Textes mis en ligne le 12 mars 2003, par Marie-Andrée CHOQUET, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Orfèvre - Sasseville, François 1942/10
Bibliographie de Jacques Robert, n° 302
Technique, vol. 17, n° 8, octobre 1942, p. 526-[530].
UN CHEF-D'UVRE DE FRANCOIS SASSEVILLE
à Jean-Marie Gauvreau
IL EST des uvres d'art dont la gestation est longue, pénible, féconde en épisodes plus ou moins dignes d'intérêt; dont l'histoire est connue, trop connue peut-être. Il en est d'autres, au contraire, qui s'offrent toutes nues à l'historien de l'art, sans une once de littérature, sans acte d'état civil; des uvres qui, semble-t-il, naissent pures de tout cabotinage, de tout souci de plaire, même de toute inquiétude.
Pour peu qu'on ait de lecture, on se rappelle, sans grand effort de mémoire, certaines uvres qui ont longtemps fait parler d'elles avant de naître, et d'autres, qui ont paru dans le silence et le mystère. Les premières tirent une part de leur intérêt de la masse de commentaires dont elles ont été l'objet avant même d'être enfantées; la beauté des secondes se laisse pénétrer avec lenteur, mais elle est plus émouvante, souvent plus profonde.
Dans la Nouvelle-France d'autrefois, les uvres d'art viennent au jour le plus simplement du monde. Parfois, on en devine l'éclosion dans les termes précis et banals d'un devis d'artisan ou d'un contrat devant notaire; ou encore, on en apprend l'existence par une simple mention des livres de comptes paroissiaux ou des livres de raison des bourgeois:
C'est ainsi qu'en l'année 1845, l'abbé Philippe Lefrançois, successeur de l'abbé Gatien à la cure du Cap-Santé, signale l'acquisition d'une pièce d'argenterie de François Sasseville: un grand calice historié, dont j'ai déjà publié une photographie [Note 1. Cf. Coup d'il sur les arts en Nouvelle-France. Québec, 1941, planche 31.]. Dans la reddition des comptes de 1845, on lit en effet cette simple mention: , soit la somme de deux cent trente dollars, c'est-à-dire plus de six cents piastres de notre monnaie actuelle. Si c'est l'abbé Lefrançois qui a rédigé cette mention, ce n'est pas lui qui a commandé le calice; c'est son prédécesseur, l'abbé Félix Gatien, homme de talent, d'étude et de goût, artiste à ses heures [Note 2. Félix Gatien est né à Québec le 28 octobre 1776. Il a été vicaire au Détroit de 1801 à 1806, puis professeur de théologie au Séminaire de Québec jusqu'en 1817. Nommé cette année-là à la cure du Cap-Santé, il y est mort le 19 juillet 1844. C'est lui qui a commandé au sculpteur Louis-Xavier Leprohon les trois tabernacles de l'église et à Laurent Amyot, une part de la belle argenterie religieuse qui est encore en usage au Cap-Santé.].
À l'automne de 1843, l'abbé Gatien se rend à la boutique de Sasseville, sise côte du Palais, et examine avec attention les derniers ouvrages du maître-orfèvre. C'est l'époque où Sasseville, sans dédaigner les éléments décoratifs qu'il a hérités de son maître Laurent Amyot, s'amuse à rendre, sur des feuilles d'argent d'une épaisseur inusitée, des scènes évangéliques exécutées au poinçon, au burin et au ciselet. Déjà, il a façonné, pour des églises de Québec et des environs, des ciboires, des calices et des ostensoirs ornés de médaillons ciselés. L'abbé Gatien, naguère sculpteur, apprécie avec finesse les ouvrages de Sasseville, leur rendu impeccable, leur exécution à la fois onctueuse et volontaire. Quant aux scènes évangéliques elles-mêmes, il croit les reconnaître presque toutes: le maître-orfèvre en prend l'ordonnance, sinon l'esprit, dans les gravures des missels du XVIIIe siècle, dans les tableaux de la cathédrale et de la chapelle du Séminaire de Québec, ou encore, dans les eaux-fortes ou les gravures au burin que son ami, l'abbé Jérôme Demers, accumule depuis des années sur les murs de sa chambre.
