
Textes mis en ligne le 20 février 2003, par Josée RIOPEL, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Montréal - Hôtel-Dieu 1942.11
Bibliographie de Jacques Robert, n° 264
Journal de l'Hôtel-Dieu de Montréal, vol. 11, n° 6, novembre-décembre 1942, p. 451-461.
LE TRÉSOR DE L'HOTEL-DIEU (simples notes)
Il existe une qualité domestique que les Canadiens français, comme nation, possédaient naguère à un haut degré et qu'ils ont perdue d'une façon presque subite: l'attachement aux choses d'autrefois.
On nous a si souvent dit que nous étions arriérés! Ma foi! le moyen le plus facile de ne pas paraître arriéré, c'est de laisser tomber le vieux pour acquérir du neuf; c'est de faire peau neuve. Ainsi avons-nous dilapidé notre patrimoine, avec une insouciance digne d'un autre objet
En revanche, l'attachement aux choses du passé est devenu le privilège presque exclusif, je ne dis pas des collectionneurs, cela va de soi, mais des communautés religieuses. Sauf exception, on y conserve son bien, qu'on le connaisse ou non, qu'on en goûte ou non la qualité. C'est une tradition qui s'ajoute aux autres; la mode n'y a point de part, ni la vanité, ni le caprice. Et voilà pourquoi l'on trouve dans les couvents des uvres d'art admirables, pieusement conservées par des mains attentives.
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Chacun sait que l'Hôtel-Dieu a été durement éprouvé par le feu, en moins de quarante ans. une première fois, en 1695, il a perdu de précieuses reliques, en plus de tous les papiers de sa fondatrice, Jeanne Mance; en 1721, nouveau sinistre presque aussi désastreux que le premier; en 1734, un incendie ravage encore l'Hôtel-Dieu.
Pourtant tout n'a pas péri dans ces sinistres. Un grand ostensoir de l'Ecole française du XVIIe siècle, une Madone en bois sculpté de l'artisan montréalais Charles Chaboillez et un grand plateau d'argent (il a plus de quinze pouces de diamètre), façonné en 1730 par l'orfèvre parisien Charles Girard, sont sortis indemnes du brasier.
Après 1734, le patrimoine artistique de l'Hôtel-Dieu s'accroît normalement d'année en année. Toutefois, il est difficile d'en suivre l'évolution dans les livres de comptes de la communauté, car bien des pièces proviennent de la générosité de bienfaiteurs anonymes. C'est ce qui se passe notamment pendant les vingt années qui précèdent le Traité de Paris. Entre 1740 et 1760, l'Hôtel-Dieu s'enrichit d'un grand nombre de pièces d'argenterie de premier ordre: un calice d'Ignace-François Delzenne [sic] (vers 1750), des cuillers et des fourchettes de Jacques Pagé dit Quercy, un grand plateau en argent de l'orfèvre parisien Paul Soulaine, une piscine de formes agréables poinçonnée IG, encore un plateau en argent façonné à Paris entre 1755 et 1760 par Germain Chayé
Vers les années 1770-1790, les dons sont moins fréquents et, dans les livres de comptes, les entrées d'achat sont moins imprécises. En 1777, les Hospitalières commandent au sculpteur Philippe Liébert un tabernacle en bois sculpté, dédié à Saint-Joseph; il existe encore dans le caveau de la communauté, mais en quel état! Il est orné de quelques médaillons composés d'outils de charpentier. Un peu plus tard, c'est le sculpteur François Filiau qui exerce son art dans la chapelle de la maison. Vers 1800, c'est Louis Quévillon qui, apparemment, termine les ouvrages de Filiau et sculpte les deux portes de style rocaille qui conduisent de la sacristie à l'église.
En argenterie, la tâche est plus facile, en raison même des poinçons qui permettent d'identifier les uvres d'art. Palin-Dabonville façonne, vers 1765, les marmites et les casseroles de cuivre rouge qui servent à l'apothicairerie. Un peu plus tard, Michæl Arnoldi est l'orfèvre attitré de la communauté. En un style un peu dur, il martèle vers 1790 la lampe du sanctuaire , l'encensoir , la grande aiguière qui sert aux visites de l'évêque et trois bénitiers de cuivre argenté.
