Gérard Morisset (1898-1970)

1942.03.18 : Orfèvre - Ranvoyzé, François

 Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Orfèvre - Ranvoyzé, François 1942/03/18

Bibliographie de Jacques Robert, n° 052

L'action catholique, 18 mars 1942, p. 4.

L'œuvre capricieuse de François Ranvoyzé

L'exposition de photographies d'argenterie québécoise, ouverte au public depuis mercredi dernier, à l'école des Beaux-Arts de Québec, est plus ou moins une énigme pour les visiteurs qui n'ont pas eu l'avantage de lire préalablement les études, peu nombreuses d'ailleurs, qu'on a publiées sur nos orfèvres; même des amateurs d'art se demandent, sans trouver de réponse acceptable, comment s'y prenaient nos artisans d'autrefois pour façonner des œuvres si agréables et si parfaites, dont quelques-unes - calice, ciboire et lampe de sanctuaire, par exemple - sont d'une facture apparemment compliquée.

Il n'est donc pas inutile d'écrire quelques mots sur la technique, bien connue de nos jours, de l'orfèvrerie. Et comme la présente exposition est consacrée à l'œuvre de François Ranvoyzé, il importe de retracer sa carrière extrêmement féconde et d'esquisser l'analyse de son style.

* * *

Reportons-nous aux beaux jours du XVIIIe siècle. Un bourgeois ou un curé, une communauté religieuse ou un seigneur désirent-ils posséder une louche ou une soupière, un encensoir ou un calice, des croix pectorales ou une tabatière, ils commencent par amasser des pièces de monnaie - car en ce temps-là, les lingots de métaux précieux sont aussi rares que de nos jours et, de plus, les gisements d'or et d'argent de la Nouvelle-France sont, pour de longues années encore, improductifs.

Pendant longtemps, toutes les pièces de monnaie ont cours au Canada. Les pièces d'or comprennent le louis français (pièce de vingt francs), la guinée, le louis anglais et les devises en or de bien d'autres pays européens. Les pièces d'argent sont plus nombreuses: la piastre française ou pièce de cent sous, la demi-piastre ou l'écu, le demi-écu ou le "trente sous", la piastre espagnole, la portugaise… On estime ces pièces non à leur valeur nominale, mais à leur titre, à leur poids - d'où l'expression de "pièces sonnantes et trébuchantes", c'est-à-dire de pièces qui rendent le son de l'argent et font trébucher les plateaux de la balance. Cependant, la pièce de monnaie est rare en Nouvelle-France au XVIIe siècle. Ce n'est que sous l'administration de Beauharnois qu'apparaît chez nous, en quantité variable, la matière première indispensable à nos orfèvres: la pièce de monnaie. Encore est-il bon de faire remarquer que la France ne nous en fait parvenir qu'avec une certaine parcimonie; non par ladrerie sans doute, mais par crainte que le producteur ne se mue en commerçant. Si bien que Bougainville constate, dans son Mémoire sur l'état de la Colonie en 1757, que nos orfèvres mettent en œuvre des "parfilures et quelques piastres que le commerce illicite avec les Anglois introduit" à Québec et à Montréal.

Parfois l'orfèvre fait subir au métal qu'on lui apporte l'opération longue et délicate du laminage. Le plus souvent, il le fait fondre en feuilles plus ou moins épaisses - la perte de matière étant à la charge du client. Dans la fabrication de la plupart des pièces d'orfèvrerie, l'artisan se sert de moules en bois, qu'il confectionne lui-même ou qu'il laisse à l'industrie d'un sculpteur. Ses outils, il les fabrique de ses mains; même chose pour son poinçon, c'est-à-dire la marque, portant ses initiales, qu'il appose sur chacun de ses ouvrages. A sa mort, l'un de ses concurrents fait l'acquisition de sa boutique (outils, moules et gabarits) et prolonge ainsi de quelques années des traditions professionnelles qui auraient tendance soit à disparaître, soit à évoluer autrement.

