Gérard Morisset (1898-1970)

1939.03  : Art - Évolution

 Textes mis en ligne le 26 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Art - Évolution 1939.03

Bibliographie de Jacques Robert, n° 301

Technique, vol. 14, n° 3 (mars 1939), p. 205-[208].

LES ARTS DOMESTIQUES HIER ET AUJOURD'HUI

LE TOURISTE curieux et nonchalant, l'homme qu'intéressent les témoignages les plus humbles du passé, surtout les érudits qui daignent se pencher sur les vestiges de la vie de nos pères, entrevoient la riche floraison d'œuvres d'art et d'objets usuels qui faisaient le charme de l'existence canadienne, il y a un siècle et plus. En examinant ce qui reste de notre passé dans les habitations bourgeoises et dans les églises, dans les maisons campagnardes et dans les couvents; en complétant leurs informations par la visite des musées canadiens et étrangers et par de longues séances chez les antiquaires, ils constatent que les touristes d'il y a cent ans n'avaient pas tort de considérer le Bas-Canada comme une contrée où il faisait bon de vivre.

Les habitants étaient affables, gais et pleins de bonhomie; le cadre où ils se laissaient vivre était d'une ordonnance simple, sans prétention, même élégante. Aussi bien, les traditions, au lieu de se figer en formules ou de s'éteindre brusquement, évoluaient-elles lentement au gré de leur perméabilité et de l'humeur calme du peuple.

A suivre chronologiquement les manifestations artistiques des Canadiens-français, même les plus modestes, on en arrive à croire qu'il a existé une École canadienne d'arts domestiques ou, plus précisément, d'arts décoratifs. Je ne parle pas du régime français, dont les témoignages n'abondent pas; ni de l'après-guerre de Sept-ans, alors que la population avait peine à réparer les désastres des dernières campagnes. Je songe à l'heureuse période qui s'ouvre aux environ de 1790. Les récoltes sont bonnes, le commerce est prospère, l'embauchage facile. Quand le numéraire, sans manquer, se fait rare, on ne s'endette point; quand les écus s'amoncellent dans les goussets des habitants et dans les coffres des fabriques, ils volent à la cadence des désirs. Nul gaspillage, ou si peu, dans l'emploi des capitaux. À l'instar du paysan français, c'est à l'érection d'édifices de pierre que le Canadien consacre ses deniers. Il y apporte de la simplicité, de la modestie et du goût. Les bâtiments élevés et couverts, il faut les meubler, les orner. C'est ici qu'interviennent les arts domestiques - car au Canada français, arts domestiques et arts décoratifs ne font souvent qu'un.

Les premiers de ces arts sont l'ébénisterie et la sculpture. Chez presque tout paysan, chez presque tout bourgeois canadien, il y a un ébéniste, souvent un sculpteur, qui s'ignore. Il aime le meuble bien construit, orné sobrement de rinceaux ou de frises parfois incrusté d'ivoire ou de noyer tendre, toujours simple et solide. Qu'il s'agisse d'un mobilier d'église ou d'habitation, l'esprit est le même: faire rendre à la matière ce qu'elle peut donner en richesse décorative. La matière, c'est le bois; le plus souvent le bois de pin qui se prête mieux que tout autre aux finesses du modelé. Le style est une sorte de Louis XIV mâtiné de Louis XV et de Louis XVI; tout cela trituré par nos artisans qui, en regardant les images de leur Blondel de poche, ne comprennent pas toujours les formes que le graveur a tracées. Pour eux, la mise en œuvre des éléments décoratifs est un problème; la composition consiste à distribuer arbitrairement des formes qui souvent n'ont pas de relations entre elles. Mais quelle aimable fantaisie dans leurs ouvrages! Même leurs maladresses plaisent à l'œil, tant elles sont exemptes de prétention.

La peinture, elle, sert à orner des trumeaux. Pour les églises, des peintres assez nombreux démarquent de leur mieux des gravures ou copient des tableaux de la collection Desjardins. Quand ils s'essaient à la composition, ils tombent dans les mêmes travers que les sculpteurs. Mais ils n'en ont pas moins de spontanéité et de charme. Dans les habitations bourgeoises, ce sont des portraits ou des natures mortes qui ornent les murailles. C'est la partie vraiment originale de notre École de peinture; car avec le modèle, point de tricherie possible; plutôt une observation aiguë qui aboutit parfois au style. Style paysan, soit; mais qui concorde parfaitement au niveau intellectuel de la nation.

