
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Kawthar Grar, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - Influence française 1940.06
Bibliographie de Jacques Robert, n° 203
L'Action nationale, vol. 15, n° 6 (juin 1940), p. 418-425.
Notre héritage français dans les arts
La nation française a toujours fait généreusement les choses. Qu'elle édifie sa propre entité ethnique, qu'elle compose les traits de son visage spirituel, qu'elle fonde de nouveau un vaste empire colonial, c'est l'exquise finesse de son esprit qu'elle fait pénétrer partout, c'est le plus loyal de son sang qu'elle prodigue, c'est son humanité profonde qu'elle irradie de tous côtés, comme le poudroiement même de sa générosité.
On le voit dès la fondation de la Nouvelle-France.
Le pays n'est pas de ceux qui se gagnent tout seuls [sic] ni qui rapportent tout de suite. Au contraire. Le climat est rude, quasi inhumain en hiver; les indigènes ne sont pas toujours rusés et féroces mais, quand ils le sont, ils incarnent la plus effroyable brutalité; le sol est fertile, à condition qu'on le prépare longuement, qu'on le remue sans cesse; peu ou point de richesses monnayables ni de produits immédiats. Pour vivre en Nouvelle-France, il faut donc une grande puissance de travail, de la prévoyance et de l'économie, beaucoup de vie intérieure et de ressort moral; en peu de mots, une riche nature étayée par des institutions sociales solides.
Cette riche nature, elle vient de la paysannerie française qui, après les désastreuses guerres de religion et les misères du règne de Louis XIII, se ressaisit brusquement et se taille à sa propre mesure une écrasante besogne de reconstruction nationale; elle vient aussi de l'homme de métier et du petit bourgeois. Ces milliers d'artisans, qui ne veulent pas disparaître sans avoir été utiles à leurs proches, disposent d'un organisme à la fois simple et efficace: la corporation. Ils savent que pour exercer un art ou un métier, il faut l'apprendre; que l'apprentissage est aussi nécessaire à l'architecte et au peintre, au sculpteur et à l'orfèvre, au ferronnier et au tisserand, que le grand séminaire au prêtre et l'étude à l'avocat; que les formes ne jouissent d'aucune pérennité, car l'imagination humaine est inépuisablement féconde.
La corporation française nous arrive avec nos premiers artisans, sous l'administration de cet intendant de génie qu'est Jean Talon. Elle n'est point une machine politique; ni ce que j'appellerais une entreprise de chantage social; ni une institution absolument fermée; pas davantage une école proprement dite. Elle a pour premier rôle de dispenser la compétence technique; elle assure ensuite la transmission des secrets professionnels; et, grâce à la libéralité de ses règlements, c'est en elle que mijote lentement l'évolution du goût et des formes. On n'y peut entrer sans avoir fait son apprentissage, c'est-à-dire sans avoir travaillé pendant sept ans, du lever au coucher de soleil, aux ouvrages de son maître; sans avoir fait deux années supplémentaires de compagnonnage; sans avoir, à la fin de ces neuf années de labeur, produit son . Ce système d'éducation professionnelle produit en Nouvelle-France des résultats merveilleux.
