
Textes mis en ligne le 5 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Lemieux, Jean-Paul 1938.11.14
Bibliographie de Jacques Robert, n° 051
L'Action catholique, 14 novembre 1938, p. 3.
En visitant l'exposition de M. et Mme Jean-Paul Lemieux
PEINTURES, AQUARELLES ET GOUACHES.
Pour la première fois, M. et madame Jean-Paul Lemieux convient les Québécois à leurs ouvrages de peinture. Dans la grande salle de la maison Morency, (54 rue Couillard), ils exposent pour quelques jours soixante-sept peintures, aquarelles et gouaches, dont l'exécution s'échelonne sur les cinq dernières années.
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Madame Lemieux (née Madeleine des Rosiers) vit parmi nous depuis une année à peine et dans un tel effacement que rares sont les initiés qui connaissent quelqu'une de ses uvres.
Ses uvres elles apparaissent ici avec des qualités attachantes; une fraîcheur, une gaieté et une souplesse qui jaillissent des harmonies de couleur aussi bien que du maniment [sic] de la spatule ou du pinceau. Fraîcheur et gaieté font que chaque toile de madame Lemieux est une somptueuse page décorative qui caresse le regard à la manière de certaines matinées de printemps. Toutes les couleurs y ont rendez-vous; mais au lieu de se heurter ou de se juxtaposer avec mauvaise humeur, elles font bon ménage, elles s'épaulent les unes les autres, elles semblent tenir entre elles de gais propos et se sourire gentiment dans de lumineux effets de soleil.
Le métier de l'artiste y est pour quelque chose, dans ce feu d'artifice de bon goût. S'il est simple, en ce sens qu'il comporte le moins de trucs d'atelier, il est encore libre, alerte, fantaisiste; il se prête à la délicatesse du modelé, à une sorte de tendresse de la ligne, même à une certaine hardiesse du dessin - ce que les gens appellent incorrection, sans doute en vertu de l'habitude qu'ils ont de confondre la peinture avec la photographie.
Voyez le petit tableau de Fleurs; mieux: le paysage représentant les Laurentides. À première vue, on leur découvre ainsi qu'aux autres toiles de madame Lemieux, beaucoup de gentillesse; en y réfléchissant, on y voit une émotion fine, une transcription poétique du réel, un goût sain et contenu de la joie de vivre et du plaisir infini des yeux.
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Tout autre est le talent de J.-Paul Lemieux, ses pochades nous le démontrent épris de formes dépouillées, d'harmonies sans apprêts et de dessin nullement compliqué. Lui aussi va à la simplicité, mais pas par le même chemin. Il commence par libérer sa palette de tous les tons qu'un bon élève y place à l'exemple de son maître - sutout quand ce maître prend le spectre solaire pour l'aboutissement normal de tout tableau. Puis il se fait l'interprète de ce qu'il voit (nature morte, paysage, figure humaine), en en retenant les traits essentiels et en ayant soin de laisser ses impressions mitonner tout leur saoul dans son esprit sans cesse en travail. Et son esprit n'est pas comme celui de tout le monde; il n'est pas bâti selon la mode; il ne doit rien au byzantinisme; il se complaît plutôt dans une sorte de réalisme humoristique qui est l'indice d'une santé morale féconde et d'une réflexion d'où toute morosité est absente.
A ces qualités de l'esprit, ajoutez une manière de peindre un peu âpre, parfois lourde, toujours savoureuse; des rapprochements de gris et de vieux rose, de bleus éteints et d'ocres sales, de verts passés et de rouges sourds; un dessin expressif, vraisemble sinon toujours juste, un dessin plus suggestif que précis, un dessin qui crée des formes, comme certains verbes créent à eux seuls toute une phrase.
Déjà, dans certaines scènes de Jean-Paul Lemieux, on pressent ces caractères originaux. Par exemple dans Misère, Dimanche après-midi, les Navigateurs. Deux paysages sont tout aussi concluents: Butte aux Éboulements et Sainte-Adèle en hiver; dans le premier, une facture alerte et le contraste voulu entre le ciel horizontal et les buttes cahotantes du premier plan; dans le second une désespérance dans la tonalité, un réalisme dans le dessin et des harmonies fauves.
Deux autres toiles, que l'artiste n'a pu exposer, marquent encore mieux ce que j'ai appelé le réalisme humoristique de Jean-Paul Lemieux. L'une, que les Montréalais ont vue l'an dernier, a pour sujet: la Commission scolaire; l'autre est une Famille canadienne. On aurait tort de voir dans ces peintures la moindre intention malicieuse. L'artiste a peint ce qu'il a vu, avec son tour d'esprit et son tempérament. Et de même qu'il existe des hommes qui voient - ou affectent de voir - tout en bleu pâle ou en rose, et qui s'en glorifient; de même il y a des artistes qui ne se bouchent pas les yeux et voient les torts ou les défauts là où ils sont; mais ils en saisissent les ressources plastiques, en quoi ils manifestent leur intelligence.
Jean-Paul Lemieux est de ceux-là. S'il n'a pas à s'en féliciter - car on ne se félicite point de son talent -, il a droit à notre admiration et à noptre encouragement. Madame Lemieux aussi.
Je suis heureux de présenter leur exposition aux amateurs de Québec