Chose curieuse: le style de notre orfèvrerie est plus relevé, aristocratique même. Cela tient à la richesse de la matière, à la longueur de l'apprentissage, à la force des traditions. En ciselant les médaillons d'un calice monumental, en martelant les figurines d'un ostensoir classique ou d'une croix de procession, en fignolant une timbale ou un plateau à fruits, l'orfèvre a pour premier souci le respect de la matière; et comme la répétition des mêmes ornements lui deviendrait à la longue insupportable, il introduit dans sa manière des variantes savoureuses; il cherche à faire du nouveau. C'est ce qu'a fait Laurent Amyot pour la lampe du sanctuaire de Répentigny.

Le reste du décor de l'existence canadienne des environs de 1830 est de même tenue. Et pour une bonne raison: tous les objets usuels sont de fabrication canadienne; la nation entière vit de sa propre vie.

Entre le ferblantier qui fabrique des falots enrubannés de tôle en spirales, des lustres ornés de torsades et des lampes de laiton, et le céramiste qui tourne patiemment des jarres, des cruches et des pots de terre cuite; entre la paysanne qui tisse des draps et des ceintures fléchées, des tapis et des catalognes, et l'ouvrier du village qui est prêt à tout faire, il n'y a guère que la différence du métier. Car leur niveau intellectuel est le même, leur esprit d'invention aussi peu éveillé, leur adresse manuelle à peu près analogue. Mais leurs traditions sont si fortes, leur ambiton si contenue, qu'en ne cherchant pas le style, ils l'atteignent souvent. Ainsi s'explique l'art robuste de certaines pièces d'arts domestiques d'autrefois.

A un consciencieux respect du métier s'ajoute une extrème ingéniosité. Pendant que la grand-mère silencieuse tricote des gilets et des capines en crin de cheval, que la fille aînée prépare des arrangements nouveaux pour ses catalognes, la mère cultive une certaine sorte de courge pour en faire des gourdes. De la boutique d'en face résonne le marteau sur l'enclume; c'est le forgeron qui forge des croix de fer pour les morts de l'année, des crémaillières et des flambeaux. Près de là, c'est le charron; pendant l'été, il construit les voitures de l'hiver suivant; elles ne sont pas toutes semblables, car les amateurs de chevaux ont des idées personnelles sur la construction des traîneaux et sur leur ornementation. D'où une grande variété dans l'apparence des véhicules.

Cette variété se retrouve dans le vêtement, dans la chaussure, dans la chapellerie, dans le meuble, dans le décor des appartements, jusque dans la mode féminine. La mode n'exerce point de tyrannie. Car la nation, encore française, veut rester en coquetterie avec la liberté. Moins dans les idées, dont on ne se préoccupe guère, que dans la fantaisie personnelle, qui est une forme subtile de l'amour de soi.

Les Canadiens d'autrefois, voyez-les dans les aquarelles de Hériot et dans les dessins de Duncan, dans les peintures de Bartlett et dans les rares documents humain que nous ont laissés Légaré et Plamondon. Ils ont de la fierté, sans doute; ils ont aussi du caractère. On le reconnaît à l'extrême variété de leurs vêtements et de leur coiffure, de leur expression et de leur maintien; on le reconnaît encore à l'aspect des villes et des villages. Non pas que tout y soit propre et bien à sa place. Non. Mais la végétation, en encadrant les maisons et en masquant à demi les dépendances, ennoblit tout par le velours des pins, la soie bruissante des saules, le majestueux panache des ormes et la masse aux ombres bleues des érables. Souvent les hameaux disparaissent sous le feuillage; seul le clocher couvert en bardeau grisâtre dépasse le flot mouvant des têtes d'arbres.

Hélas! nous verrons dans un prochain article qu'à l'âge d'or de nos artisans a succédé une décadence qui durerait encore dans le brusque réveil de l'après-guerre.