Les moules qu'utilise l'orfèvre sont bien différents des moules de l'industrie moderne. Ils jouent, pour ainsi dire, le rôle d'une enclume. Prenons comme exemple le vase le plus simple: le plateau à aiguière ou à burettes. Le moule est tout simplement le vide du plateau. L'orfèvre place sa feuille d'or ou d'argent sur le moule renversé et la martèle jusqu'à ce qu'elle en ait épousé la forme. Autre exemple, compliqué celui-ci: le calice; il est constitué de trois parties, visées [sic] les unes aux autres; la coupe, le nœud et le pied; chacune de ces parties est martelée sur un moule; et il arrive parfois, à cause des ciselures, que le nœud (ou le pied) soit fait de deux morceaux; l'orfèvre doit alors les souder au moyen de borax.

Le martelage terminé, reste le décor. L'orfèvre en fixe d'abord le dessin; puis il en établit le modèle de grandeur réelle - ce qu'on appelle le gabarit. Certains éléments décoratifs, comme le godron, l'ove, la figure humaine, sont ordinairement exécutés au ciselet - d'où le nom de ciselures; d'autres éléments s'exécutent au burin - on dit alors qu'ils sont gravés. En orfèvrerie, la gravure au burin est généralement réservée au pièces de dimensions exiguës; les pièces de grande taille sont presque uniquement ciselées.

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François Ranvoyzé est probablement le plus connu - ou le moins oublié - de nos orfèvres d'autrefois. Son nom, probablement parce qu'il a disparu depuis longtemps, frappe l'oreille par son air d'ancienneté. A cause du grand nombre et de la qualité de ses ouvrages, il a été l'objet d'un certain nombre d'écrits: Marius Barbeau a publié quelques études sur son œuvre; Ramsay Traquair lui a décerné la première place parmi nos argentiers. Aux yeux de bien des amateurs, il prend figure de phénomène, car il semble résumer à lui seul l'histoire de notre orfèvrerie. Ranvoyzé est donc installé confortablement dans la gloire - une petite gloire de chapelle enthousiaste et sincère.

Nous n'avons aucune raison de descendre Ranvoyzé de sa niche. Au contraire. Il est souhaitable que des lampions brûlent sans cesse au pied du dieu et que ses fidèles gardent la même ferveur dans leur culte. Mais autour de la niche de Ranvoyzé, on en pourrait percer deux ou trois autres de même taille, quelques-unes moins hautes, et un certain nombre de niches minuscules destinées au menu fretin de notre Ecole d'orfèvrerie. Ainsi l'arc de triomphe élevé à la gloire de nos orfèvres comprendrait-il, en guise d'ornements, de nobles statues, des statuelles qu'on ferait aussi majestueuses que possible et, sur des piédouches de style troubadour, de simples bustes dont la tête serait ceinte de beaucoup de feuilles de laurier… Ces bustes représenteraient les orfèvres contemporains de Ranvoyzé: Jacques Varin, l'allemand Joseph Schindler, Amable et Etienne Mailloux, Joseph-Thomas Ferquel, Michel Forton, les Lapotherie, François Lefebvre, Joseph Lucas… Le seul orfèvre de l'époque qui serait de taille à lutter contre Ranvoyzé est Jean Amyot, dont Traquair assure qu'il était le frère de Laurent Amyot. Ses ustensiles de table - il y en a de fort beaux chez les Sourdes-Muettes et dans des collections particulières de Montréal - sont aussi somptueux, aussi parfaits de forme et d'exécution que ceux de Ranvoyzé. Mais sa carrière s'est échelonnée sur quelques années à peine.