Ce qu'il désire aujourd'hui pour son église, c'est un vrai grand calice, avec une coupe en vermeil, une fausse-coupe en argent ornée de feuillages et de médaillons, un nud en forme d'urne de style Louis XIV - les urnes du parc de Versailles -, un pied très orné où apparaissent, si possible, trois sujets tirés de l'Evangile. Les trois médaillons de la coupe sont tout trouvés: la Foi, l'Espérance et la Charité , que l'orfèvre cisèlera d'après les images du XVIIIe siècle - de ces images anonymes qui rappellent souvent la mièvrerie de Greuze. Quant aux bas-reliefs du pied du calice, l'abbé Gatien en a choisi les sujets: l'Adoration des bergers , le Lavement des pieds et le Christ en croix. Pour le premier sujet, il y a, dans la nef de la cathédrale de Québec, une grande peinture attribuée - probablement à tort - à l'un des Carrache; Sasseville n'aura qu'à la démarquer, en y ajoutant de son cru, s'il le désire. Pour le Lavement des pieds , l'abbé Gatien a son affaire: une gravure d'une compositions d'Annibal Carrache, dans le même sentiment que l'Adoration des bergers. Pour le Christ en croix , les modèles ne manquent pas: il y en a dans les missels, à la cathédrale, chez les Dames Ursulines, à la chapelle du Séminaire, dans la collection du peintre Légaré.
Enfin, entre l'abbé Gatien et son orfèvre, le marché est conclu. François Sasseville façonnera un calice d'argent de matière très épaisse, orné de ses motifs les plus élégants et des six sujets qu'a choisis l'abbé Gatien; de son côté, celui-ci s'engage, au nom de la fabrique, à lui verser, en pièces sonnantes et trébuchantes, une somme de cinquante louis - plus quelques chelins en paiement de menues réparations. L'abbé Gatien, on l'a vu plus haut, est mort en juillet 1844, quelques mois avant l'achèvement de la somptueuse pièce d'argenterie qu'il avait commandée.
Ce calice existe encore, et en parfait état de conservation. C'est l'un des plus grands calices de l'Ecole d'orfèvrerie canadienne. Il a douze pouces et demi de hauteur; sa base a six pouces et demi de diamètre. Il porte le poinçon de François Sasseville (F. S. dans un ovale), flanqué de deux petites étoiles.
Pour qui est familier avec les calices français du milieu du XVIIIe siècle, et avec ceux de Ranvoyzé et d'Amyot, le calice de Sasseville, sans être d'une nouveauté remarquable, s'écarte singulièrement du style de nos orfèvres. Non que les détails en soient nouveaux. Au contraire. On y retrouve les motifs Louis XIV de Ranvoyzé et les détails Louis XVI d'Amyot, surtout je ne sais quel vague air de famille avec les ouvrages qu'ont poinçonnés, bien avant Sasseville, Roland Paradis et Mailloux, Delzenne [sic] et Huguet.
Ce qui est relativement neuf ici, c'est le galbe général de la pièce, étudié avec un sens très juste des masses et des détails; c'est la forme de la coupe, sorte de timbale princière dont l'évasement est généreux; c'est le nud en forme d'urne; c'est le pied, vaste, strié de godrons, coupé de raies de cur, pied en coupole surbaissée, solide, stable.
L'analyse des éléments d'une telle uvre est déconcertante. Car on y trouve des éléments décoratifs du Grand Siècle, un peu de l'esprit frivole du siècle suivant et beaucoup de l'éclectisme du XIXe siècle. Et pourtant, il y a de l'unité dans cette uvre; unité dans le galbe de l'ensemble et dans l'aspect de chaque partie; unité dans la distribution des ornements; unité dans la compréhension même du décor. Tout semble produit d'un seul jet; non pas crée par une force qui s'exhalte, mais ordonné par une nature à la fois sensible et cultivée.