En disant cela, je pense aux tableaux d'église et aux portraits du peintre de carrière qu'était le Frère Luc, formé chez Simon Vouet d'abord, puis à Rome; aux uvres des récollets Juconde Drué et Augustin Quintal, l'un et l'autre architectes et peintres - le premier, auteur de la flèche du couvent de son Ordre à Québec, tant vantée par les mémorialistes du XVIIIe siècle; aux tableaux de François Beaucourt et de François Baillairgé, tous deux anciens élèves de l'Académie royale de peinture de Paris. Je songe aux ensembles sculptés de Denis Mallet chez les Récollets de Québec, de Jacques Leblond dit Latour à l'Ange-Gardien et à Sainte-Anne-de-Beaupré, des élèves de l'école des Arts et Métiers de Saint-Joachim; aux sculptures ornementales et à la statuaire de la dynastie des Levasseur, notamment l'admirable chapelle des Ursulines; aux sompteuses sculptures sur bois d'Antoine Cirier à la Pointe-aux-Trembles, de Guernon dit Belleville à Oka, de Gilles Bolvin aux Trois-Rivières, à l'Assomption, à Lachenaie, à Boucherville et à Berthier-en-Haut; aux ouvrages éminemment décoratifs du plus grand de nos ornemanistes, Philippe Liébert (1732-1804), dont les chefs-d'uvre sont la chaire de l'Assomption, le sanctuaire du Sault-au-Récollet et le maître-autel de Vaudreuil - cette dernière uvre sculptée en 1792 et ornée d'un Ecce Homo en bas-relief qui rejoint en majesté le Beau Dieu d'Amiens: aux uvres plus simples des Baillairgé à Québec; aux innombrables sculptures sur bois de Jean Valin et de Pierre Emond, de Jacson et de Paul Richard, de Charles Chaboillé, des Janson-Lapalme, et des Jourdain dit Labrosse; surtout à l'aimable floraison de l'École des Écorres, c'est-à-dire de Quévillon et de ses disciples - Joseph Pépin, Paul Rollin, René Saint-James, Baret et Dugal, Leprohon et Amable Gauthier, Urbain Desrochers et André Paquet, les Berlinguet et les Dion - dont les uvres, moins pittoresques peut-être que celles de leurs devanciers mais tout aussi parfaites, font de certaines de nos vieilles églises des temples du goût paysan le plus pur et le plus émouvant. Je songe encore à l'habitation de la région montréalaise, courte, massive, couronnée de coupe-feu et de cheminées robustes, semblant surgir de terre comme une fortification domestique; à celle de la région de Québec, longue, peu profonde, coiffée d'une haute toiture, flanquée d'appentis et d'auvents; aux autres types de maisons de pierre que nos ancêtres ont créés au gré de leur fantaisie; à notre architecture civile, de plan si simple, de décor si sobre, de proportions si élégantes. Je pense enfin aux vases d'église et de salle à manger de nos orfèvres, à ces ouvrages fabriqués avec des pièces de monnaie, ciselés d'une main ferme, martelés avec tant d'adresse; à la légion de nos orfèvres, dont les plus talentueux sont Roland Paradis et Paul Lambert, Landron, Pagé-Quercy et Maisonbasse, François Ranvoizé, Laurent Amyot et Sasseville, Cruickshank, Polonceau et Pierre Huguet, Duval, Delagrave, Marion et Morand; bref, à tous les ferronniers, les potiers et les tisserands, les facteurs d'orgues et les fondeurs de cloches, dont l'Inventaire des uvres d'art, entrepris en 1935 par le Secrétariat de la Province, nous a permis de découvrir les noms et d'apprécier les ouvrages.
Dès le mileu du XVIIe siècle, la corporation nous apporte, non le style de la Renaissance française - la Renaissance était close depuis les derniers Valois, - mais le style Louis XIV, simplifié comme il convient à une colonie naissante. Ce style a un singulière fortune. Il se fait modérément somptueux dans nos rares édifices publics de Québec et de Montréal; il est simple, robuste et accueillant dans les habitations campagnardes et jusque dans celles des villes; il reste sobre dans les églises à transept et dans l'art militaire; il devient riche, voire exubérant, dans les églises à la récollette, dans l'orfèvrerie de table ou d'église, dans la peinture de portraits et dans les tableaux de sainteté, dans la sculpture des retables, des tabernacles et des chaires, dans le mobilier des seigneurs. Mais à mesure que le goût français va vers des formes compliquées, un décor plus abondant et une sorte de mondanité aimable, nos artisans suivent la mode, non sans un certain retard. En dessinant vers 1732 la chaire et le banc d'uvre des Trois-Rivières, le Père Quintal prend modèle sur les ouvrages de Robert de Cotte à la chapelle de Versailles; un peu plus tard, c'est au néo-romain et au Louis XV qu'il emprunte l'idée du tombeau d'autel à la romaine. Ainsi font Liébert à Saint-Martin et à Vaudreuil; les Baillairgé à Québec, en introduisant le Louis XVI dans la sculpture de la cathédrale; surtout Quévillon et ses disciples en exploitent à fond le Louis XV. Dans notre orfèvrerie, même constatation. Si j'en avais le loisir, je montrerais par exemple l'évolution de la lampe de sanctuaire: au XVIIe siècle, elle est une simple vasque, large, spacieuse, au-dessus de laquelle fume la flamme agitée d'une mèche flottante dans l'huile d'une colombe de porcelaine; au siècle suivant, la lampe s'allonge, s'orne de rinceaux et de tores, et devient presque aussi haute que large; au XIXe siècle, elle s'allonge encore et se dépouille de la plupart de ses ornements.