On répète volontiers depuis quelque temps cette formule: et, l'appliquant aux arts: Ces formules, dans leur trop grande simplicité, sont à moitié vraies. Que l'industrie ait contribué pour une large part à l'abaissement du goût, c'est sûr; qu'elle en ait été la cause principale, non.

Depuis les environs de 1840, on n'a pas cessé de se livrer aux arts domestiques; et ceux-ci, depuis cette époque, ont décliné avec une désespérante continuité. Donc, bien avant les progrès de l'industrie, nos arts domestiques n'avaient plus la même tenue. Même l'importation n'a pu avoir, dans le domaine des arts domestiques, les conséquences désastreuses qu'on lui prête, puisque les premières œuvres d'art décoratif qui nous sont venues d'Europe coûtaient beaucoup plus cher que les ouvrages qu'exécutaient nos artisans et n'en valaient pas mieux.

La vérité est ailleurs

Si l'on veut bien se rappeler que le mouvement romantique a eu, pour corollaire essentiel, le retour aux formes du Moyen âge, de la Renaissance, puis des styles des trois Louis - c'est-à-dire de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, - on constate que le XIXe siècle, sauf de rares exceptions, a été celui de tous les styles connus. L'architecture du siècle dernier le prouve surabondamment; la sculpture aussi, surtout les arts décoratifs de la période du Second Empire; et si la peinture, sans être exempte de cette tare, a produit des œuvres originales, c'est que l'art du peintre doit être profondément plus personnel que les autres.

Donc, presque toute l'Europe s'est adonnée, pendant une grande partie du XIXe siècle, à l'imitation plus ou moins servile. Que dire alors d'une humble colonie abandonnée à elle-même depuis près d'un siècle, d'un peuple de petits bourgeois et de paysans qui est en train d'épuiser sa réserve d'énergie et d'invention?… Cette colonie, ou plutôt cette nation minuscule tourne les yeux vers la France. Non seulement elle se laisse pénétrer par le romantisme et par les idées politiques de la Monarchie de Juillet, elle veut encore se modeler tant qu'elle peut sur l'Art français. Toutefois entendons-nous:l'Art français qu'aimaient nos ancêtres n'est point l'art d'avant-garde, celui qui est resté; mais l'art traditionnel, celui qu'on a appelé académique, et qui est mort. La lithographie et, plus tard, la photographie favorisent l'esprit d'imitation des Canadiens. Au reste, bien d'autres causes agissent dans le même sens. Par exemple: l'emballement prolongé à l'égard de certaines formes décoratives; les voyages répétés des bourgeois et des ecclésiastiques, enclins de par leur éducation à considérer l'art académique comme le seul digne d'admiration et d'imitation; les tendances fâcheuses de notre enseignement et, faut-il le dire?, une certaine indolence de l'esprit et un manque de continuité dans l'effort.

Les résultats ne se font pas attendre

Notre sculpture, en devenant un décalquage de l'art européen, perd sa saveur pour devenir cette chose sans nom qui ne dit plus rien à l'esprit ni à l'âme. Il n'est pas étonnant qu'elle soit détrônée par le plâtre et par la tôle, ces deux matériaux nationaux. Sans doute, quelques sculpteurs font exception; c'est qu'ils ignorent les courants de la mode. Ainsi Charles Desnoyers à Saint-Jean-Baptiste-de-Rouville et Victor Bourgeault à Saint-Paul-Ermite.

La peinture décorative est contaminée par les Italiens et par les Munichois, qui nous expédient chaque année le trop-plein de leurs décalques. Et nos peintres, pour ne pas mourir de faim et, de plus, par esprit d'imitation, copient les mêmes tableaux ou s'inspirent des mêmes modèles. Et c'est bien en vain. Car l'élite canadienne-française - nous aurons toujours une élite de ce calibre - leur préfère les étrangers. Même dans le portrait. Et ce n'est pas la chose la moins étrange de voir des Canadiens cossus expédier leurs photographies à Rome ou à Munich pour en faire peindre des portraits à l'huile, au lieu d'aller poser devant des artistes du terroir, si adroits soient-ils.