A l'égard de François Ranvoyzé, c'est le contraire. Né à Québec à la fin de décembre 1739, armurier et serrurier très habile, il devient subitement célèbre comme orfèvre vers 1770 et garde sa popularité jusqu'aux environs de 1815 - pratiquement jusqu'à la fin de sa vie puisqu'il est mort en octobre 1819. Donc une carrière professionnelle de quarante-cinq ans. Mais l'élément de la durée n'explique pas tout le succès de notre orfèvre. Il faut y ajouter une grande virtuosité manuelle, une souplesse de caractère peu commune, le sens aigu des affaires ou plutôt du goût de la clientèle et; surtout, une forte capacité d'assimilation. Son portrait nous le montre affable, accueillant; même au repos, ses traits sont souriants, comme ceux d'un être qui goûte et manie finement la plaisanterie. Ce qui se dégage de sa physionomie, c'est une indolence à demi cachée derrière le sourire; c'est le sens du fignolage, la fantaisie, le caprice. Doué d'une telle nature, Ranvoyzé oscille sans cesse entre sa propre imagination et l'imitation d'autrui. Tantôt il imite les œuvres françaises qu'il a l'occasion de voir à Québec; tantôt il produit de son propre cru, avec une étourdissante profusion d'éléments décoratifs; tantôt il s'accomode volontiers des formes néo-romaines que Laurent Amyot a rapportées de Paris en 1787. Donc trois aspects de son œuvre.

A l'instar de la plupart de nos anciens orfèvres, Ranvoyzé s'est inspiré - pour ne pas dire plus - du style des nombreuses œuvres françaises qu'il y avait et qu'il y a encore dans la région de Québec. Les ostensoirs en argent et en or de la cathédrale de Québec et de l'église de l'Islet, le grand calice de Saint-François (île d'Orléans) et le petit calice de Sainte-Croix (numéros 8 et 9), des écuelles, des chandeliers et bien d'autres ouvrages de Ranvoyzé porteraient des poinçons français de l'époque 1730 qu'on n'en serait point étonné, tant l'orfèvre y a mis peu de soi-même. Encore qu'elles soient exécutées de main de maître et ciselées avec une adresse imperturbable, ce ne sont point ces œuvres-là qui représentent l'esprit de Ranvoyzé. Elles sont bien ordonnées, parfaites de galbe et d'exécution, alors que Ranvoyzé est tout caprice. Voilà pour le premier aspect de son œuvre.

Le deuxième aspect, c'est ce que j'appelle le "style Ranvoyzé" - car il y a un style Ranvoyzé, comme il y a en sculpture un style Liébert, c'est-à-dire une manière personnelle de concevoir la décoration des formes. Dans le monde des formes elles-mêmes, Ranvoyzé n'a rien apporté de nouveau. Il s'est contenté des caractères reconnus à chaque famille de vases. Tout au plus a-t-il suivi docilement la tendance générale de son temps sur l'allongement des formes. (Un exemple suffira à faire comprendre ce que je veux dire: au XVIIe siècle, la lampe de sanctuaire est beaucoup plus large que haute; au siècle suivant, sa hauteur égale approximativement sa largeur; au XIXe siècle, la lampe de sanctuaire est toute en hauteur. On observe la même évolution dans bien d'autres pièces d'argenterie).

Etant donné le caractère de Ranvoyzé, les formes ont à ses yeux moins d'importance que leur décor. Son style est donc essentiellement décoratif. Je le définirais volontiers: la fantaisie dyssémétrique appliquée à l'ornement. Ce style, Ranvoyzé ne l'a pas inventé tout seul; il en a trouvé des éléments dans certaines œuvres françaises du XVIIe siècle, dans des plateaux de Paul Lambert dit Saint-Paul et dans des vases qui portent le poinçon de l'énigmatique D.Z. Mais Ranvoyzé a fait, de la dyssémétrie, un principe; il l'a exploitée avec une verve intarrissable, avec un savant caprice; il en a tiré une beauté nouvelle et saine.

