents. Non. Mais que leur art se ressente de la curiosité visuelle commune aux voyageurs et, notamment, à certains automobilistes; que leur volonté s'accroche à la représentation de moments rapidement vécus; que leur goût oscille entre le pittoresque et le bizarre, le rapide et le provisoire, certainement oui. Cette idée de l'artiste en vacances, de l'homme qui refait son plein d'impressions, au coeur même de la nature, de l'être sensible qui s'émeut en même temps qu'il s'ébat ou se repose, cette idée, dis-je, suinte de l'œuvre de maints artistes contemporains, peintres et écrivains. Paul Morand produit souvent cette impression; certains passages de Romains et de Maurice Martin du Gard, de Chamson et de Giono, ont mûri grâce à des bains de réel touristique, si je puis dire...

Quelques ouvrages de Pfeiffer justifient les réflexions qu'on vient de lire; notamment les pochades. Les unes se font remarquer par des harmonies acides mais joyeuses, ensoleillées mais discrètes; d'autres sont âpres et sans sourires, lourdes et revêches comme certains jours de novembre. Dans les grandes compositions, le peintre ne perd pas la fraîcheur de sa palette; sa main se fait plus soigneuse; sa technique se fait plus simple et plus étudiée. C'est dans une toile représentant une grange vue à contre-jour, à Saint-Urbain, qu'apparaissent les tendances nouvelles du peintre:la simplification des plans et la sobriété des tons. Et par là il atteindrait au grand style s'il parvenait à dépouiller sa composition des éléments parasites.

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On a souvent écrit que nos paysagistes ressemblent tous à Clarence Gagnon ou aux peintres du groupe des Sept. Constatation aussi injuste qu'insuffisante. On aurait dû se borner à dire que nos paysages d'hiver se ressemblent et que nos artistes auraient tort de ne point les peindre tels qu'ils sont ou tels qu'ils les voient!

On me dira qu'il existe d'autres sujets de peinture que nos maisons à toits pointus et nos montagnes bleu sombre, que nos campagnes neigeuses et nos berlines peintes en vert ou en rouge. Assurément, il y a la nature morte et le portrait, le nu, la décoration religieuse et la peinture d'histoire. Nos peintres pourraient cultiver ces genres, s'ils pouvaient trouver acheteurs. Hélas! on ne peut pas dire que les Canadiens français se ruinent en achat d'œuvres d'art; on pourrait même affirmer, sans témérité aucune, que la moitié de la production de nos artistes prend le chemin de l'Ontario ou des États-Unis. Car ce qu'aiment les connaisseurs étrangers, ce sont précisément nos montagnes et nos champs enneigés, notre atmosphère crue et nos maisonnettes de bois ou de pierre des champs. Donc, par nécessité plus que par goût, nos peintres cultivent le paysage! Ils y réussissent. M. Pfeiffer aussi bien, parfois mieux que les autres.

D'année en année, on apprécie son labeur et sa probité, on suit ses progrès, on applaudit à ses succès. Qu'il ne se décourage pas; nous finirons bien par comprendre.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)