Textes mis en ligne le 19 février 2003, par Pascale TREMBLAY, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Art - 18e siècle 1942.03
Bibliographie de Jacques Robert, n° 224
Bulletin des Études Française, vol. 2, n°7 (mai 1942), p. 181-184.
Après le traité de Paris
Que la tradition artistique française se soit implantée en Nouvelle-France dès l'époque de Jean Talon et qu'elle se soit maintenue jusqu'au traité de Paris, quoi de plus normal. Qu'elle ait même évolué suivant un rythme lent, au gré des besoins et du caprice de nos ancêtres, quoi de plus humain, de plus raisonnable.
Mais que cette même tradition ait survécu au changement d'allégeance de 1763; qu'elle ait fleuri entre les années 1770 et 1840; qu'elle ait même donné ses plus beaux fruits en pleine immigration anglaise et allemande, c'est-à-dire vers 1810, voilà qui paraît invraisemblable, sinon impossible, à plus d'un historien en herbe, à plus d'un sociologue mûri dans l'explication des manuels.
L'homme qui se donne la peine de réfléchir un peu, le simple amateur de paperasses antiques ne chantent point sur ce ton. Ils essaient de revivre les années qui suivent la capitulation de Montréal. Que se passe-t-il alors? Bien des événements politiques, sans doute - et nos manuels d'histoire nous le disent suffisamment. Un pays découvert et colonisé par la France devient, par le sort des armes, pays anglais. Il change donc de fonctionnaires. Au lieu d'obéir à l'intendant, le peuple respectera les ordonnances du gouverneur anglais. Comme le pays ne possède pas de constitution, c'est le code militaire qui règle, pendant quelques années, les rapports des habitants entre eux; et tout au plus exerce-t-il quelque influence sur les miliciens et sur une minorité de citadins.
Les soixante mille Canadiens de 1763 continuent de vivre selon le mode de l'ancien régime. Et qui les empêcherait? Le vainqueur? Mais il ignore encore ce qu'il convient de faire avec sa nouvelle colonie. Il voudrait peut-être assimiler cette poignée de bourgeois et de paysans qu'il connaît mal; mais il s'aperçoit vite que l'entreprise est irréalisable, voire ridicule; que l'assimilation ne peut se faire qu'à ses dépens; que, tôt ou tard, il devra se défendre lui-même contre un genre d'existence qui ne façonne peut-être pas de grands hommes, mais forge des êtres réfléchis et volontaires. Ils sont de tous les métiers.
Chez nos ancêtres, c'est la corporation française qui façonne la société. Non pas la corporation fermée, qui étouffe parfois les aptitudes et donne libre cours aux privilèges. Mais la corporation ouverte; ou plutôt, l'esprit de la corporation: l'apprentissage, le compagnonnage, la maîtrise. Dans tous les métiers, surtout dans les métiers d'arts appliqués, l'apprentissage, qui est obligatoire, dure sept ans et ne peut commencer avant la quinzième année; l'apprenti travaille pour son maître du lever du soleil à son coucher; le compagnonnage s'étend sur deux années; et la maîtrise ne peut s'obtenir qu'après la production d'un chef-d'uvre, c'est-à-dire d'un ouvrage qui démontre péremptoirement les aptitudes et la technique du candidat.
Ainsi se maintiennent les traditions. D'une génération à la suivante se transmet un héritage que les aînés accroissent généreusement, que les jeunes maîtres acceptent avec reconnaissance. L'artisan d'autrefois n'est pas atteint de la manie contemporaine de toujours produire du nouveau; il ne se croitpas [sic] appelé à révolutionner, tous les cinq ans, le monde des métiers et des arts; il n'a point la prétention de croire qu'avant lui rien ne s'est fait et qu'après lui le soleil ne luira plus. Il est un chaînon; et il joue pleinement son rôle; et il sait par expérience qu'une chaîne, si mal fabriquée soit-elle, comporte un certain nombre de chaînons et que l'un quelconque des chaînons serait mal venu de se croire l'un quelconque des bouts de la chaîne
Voilà donc un genre d'existence particulier, fort différent du nôtre assurément; où l'improvisation n'est absolument rien; où la technique repose sur l'expérience et la réflexion; où les événements, si dramatiques soient-ils, n'ont point de rebondissement grave sur la société; où les boulversements politiques sont du même ordre que la foudre, l'incendie ou la débâcle d'une rivière: on se hâte de réparer les dégâts et on se remet au travail sans gémir. Et cette force morale de nos ancêtres, pleine de sérénité, se manifeste - notamment dans le domaine des arts appliqués.
