
Textes mis en ligne le 15 mars 2003, par Stéphanie MOREL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Morency, André 1939.04.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 112
L'Événement, 3 avril 1939, p.4.
L'EXPOSITION ANDRÉ MORENCY
On se rappelle peut-être que dans le dernier chapitre de Peintres et tableaux [Note 1 absente], l'étude de quelques uvres de Rodolphe Dugay m'a donné l'occasion de m'étendre longuement sur la durabilité des impressions de nos artistes. "C'est dans le tableau composé, écrivais-je, qu'éclate péremptoirement l'inaptitude des Canadiens français à concevoir un tout dont les parties soient rigoreusement logiques, puis à rendre cet ensemble avec une précision adéquate, une fraîcheur d'expression soutenue et un goût infaillible."
Dugay est en train de me donner le démenti, et j'en suis heureux; Madeleine des Rosiers et Jean-Paul lemieux ont montré chacun à sa manière à leur exposition de l'automne dernier, qu'ils s'acheminent vers une sorte de synthèse picturale, à la fois pittoresque, fraîche et personnelle; le plus original de nos paysagistes (Marc-Aurèle Fortin), le plus puissant de nos coloristes (Pellan), un disciple de Leduc (Borduas), quelques peintres indépendants et réfléchis communiquent depuis quelques années à l'École québécoise une physionomie distincte, sinon nouvelle. Et tout se passe comme si nos jeunes peintres, en avaient fini avec la facilité et le déjà-vu, voulaient entraîner le public vers la beauté simple, même dépouillée.
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Dans ce concert d'artistes, où les notes discordantes tendent à perdre de leur fréquence, André Morency, qui secoue depuis quelque temps les entraves d'un enseignement encore trop routinier, joue sa partie avec une discrétion toute française. Cette discrétion, si feutrée soit-elle, laisse entrevoir des qualités.
C'est d'abord, comme l'a noté justement Jean-Louis Gagnon, la joie de peindre. Joie toute intérieure qui a son principe dans le tempérament de l'artiste; qui s'alimente non seulement de l'observation intelligente, même passionnée, des hommes et des choses, mais encore de l'amour de l'expression plastique, du plaisir physique - qu'éprouve tout artiste véritable à manier des brosses et des pinceaux, des crayons et des bouts de pastel, et à jouer nerveusement dans les patés de couleurs rutilantes; la joie qui grandit avec l'effort et la difficulté et qui s'épanouit enfin dans la réussite, aboutissement normal de toute besogne entreprise gaiement.
Chez André Morency, cette joie de peindre ne se dissocie pas de deux préoccupations constantes et apparemment contradictoires qui semblent épouser ses tendances naturelles: - d'une part résoudre avec bonheur des problèmes plus ou moins ardus de technique: - d'autre part traduire avec fraicheur et spontanéité son interprétation personnelle du monde extérieur.
Tantôt les difficultés techniques s'imposent à lui comme une sorte d'énigme dont il importe de découvrir la clé, comme il arrive toutes les fois qu'un sujet nous émeut trop violemment ou ne nous émeut pas du tout. Il n'est pas difficile de trouver à l'exposition du Club Renaissance des tableaux et des esquisses qui constituent des problèmes picturaux honnêtement quoique diversement résolus. Les portraits exposés - sauf le Conteur d'histoires et les peintures représentant le Père Noël - sont plus des documents consciencieux et précis que des uvres d'art d'une création réfléchie. (L'artiste n'échapperait donc pas à la règle généralement admise: que le portrait doit être un témoignage irrécusable.) Ces documents n'ont pas les mêmes caractères. Ils sont tous d'une composition équilibrée, il est vrai; mais les uns comportent une certaine hardiesse de touche; d'autres amusent le regard par leur réalisme contenu; quelques uns tirent une grande part de leur intérêt du pittoresque de leurs modèles. L'un diffère nettement des autres: le portrait de l'artiste par lui-même; le modelé est lisse, le dessin un peu dur, le coloris agréable, le fond plein de charme et d'harmonies très fines.
Certaines grandes toiles et quelques aquarelles et pochades accusent les mêmes traits, nés du même désir lancinant de résoudre des problèmes de métier, La Messe du matin est de celles-là, j'en pourrais indiquer d'autres: les Laurentides, la Cuve à tout faire, Symphonie de blancs, Port-au-Persil...; Les aquarelles et les pochades en offrent des exemples plus ou moins concluents. Je ne veux pas dire que ce sont des uvres uniquement de métier, loin de là: je veux marquer sincèrement leur origine plastique.
Tantôt l'artiste se laisse aller à l'interprétation synthétique de ce qu'il voit. Vivement empoigné par un paysage ou un bouquet d'arbres, le ton d'un côteau rougeoyant ou des nuages désordonnés, il esquisse rapidement ce que Beaudelaire appelait le signalement authentique des choses. Les pochades-microbes du Cap-à-l'Aigle (numéros 67 à 73) de La Malbaie (74 et 75) et du Golf du Manoir Richelieu (76, 77, et 78) sont des exemples tout à fait charmants de ce mode d'expression primesautier. Parmi les aquarelles, il y en a deux, Québec vu de Lévis et le Cap Diamant (57 et 58) qui produisent un effet saisissant, tant par l'atmosphère qu'elles exhalent que par la hardiesse de la transposition des harmonies. Quelques peintures sur panneaux (numéros 15, 25, 30, 34, 40 et 44) plaisent par des qualités identiques mais sans atteindre à la même éloquence.
Cependant il arrive que l'artiste touché par des sujets exceptionnels et aux prises avec des difficultés techniques considérables se livre, à une telle réflexion et à un tel labeur que du même coup il découvre, pour traduire des impressions fortement ressenties, des trucs de métier aussi simples qu'ingénieux. Il peint alors ses meilleurs ouvrages, au sujet desquels on se demande "avec quoi ils sont faits." Le plus magnifique exemple de l'accord parfait entre le métier de l'artiste et sa propre sensibilité est la Neige tombe toujours (No 10a). La tempête s'est apaisée; la brise s'arrête un moment avant de changer de direction; comme une gaze mouvante, les flocons de neige errent encore avec un léger dandinement; le soleil sourit aux nuages crémeux et réchauffe de sa lumière les champs enneigés; toutes les choses, par condescendance, se parent d'un ravissant ton de crème fraiche; le rouge violent des habitations, grâce à un tel voisinage, baisse de plusieurs tons et se rapproche de l'oranger. Dans cette toile peinte largement dans quelques tons voisins, tout chantonne discrètement, comme les bruits de la forêt par une calme matinée de juin. ...
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On se rappelle l'exposition de peinture à laquelle nous avait conviés André Morency en mai 1933. C'était déjà une révélation. L'artiste n'a pas voulu s'arrêter dans une si bonne voie. Et, délaissant la ville pour mieux s'astreindre à la contemplation de la nature, il a passé dix mois dans le paysage grandiose et changeant de la Pointe-au-Pic, non sans revenir vivre quelques jours d'automne à Québec.
Dans la grande salle du Club Renaissance, on peut voir jusqu'à mercredi prochain une partie de ses travaux: ses progrès sont immenses; son succès n'est pas douteux. Grâce à son talent, à sa vie intérieure intense et à son labeur de tous les jours, il se place au premier rang de nos jeunes peintres. Il a droit à nos félicitations: il a droit aussi à notre encouragement, seul moyen qu'ont nos artistes de perfectionner leurs ouvrages et donner leur mesure.