Le successeur d'Arnoldi est son ancien associé Robert Cruickshank; jusqu'à sa mort, survenue en 1808, il façonne pour l'Hôtel-Dieu un assez grand nombre de cuillers , de fourchettes , de louches et de pincettes .
Entre Cruickshank et Robert Hendery, c'est-à-dire entre les années 1810 et 1840, les Hospitalières achètent leur argenterie chez les orfèvres de Montréal - peu importe leur origine -, car on retrouve leurs poinçons sur bien des pièces domestiques de l'Hôtel-Dieu: Pierre Gauvreau, Narcisse Roy, Cheney, Dwight et Savage, Pierre Huguet et son frère Louis, John Lumsden, Christian Grothé, Pierre Bohlé, Solomon Marion
L'époque 1840-1855 appartient à deux excellents orfèvres, Robert Hendery et Paul Morand. Le premier est représenté à l'Hôtel-Dieu par un calice (1844), un reliquaire d'argent, un plateau à burettes et des pièces d'argenterie domestique; Morand, par deux plateaux à burettes de facture très soignée.
Si les livres de comptes et les poinçons des orfèvres nous renseignent sur l'argenterie de l'Hôtel-Dieu, il s'en faut de beaucoup que nous ayons des précisions analogues sur les sculptures et les peintures que possèdent les Hospitalières.
A l'égard de la sculpture, j'ai déjà signalé une Madone de Chaboillez, qui doit dater des environs de 1705, un tabernacle de Philippe Liébert et des ouvrages de François Filiau et de Quévillon. Je pourrais encore signaler le chandelier pascal qui me paraît être l'uvre d'Antoine Cirier; un saint Joseph et une Madone de l'Ecole française, un petit autel de l'atelier de Liébert et quelques statuettes en bois sculpté, dont il est impossible d'identifier les auteurs. L'une de ces statues, une Madone en bois de pin au naturel, a une expression énigmatique; de ses traits se dégage une ironique indifférence. Une autre, représentant la Vierge et l'Enfant , a une expression dédaigneuse; elle est, paraît-il, l'uvre d'un .
Nous n'en savons guère davantage à l'égard des sculpteurs qui ont participé à l'ornementation de la chapelle de la rue Saint-Paul (elle a été démolie en 1860) et de la chapelle actuelle. Dans les livres de comptes, aucun nom de sculpteur; aucun indice. Même à l'égard du charmant buffet d'orgue qui coiffe si agréablement la tribune, nous ne savons presque rien: il a été construit en 1863, pendant que l'organier Louis Mitchel façonnait les jeux et les sommiers de l'instrument
A l'Hôtel-Dieu, les peintures ne sont pas nombreuses: une vingtaine tout au plus, sans compter les décorations picturales de la chapelle.
Le portrait de Mme de Bullion a disparu dans l'incendie de 1695. Celui de Jeanne Mance , s'il n'a jamais existé, a probablement subi le même sort. Peut-être d'autres toiles, peintures religieuses ou portraits, ont-elles péri dans les sinistres de 1721 et de 1734. Chose certaine, dans les comptes de la communauté, il n'est fait mention d'aucun tableau.
Les deux plus anciennes peintures de l'Hôtel-Dieu - elles datent de la fin du XVIIe siècle - sont un Louis XIV à cheval et un saint Louis tenant la couronne d'épines ; ce sont des dons récents. il faut en dire autant d'une Assomption dans le style de Jouvenet, qui ne manque pas de charme.