Car le style canadien ne se fige pas en formules. S'il ne se transforme pas entièrement en Louis XV ni en style Empire, il s'enrichit par apports fragmentaires, il évolue au gré des emprunts assimilables. C'est ce qu'en sculpture l'abbé Jérôme Demers appelait le ; il ne voyait pas que notre art, sans faire peau neuve, évoluait normalement. Beaucourt nous apporte les mièvreries picturales et le coloris chaud de l'École de Fragonard; François Baillairgé renouvelle notre sculpture religieuse; Laurent Amyot transforme notre orfèvrerie dans le goût de 1785; Dulongpré familiarise ses nombreux clients avec la simplicité de pose et de facture des portraits de l'École de David; la vente de la collection Desjardins en 1817 redonne de la vogue à la peinture française du XVIIe siècle; quelques-uns de nos artistes - Beaucourt, Baillairgé, Amyot, les deux Plamondon, Hamel, Falardeau - vont étudier leur art en Europe.
Mais voici venir la vague archéologique partie du vieux continent, puissante comme un sentiment populaire irréfléchi, enivrante comme une découverte personnelle du monde sensible. On devine qu'il s'agit du mouvement romantique. Pas de celui qui a produit Delacroix et Sainte-Beuve, Rude et Berlioz; mais de l'humeur morbide qui s'est imposée à un grand nombre d'Européens par sa sentimentalité facile, par son appétit d'imitation, par son besoin de grandiloquente tragédie Le Bas-Canada échappe d'autant moins à ce mouvement qu'il le connaît en retard et l'importe directement de la pleurnicharde Bavière, avec laquelle il a des points communs de sensibilité. Entre 1835 et 1850, tous les styles nous envahissent à la fois: le gothique bien entendu, puisque c'est lui, le premier, qui a les honneurs de l'imitation; le roman, surtout le roman de la Rhénanie; le néo-grec et le néo-romain; l'assyrien et l'égyptien; les styles des trois Louis et de Louis-Philippe; le romano-byzantin et le lombard; même le néo-gothique.
Que nos traditions françaises, encore mobiles, bien vivantes, aient surnagé à ce débordement, c'est étonnant mais point inexplicable; car, d'une part, un grand nombre de nos artistes se sont formés en France; d'autre part, jusqu'aux environs de 1870, nos artisans ont gardé l'apprentissage. Celui-ci a résisté de son mieux aux pratiques nouvelles de l'architecture contemporaine; aux sollicitations mielleuses de la chromolithographie; au plâtre et à la tôle; aux imitations servilles et à l'archéologique savoir de nos praticiens; surtout aux déplorables résultats des luttes sociales et à la grande importation. En orfèvrerie, il a vite succombé - et, nos orfèvres sont devenus des marchands; en peinture et en architecture, il a pris la forme de la culture scolaire, comme dans tous les pays où l'école est une sorte de remède universel; en arts domestiques, il s'est éteint graduellement, sauf en de rares coins reculés de la province où il restait de la persévérance chevillée à quelque tempérament. Il a reparu vers 1920, sous une forme qui ne se dessine point encore avec la netteté désirable. Ici s'arrête la tâche de l'historien.
Après la tourmente romantique - et il semble qu'elle ne soit pas encore chose du passé, - que nous reste-t-il de notre héritage français? La franchise m'oblige à une stricte humilité; sans doute beaucoup d'efforts individuels méritoires; des essais plus ou moins isolés; des réussites assez rares mais indiscutables. En revanche, que d'imitations plus ou moins adroites; que d'emballements irraisonnés; que de discussions stériles et de coups d'épée dans l'eau; que d'appels vibrants à je ne sais quel style national factice, provisoire, impersonnel
Au fond, nous ne manquons pas de talent, ni d'adresse manuelle; ni même d'imagination. Ce sont là matières premières. Pour les mettre en uvre et les vivifier, il nous faudrait apprendre à réfléchir en silence, nous cultiver sans orgueil, produire sans vanité. Avec cette recette vieille comme le monde, nos qualités françaises éclateraient au grand jour - à condition que nous ne les ayons point perdues.
(Texte inédit d'une causerie prononcée au réseau français de Radio-Canada.)