Gérard Morisset (1898-1970)

1942.11b : Église - Saint-Martin (Laval)

  Textes mis en ligne le 24 mars 2003, par Kawthar GRAR, dans le cadre du cours HAR1830 Les arts en Nouvelle-France, au Québec et dans les Canadas avant 1867. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

 

Église - Saint-Martin (Laval) 1942.11b

Bibliographie de Jacques Robert, n° 303

Technique, vol. 17, n° 9 (novembre 1942), p. 597-605.

SAINT-MARTIN (îLE JÉSUS) APRES LE SINISTRE 19 DU MAI [sic]

à M. l'abbé Coursol, curé de Saint-Martin

NOS églises d'autrefois disparaissent peu à peu dans l'indifférence. Parfois, c'est la pioche du démolisseur inconscient qui brise les maçonneries de pierre des champs et arrache, des voûtes et des retables, les riches sculptures dorées. Souvent, c'est le feu, la foudre, qui consume [sic] en quelques heures les témoignages précieux de l'œuvre de plusieurs générations d'artisans. Et la nation assiste, quasi impassible, à l'extinction de son patrimoine artistique. Au rythme où vont les choses, on peut prévoir qu'en moins d'un demi siècle nos richesses d'art ne seront guère plus qu'un souvenir - un souvenir fragilement accroché à une pellicule photographique. Caveant consules…

L'église de Saint-Martin (île Jésus), qui a été frappée par la foudre le 19 mai dernier, n'était point un monument vénérable par son ancienneté, elle datait de 1870. Mais elle était l'œuvre de l'un de nos meilleurs architecte du XIXe siècle, Victor Bourgeau; elle se présentait avec une certaine grâce dans sa simplicité; elle était parée d'une abondante floraison de sculptures sur bois, de quelques peintures point trop vilaines et de somptueuses pièces d'argenterie. Bref, c'était un édifice digne d'intérêt.

Il est donc à propos que les paroissiens éprouvés de Saint-Martin et les amateurs d'art trouvent ici quelques images de cette église et lisent des commentaires sur les ouvrages de sculpture, de peinture et d'orfèvrerie qui en faisaient le plus bel ornement.

Les deux églises de Saint-Martin

La première église de Saint-Martin date de 1782. Le 17 juin de cette année-là, l'abbé Beauzèle bénit la première pierre d'un édifice en maçonnerie d'une longueur d'environ cent pieds. À peine l'église est-elle logeable, vers 1787, que les paroissiens veulent l'orner de meubles somptueux. Dès 1788, le nom du sculpteur Philippe Liébert paraît dans le premier livre de comptes; et chaque année, jusqu'en 1799, on l'y trouve. Il commence par sculpter le tombeau du maitre-autel, puis le tabernacle central, les autels latéraux, le chandelier pascal et deux bas-reliefs. Dans le même temps ou peu après, paraissent les noms de François Beaucourt, le peintre, et de Louis Quévillon, le sculpteur.

Ici, il y a un hiatus dans les documents paroissiaux: le deuxième livre de comptes, qui s'étend de 1801 à 1831, n'existe plus - ou bien il repose dans les papiers poudreux d'un légataire insouciant… Heureusement l'antiquaire Jacques Viger nous renseigne sur ce qui se passe pendant cet intervalle de trente ans: J'ignore s'il existe des témoignages graphiques de cette église à deux clochers. A leur défaut, on peut s'en faire une idée assez juste en regardant la façade actuelle de l'église de Châteauguay; ou encore en allant examiner, dans la tour de droite de l'église de Saint-Laurent (près Montréal), un tableau de saint Isidore où Thomas Valin a peint, vers 1838, l'église en construction de cette paroisse. Pourquoi deux tours? surtout deux tours désaxées? C'était une mode qui, inaugurée en 1743 à la Sainte-Famille (île d'Orléans), poursuivie au Cap-Santé en 1754 et à l'Islet en 1768, a mis quelque temps à se généraliser en Nouvelle-France.