Ne disons presque rien de l'architecture. À partir du milieu du siècle dernier, elle cesse d'appartenir aux arts domestiques pour passer aux mains des architectes. Elle troque ainsi sa belle simplicité paysanne contre une surcharge de plus en plus prétentieuse, ses admirables proportions contre la grandiloquence.

Le reste est à l'avenant

Nos meubliers imitent les ouvrages européens de style Napoléon III. Naturellement ils y réussissent à moitié, car la manière du Second Empire ne prête à aucun développement fécond.

Peu à peu les petits métiers disparaissent. Non après l'envahissement des produits de la grande industrie, mais en vertu de l'esprit nouveau du nivellement des classes. Cet esprit, de fortes traditions eussent pu lui servir de contrepoids. Hélas! nos traditions s'en sont allées à mesure que nous en affirmions la pérennité. C'est plutôt la petite industrie qui a imposé son goût - si l'on peut dire - à toute la population. D'où nous vient, je vous le demande, notre architecture domestique actuelle, sinon de nos architectes et de nos entrepreneurs? Car on ne la retrouve nulle part.

Le mal, venu primitivement du dehors, a donc germé en nous avec une telle virulence qu'il s'est imposé comme un produit racique. Qu'on y songe: nous regardons nos villes et certains de nos villages contemporains sans en avoir des haut-le-cœur! Bien plus: quand on dépouille nos paysages de leurs arbres et de leurs buissons, quand on démolit nos vieilles maisons et nos églises plus que centenaires, quand on nous dépouille de notre patrimoine, nous manifestons si peu d'humeur que nos faibles protestations paraissent être l'excuse honteuse d'un homme pris en faute.

La guerre, puis la crise économique sont venues nous secouer. Presque subitement, nous nous sommes aperçus que, paysans dans l'âme, les arts paysans n'étaient pas inutiles à notre développement. Nous nous y sommes jetés dans un esprit romantique, c'est-à-dire avec nos sentiments - j'allais dire notre sentimentalité - plutôt qu'avec notre raison. Nous avons failli échouer et pour la même cause que nos pères: l'esprit de copie. Les tapis crochetés qu'on suspend le long des routes, les catalognes et les tissus qu'on fabrique à la maison prouvent que nous avons la copie dans le sang.

Nous sommes doués d'une facilité manuelle incontestable, c'est entendu. Mais en revanche, nous ne possédons qu'une médiocre faculté imaginative. En d'autres termes, nous appliquons notre talent à reproduire, avec plus ou moins de bonheur, des formes déjà connues, sans trop nous soucier d'en découvrir de nouvelles. C'est ce qui s'appelle piétiner sur place.

La réaction ne peut venir que de nous-mêmes. Que faut-il faire? Commencer par le commencement, c'est-à-dire apprendre à dessiner d'après nature, donc apprendre à observer, apprendre à voir. Non dans le but immédiat de brosser de belles images qu'on suspend glorieusement dans le salon, mais afin d'acquérir l'esprit d'observation et de curiosité. Un artisan qui sait dessiner et qui observe avec intelligence ne peut avoir l'idée de démarquer les ouvrages d'autrui; il ne se contente pas de ce que les autres ont pensé, de ce que ses devanciers ont exprimé. Au contraire. Il cherche constamment dans la nature des éléments décoratifs qu'il peut mettre en œuvre; il les choisit avec discernement; il en pèse la valeur, la qualité décorative. Peu à peu se forme dans son esprit une image qui, en mûrissant par la réflexion, acquiert de la consistance. Et quand cette image devient précise comme une épure, l'artisan la transpose sur la matière qu'il a choisie, sans hésitation et sans bavure. Il ne réussit pas toujours à produire une œuvre forte, bien sûr; mais en agissant ainsi, il nous donne le meilleur de ses méditations, de son esprit et de son cœur, il nous fait part de la réalité perçue par ses sens affinés et transposée par son esprit.

Et la réalité ainsi perçue n'est le plus souvent qu'une fiction très belle et très poétique que l'artiste compose à l'aide de ses impressions, quand elles sont fraîches, profondes et durables.

 

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)