Il reste des témoignages de la décoration de l'ancienne chapelle. Ce sont d'abord deux moyennes toiles de l'Ecole canadienne du milieu du XVIIIe siècle: la Vierge et l'Enfant et la Légende de saint Augustin et le Christ au jardin des Oliviers : enfin une grande composition qui représente la sainte Famille . De ces six peintures, la dernière seule offre un certain intérêt artistique et historique. C'est une uvre française dont la facture et le coloris se rapprochent de ceux de Lagrenée, peintre de la fin du XVIIIe siècle. Sa composition n'a rien de vraiment original, mais son réalisme est plaisant. Je parlais tout à l'heure d'intérêt historique: c'est en effet, cette composition qui a déterminé la vocation religieuse d'une hospitalière du dernier siècle, Fanny Allen. [Note 1. Cf. BROSSEAU, Saint-Jean-de-Québec . 1938. Pp. 207 et 208. ]
A l'époque de 1860, la mode est aux peintres étrangers. L'Anglais Hawksett, à qui l'archiviste Faribault a fait peindre, en 1849, l'Arrivée de Jacques Cartier à Québec , produit en 1863 un portrait réaliste de Mgr Bourget . L'année suivante, le peintre bavarois Heldt offre ses services aux Hospitalières pour orner de sujets bibliques la coupole de la chapelle, que Victor Bourgeau, l'architecte, vient d'élever; il obtient l'entreprise; on ne peut pas dire que ce soit une réussite
Je me permets de signaler encore, mais sans y attacher trop d'importance, trois autres peintures: un portrait assez naïf de l'abbé Rocque, sulpicien, par Roy-Audy (1836), une Véronique lourdement peinte par un artiste nommé Lavergne et un portrait de monseigneur Bruchési , par Szoldatics.
En somme, les belles uvres d'art de l'Hôtel-Dieu sont des pièces d'argenterie - des ouvrages de cet art subtil et souvent méconnu, qui ne s'impose vraiment au goût bourgeois qu'aux époques de brillante civilisation.
On comprend qu'en la France de Louis XV, on ait pu produire les admirables plateaux en argent que j'ai signalés.
En Nouvelle-France, la civilisation commence vraiment à briller aux environs de 1740, atteint son point d'épanouissement vers 1790 et, cinquante ans plus tard, commence à s'acheminer vers le déclin. L'argenterie de l'Hôtel-Dieu reflète cette courbe de notre goût collectif. Les pièces les plus anciennes, celles des deux Pagé et de Paradis, sont encore empreintes d'archaïsme. Avec le grand calice d'Ignace-François Delzenne [sic], d'une si noble simplicité, on sent que l'orfèvrerie canadienne se dégage de l'imitation et prend son essor; on pressent la fantaisie de Ranvoyzé et la distinction de Laurent Amyot. Ces deux orfèvres ne sont pas représentés à l'Hôtel-Dieu; à leur place, on trouve Michæl Arnoldi et Robert Cruickshank, flanqués des petits maîtres de leur temps. Leurs qualités sont différentes de celles de Ranvoyzé et d'Amyot, mais elles sont presque aussi solides.
Et la lampe de l'Hôtel-Dieu, et surtout l'aiguière que je reproduis ci-contre, si elles ne possèdent pas l'élégance française des ouvrages des orfèvres du cru, appartiennent tout de même à la plus belle époque de notre orfèvrerie et brillent au premier rang de nos chefs-d'uvre.
Enfin, avec Robert Hendery et les Bohlé, l'orfèvrerie montréalaise produit, avant de s'éteindre, ses derniers beaux ouvrages.
Bas de vignettes:
1- Madone et enfant Jésus , statuette en bois sculpté, exécutée vers 1705 par Charles CHABOILLEZ. IOA
2- Calice en argent massif, martelé et ciselé vers 1750 par Ignace-François DELZENNE [sic]. IOA
3- Aiguière en argent massif, martelée vers 1790 par Michæl ARNOLDI et terminée beaucoup plus tard par Jean-Marie GROTHÉ. IOA
4- Chandelier pascal en bois sculpté, peint en blanc et orné de lisérés d'or. uvre probable d'Antoine CIRIER, vers 1775. IOA
5- Reliquaire en argent massif, ciselé vers 1845 par Robert HENDERY. IOA