Ne sortons pas de Montréal. Quels artisans y voyons-nous après le traité de Paris? Des sculpteurs comme Philippe Liébert, Antoine Cirier, Louis Foureur dit Champagne, Lambert et Lenoir, Paul Jourdain dit Labrosse et, un peu plus tard, Louis Quévillon et ses disciples; des orfèvres comme les Varin dit La Pistole, Palin-Dabonville, Pierre Huguet, François Delique, Robert Cruickshank, Michael Arnoldi; des peintres comme Louis Alliés, François Beaucourt, Louis Dulongpré, Louis-Chrétien de Heer; des constructeurs comme Janson-Lapalme, les Branchaud et les Jourdain, les Archambault et les Lecavalier, le sulpicien Montgolfier et le récollet Augustin Quintal; des brodeuses comme les Mères Despins et Coutlée; des ferronniers comme les Latour. Et je ne signale que les moins inconnus
Ce ne sont point des improvisateurs. Liébert et Foureur dit Champagne ont probablement fait leur apprentissage chez Gilles Bolvin; Antoine Cirier et Paul Jourdain ont appris la sculpture à l'atelier paternel; chez les orfèvres, l'apprentissage est de règle - même chez des étrangers comme Cruickshank et Arnoldi, dont les traditions toutes britanniques s'estompent au contact de la clientèle canadienne; Louis Alliés, de Heer et Dulongpré sont des Français de France, pétris des belles traditions de leur pays; François Beaucourt est né à Laprairie, mais il a étudié la peinture à Bordeaux chez l'artiste Camagne, il a passé quelques années à Paris et il a voyagé en Europe orientale; les Janson-Lapalme, les Branchaud et les Archambault appartiennent à des dynasties de maîtres-maçons et de maîtres-charpentiers; Étienne Montgolfier est un architecte français, et le Père Augustin Quintal est un disciple attardé du Frère Luc.
En somme, notre artisanat du milieu du XVIIIe siècle est un rameau détaché de l'artisanat provincial de France. Rameau plein de sève, bien vivace, qui ne tarde pas à vivre de lui-même. Issu de la corporation provinciale, notre artisanat se développe dans le sens même des arts paysans français, avec une infinie variété. Il ne connaît pas la nouveauté du style Louis XV, ni les oripeaux pompadour qui font fureur à la cour de Versailles et à Paris pendant une trentaine d'années, ni l'esprit frivole qui entache l'art français aux environs de 1750. Il s'en tient au style Louis XIV, à ce style mesuré, robuste et simple, qui convient admirablement à une petite nation de paysans et de bourgeois. Ce style, il l'emploie longtemps sans y apporter de retouche, sans presque aucune transformation. Cependant vient un temps où, tout en conservant l'esprit du style Louis XIV, nos artisans cèdent au vague désir de lui imprimer leur propre caractère. Philippe Liébert en sculpture ornementale [Note 1. cf. p. 176, son Saint Jean-Baptiste enfant. Haut-relief en bois doré, sculpté vers 1790 pour les Soeurs Grises de Montréal. Ce haut-relief orne le pied du tombeau de l'autel du Sacré-Coeur.], François Ranvoyzé en orfèvrerie, Louis Dulongpré en peinture, François Baillairgé en architecture contribuent à l`éclosion d'un style qui garde l'esprit du Grand Siècle, tout en exhalant une forte saveur canadienne.
C'est ainsi que par la discipline de l'apprentissage et du compagnonnage, s'est conservée en Nouvelle-France la tradition artistique qui nous est venue pendant un siècle de la province française. Et cette tradition n'est pas morte avec les générations qui ont vu la guerre de Sept ans; elle s'est maintenue pendant encore une centaine d'années, c'est-à-dire pendant tout le temps que les Canadiens français sont restés eux-mêmes. Du jour où ils ont voulu imiter les autres, la tradition française n'a plus volé que d'une aile
Bas de Vignettes:
[1]- Le Séminaire de Montréal, construit à la fin du XVIIe siècle d'après les plans de l'abbé Dollier de Casson. Dessin à la sépia exécuté en 1826 par John Drake, pour Jacques Viger. Album de Jacques Viger conservé aux Archives du Séminaire de Québec. IOA