La Foi est une figure d'expression à la Greuze, dessinée avec une certaine vigueur - voyez la ligne oblique de la croix, que scandent les plis du manteau et de la manche. Avec son air d'indifférence pincée, avec ses longs doigts en éventail, avec son ancre dont la courbe prolonge le drapé du vêtement, l'Espérance rappelle le caractère bizarre de certains camées antiques. Tout autre est l'allure de la Charité : cette bonne dame aux yeux baissés, au nez long, aux lèvres fortement ourlées, est le type même de la domestique patiente, bien pourvue de condescendance et de générosité; des deux enfants qu'elles tient embrassés, l'un est lymphatique, l'autre est délicieusement .
Ces trois médaillons, dont les fonds sont piqués, s'enlèvent sur un encadrement de feuilles et de coquilles, dans un luxuriant décor d'épis de blé et de grappes de raisin. Le coup de ciselet est ferme, précis, sans bavure comme sans sécheresse. Les ornements du nud et des moulures qui le flanquent sont traités avec la même maîtrise, la même virtuosité.
Les sujets qui figurent sur le pied du calice sont d'une facture analogue à celle des médaillons et d'une aussi grande perfection. Mais parce qu'ils semblent se confondre avec la somptueuse floraison d'ornements qui les entourent, qui les pressent de tous côtés, ils passent inaperçus. Il leur manque peut-être des surfaces de repos - et c'est le seul défaut, ou plutôt la seule peccadille de cet ouvrage où éclate tant de beauté.
Le plus séduisant de ces bas-reliefs est, à mon sens, le Christ en croix . La composition en est claire, dense, savamment équilibrée autour de la croix, pleine de mouvement et d'émotion. Voyez le groupe des saintes Femmes, à gauche, relié à la croix par un temple à coupole et son minaret; à droite, la liaison des éléments est tout aussi serrée: Marie-Madeleine, dont l'attitude déborde d'une élégante tendresse, forme un admirable sommet au mouvement large du groupe des saintes femmes et relie à la croix l'olivier pittoresque qui se tord à droite. L'exécution de ce morceau est d'une virtuosité étourdissante, mais d'une virtuosité toute frémissante de profonde et fine sensibilité. Les détails, surtout les draperies, rappellent l'art réaliste d'un sculpteur français trop peu connu du XVIe siècle, Germain Pilon; ils rappellent encore la manière d'un sculpteur québécois contemporain de Sasseville, Thomas Baillairgé. Qu'on examine avec attention la Mise au tombeau de Germain Pilon, l'Espérance de Thomas Baillairgé à l'église de Saint-Joachim (Montmorency), et le Christ en croix de Sasseville; l'uvre de Pilon, c'est entendu, déclasse les deux autres; mais celles-ci sont de la même famille que celle-là; elles en ont la même allure, la même qualité d'esprit et de sensibilité Tant il est vrai qu'à travers les âges, la nature, moins inventive peut-être que les hommes, se répète sans se lasser, certaine de ne jamais décevoir les humains oublieux
À la mort de François Sasseville en 1864, un chroniqueur du Journal de Québec écrivait cette phrase:
Voilà une oraison funèbre comme en faisaient souvent nos ancêtres. Car en ce temps d'obscurantisme, comme disent les Homais de tous les temps, il était de mode de louer le labeur intelligent. Aujourd'hui, on est trop porté à monter en épingle les coups d'épée dans l'eau
Bas de vignettes:
[1]- Cap-Santé, Calice en argent massif par François Sasseville (1844). IOA
[2]- Cap-Santé, Grand calice de François Sasseville, 1844. Médaillon de la coupe, représentant l'Espérance . IOA
[3]- Cap-Santé, Grand calice de François Sasseville, 1844. Médaillon de coupe, représentant la Charité . IOA
[4]- Cap-Santé, Grand calice de François Sasseville, 1844. Détail du pied: l'Adoration des bergers , d'après une peinture de la collection Desjardins, détruite en 1922 dans l'incendie de la cathédrale de Québec. IOA
[5]- Cap-Santé, Grand calice de François Sasseville, 1844. Détail du pied: le Christ en croix . IOA