Le décor habituel de Ranvoyzé consiste en feuilles et en fleurs qui se suivent sans symétrie aucune, qui chevauchent les unes sur les autres et forment un décor à la fois spirituel, original et savoureux. Aux yeux de notre orfèvre, l'ornement en lui-même existe peu; il n'existe vraiment que s'il participe à un mouvement - le mouvement du morceau, dont il est l'un quelconque des moments. Une frise de Ranvoyzé n'est pas un dessin statique; c'est, dirais-je, une conversation imagée, vivante, superbement colorée; c'est une marche harmonique dont le thème est sans cesse altéré, refait, repensé; c'est une suite de variations qui nous donnent l'illusion d'un mouvement ininterrompu. Et cela avec des moyens fort simples, des trucs de paysan. Voyez ces encensoirs: sur la panse, des ciselures à fleur d'argent, dont l'irrégularité accentue l'impression de frémissement du métal; sur la cheminée, des ajours en forme de croix, de cœurs, d'étoiles, de clous. Voyez ces plateaux (numéro 30): sur le plat-bord, on voit des fleurs de lis et une frise de fleurs diverses; la frise est exécutée au ciselet, mais les fleurs de lis sont tout simplement poinçonnées.

Et nous voici au troisième aspect de l'œuvre de Ranvoyzé. Cet artiste indolent et sensible subit, vers la cinquantaine, une influence profonde, celle de Laurent Amyot. Celui-ci revient de France en 1787; il vient d'y passer six ans, au cours desquels il a bien appris son métier. Que s'est-il passé dans le domaine des arts français de 1760 à 1785? La découverte subite du style du premier siècle de l'Empire romain, à la suite des fouilles d'Herculanum et de Pompéi. Voilà les éléments du style Louis XVI. Mais ce que Laurent Amyot rapporte à Québec en 1787, ce n'est pas l'intégralité du Louis XVI; ce sont des bribes de ce style: le galbe de certains vases, le feston de feuilles de laurier, le faisceau romain, le godron large et quasi architectural. Dès 1788, Amyot produit deux œuvres de ce style: la lampe de sanctuaire de Repentigny et l'encensoir de Saint-Joachim (Montmorency). Egalement en 1788, Ranvoyzé appose son poinçon sur un calice d'un style analogue, qui est encore en usage à Saint-Joachim (numéro11). Une lampe d'Amyot et un calice de Ranvoyzé de même style et datés de la même année, cela fait songer. Et l'on imagine que la rivalité des deux orfèvres ne se place pas vers 1780, comme on l'a écrit, mais après le retour d'Amyot…

Ranvoyzé sacrifie donc au nouveau style. Des bénitiers comme ceux des Becquets et de Saint-Joachim (numéros 17 et 18), des encensoirs comme ceux de la cathédrale de Québec (il y en a six) et de l'église d'Yamachiche (numéro 23), une lampe comme celle de Sainte-Anne-de-Beaupré (numéro 4) et quelques autres ouvrages de Ranvoyzé portent des motifs décoratifs empruntés à Laurent Amyot; mais ces motifs n'ont pas, sous le ciseau de Ranvoyzé, la vigueur et la netteté qu'on remarque dans les œuvres de son rival; ils sont pleins d'irrégularité et de fantaisie.

* * *

La fantaisie est donc la marque distinctive de François Ranvoyzé. Notre paysage artistique compte d'autres artisans dont l'art brille par cette même qualité, si rare et si charmante. Gilles Bolvin et Philippe Liébert, Antoine Plamondon, François Baillairgé et l'orfèvre DZ pour n'en nommer qu'un petit nombre - ont eu, eux aussi, le sens du fignolage. Ranvoyzé les dépasse cependant par la finesse de son dessin, par l'extrême fécondité de ses éléments décoratifs, par la liberté de ses ciselures.

D'autres orfèvres canadiens - comme Laurent Amyot, Solomon Marion, François Sasseville - ont façonné des vases mieux construits et plus solides, d'une plus grande cohésion de style et d'une distinction plus rare que les meilleures œuvres de Ranvoyzé; mais ils n'ont pu rattraper la délicieuse fantaisie qui fait de François Ranvoyzé, en dépit de ses dates biographiques, un artisan de l'ancien Régime.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)