Gérard Morisset (1898-1970)

1939.11.18b : Peintre - Cosgrove, Stanley

 Textes mis en ligne le 24 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Peintre - Cosgrove, Stanley 1939.11.18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 113

L'Événement, 18 novembre 1939, p. 4.

L'exposition Cosgrove

L'exposition Albinson exceptée - et je regrette de n'avoir pas eu le loisir de commenter à leur mérite les ouvrages de ce peintre américain talentueux -, on n'a rarement vu à Québec des peintures aussi spontanément et volontairement originales que celles qu'expose en ce moment M. Staley Cosgrove à l'Ecole des Beaux-Arts.

Peintures spontanément et volontairement originales! Qu'on ne crie point au paradoxe. Qu'on songe plutôt que nos artistes, pour la plupart, ont appris à peindre plus ou moins sagement la nature, en usant à son égard de ménagements respectueusement scolaires, tout au plus en lui demandant de se plier à toutes les variétés actuellement connues de la sentimentalité, y compris la sentimentalité sérieuse, celle qui s'offre à nous avec toutes les garanties de distinction. Qu'on songe encore que nos peintres ont tour à tour côtoyé la mode et exploré un tout petit coin du rêve, soit que la clientèle leur ait paru d'une souveraineté inattaquable, soit qu'ils aient manqué de souffle ou de confiance en leur talent. En écrivant celà, je pense à Suzor-Côté, plein de dons et de facilité inféconde; à Charles Huot sage et compassé, éteint avant l'âge; à Brymner et à Franchère, l'un craintif, l'autre trop suave; à M. Leduc qui pense un peu trop et à M. Delfosse qui, décidément, ne pense pas assez; à ceux qui se cherchent trop longtemps comme à ceux qui se découvrent trop tôt; bref à tous ceux qui ont manqué d'audace, faute de réflexion ou d'esprit de décision.

Marc-Aurèle Fortin et Alfred Pellan ont échappé tout à fait à l'emprise de l'art conformiste. D'autres aussi au premier desquels il faut placer Edwin Holgate, vrai maître de Stanley Cosgrove. Maître à la manière classique; c'est-à-dire un guide bienveillant plutôt qu'un magister rigoureux; un camarade perspicace plutôt qu'un fort en thème sententieux; un camarade qui aiguise la personnalité au lieu de la refouler, qui fait réfléchir son disciple au lieu de le fournir en recettes.

Si Stanley Cosgrove doit beaucoup à Edwin Holgate, c'est dans l'art difficile de peindre avec spontanéité des compositions volontaires. C'est, en peinture, tout le secret des œuvres fortes, à condition d'y ajouter le sens des harmonies de couleur.

Des qualités sur lesquelles reposent ses compositions artistiques, Cosgrove est amplement pourvu et, fait à noter, les a développés avec une égale réussite. Mais l'embarras serait grand s'il fallait fixer leur importance chronologique, ou plutôt leur nécessité plastique.

On croit d'abord que, seules, les harmonies de couleur importent seules à notre artiste - comme le feraient croire la Nature morte à la lampe (No 9) Eileen (No14), la Nature morte au vase blanc (No 18), la Nature morte devant une fenêtre (No 43), la Glaneuse (No 51), et quelques autres peintures parmi les quelles je rangerais la Mare (No 45), et la Madeleine aux cheveux courts (No 49); et c'est juste, car les ouvrages que je viens de citer tirent leur principale beauté de tons simples faisant un excellent voisinage avec d'autres tons aussi simples, les uns et les autres préalablement pétris dans une sorte de réalisme à la fois âpre et poétique. Mais on s'apperçoit vite que l'artiste, bien pourvu d'une sensibilité très fine, réagit vigoureusement devant ses modèles et, après les avoir analysés avec ce que j'appellerais une farouche inquisition, nous les rend aussitôt tout d'une pièce, bien plus avec leurs caractères qu'avec leurs formes. Car aux yeux de Cosgrove, les formes importent beaucoup moins que leur éloquence énergétique; en d'autres termes, la peinture des objets vise d'abord et surtout à leur représentation simplifiée et vivement expressive. Presque toutes les pièces exposées ont un caractère nettement visible de spontanéité. On m'excusera de transcrire ici mes préférences: la Nature morte à la lampe (No 9), le Train rouge (No11), le Printemps dans les Laurentides (No12), Le Bois brûlé (No 16), le Printemps sur le Mont-Royal (No 20), les Arbres bleus, les Premiers labours et la Colline de sable (Nos. 25, 37 et 46)...

Comme tout cela est volontaire; je devrais dire prémédité. Non pas que l'artiste se hasarde à nous imposer désobligeamment une vision radicalement nouvelle des choses; car il suggère au lieu d'affirmer; il transpose le monde extérieur au lieu de la photographier - comme nous le faisons tous, nous qui n'avons que du talent. Cosgrove s'élève au-dessus de la commune mesure. Il ne dédaigne pas l'art strictement bourgeois ou naïvement scolaire, car il éprouve trop leur désespérante nécessité; il n'en veut pas à la peinture naturaliste dont il reconnait la légitimité; il ne se soumet pas à la peinture scolaire parce qu'en dépit de sa jeunesse il en a épuisé toutes les ressources. Mais il a volontairement foi en sa propre vision, en ces réactions originales, en son métier plein de subtilité et d'imprévu. Il n'en faut pas plus pour aiguiller un artiste vers ce qu'il croit être la vérité plastique.

Grâce à une bourse de l'État provincial, Stanley Cosgrove ira bientôt étudier sur place l'art américain et l'art mexicain. Ses amis lui souhaitent de revenir avec les mêmes qualités et, si c'est possible, avec d'autres encore.

 

 

 

web Robert DEROME

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