Dans le troisième livre de comptes de la fabrique (1831-1862), on trouve les noms des artisans qui ont participé à l'ornementation de ce que j'appellerais la nouvelle église de Saint-Martin, tant alors on a transformé l'ancienne: d'abord Louis Dulongpré le peintre qui, vers 1832, complète une série de six grands tableaux religieux que les paroissiens ont réussi à sauver du sinistre du 19 mai; puis François Dugal, sculpteur de Terrebonne, à qui la fabrique verse plus de quinze mille livres de vingt sols - sans doute pour la sculpture de la voûte et de la tribune; enfin Joseph Casavant, le premier facteur d'orgues de ce nom, qui, en 1838, installe dans l'église son premier instrument, - il n'en reste, d'ailleurs, qu'un seul tuyau.

Les années passent. La vieille église, considérablement restaurée en 1823, perd vite ses enduits, en vient à se lézarder, menace ruine. En 1864, les fabriciens décident de . On consulte l'architecte Victor Bourgeau; d'après lui, il faut reconstruire l'église; et le 14 juillet 1870, l'abbé Truteau procède à la bénédiction de la pierre angulaire d'une église beaucoup plus vaste que l'ancienne, dont Victor Bourgeau a donné les plans. En 1875, on démolit l'ancienne église. Pendant vingt ans, l'église de Bourgeau reste inachevée. Elle a ses autels, ses meubles indispensables, ses bas-reliefs, son argenterie, ses tableaux; mais elle n'a point de voûte. Ce n'est qu'en 1893 que les frères Héroux, sculpteurs d'Yamachiche, entreprennent les ouvrages de l'intérieur, restaurent le maitre-autel, construisent une chaire, et font de Saint-Martin un exemple typique de l'architecture aimable, simple, acceuillante, de Bourgeau. C'est l'église qui a été détruite dans le sinistre du mois de mai…

La sculpture à Saint-Martin

Le premier sculpteur qui travaille à Saint-Martin est Philippe Liébert [Note 1. absente. Note 2. Philippe Liébert est né à Nemours (près Fontainebleau), en 1732; il est mort à Montréal en septembre 1804.]. Dès 1788, il reçoit neuf cents livres pour un autel; l'année suivante, il touche un acompte de huit cents francs pour un tabernacle, dont le solde de six cents livres lui est versé en 1790. Puis il sculpte un bas-relief formant porte, qui représente saint Martin partageant son manteau avec un pauvre. L'année 1791 comporte de nombreuses entrées au livre de comptes. On y voit d'abord que Liébert reçoit deux cents livres - c'est-à-dire du bas-relief de saint Martin; qu'il met ensuite la dernière main au tabernacle du maître-autel. Au reste, ce livre de comptes comtient des détails amusants à ce sujet:

pr bois de Sciage pr la quesce (caisse) faite pr transporter le tabernacle à Québec (illisible) port de la quesce du Tabernacle (illisible) transport de tabernacle et des chandeliers (illisible) façon du tabernacle, des chandeliers, reliquaire, et autres fournitures(illisible) l'or et l'argent pris chez Mr Germain à Québec (illisible)

En 1795, Liébert sculpte la chaire, qui lui est payée mille livres; l'année suivante, il façonne un banc d'œuvre et des chandeliers; en 1798, il construit le troisième autel de Saint-Martin; enfin en 1799, il reçoit six cents livres pour un chandelier pascal et sa . Presque tous ces meubles ont été dorés à l'Hôpital-général ou à l'Hôtel-Dieu de Québec.

De tous les ouvrages que Liébert a fignolés pour l'église de Saint-Martin, il reste les deux bas-reliefs sculptés, le chandelier pascal, le tabernacle de gauche et un fragment du tabernacle de droite. Les autres pièces ont péri, soit au cours du XIXe siècle - comme la chaire et le banc d'œuvre -, soit dans l'incendie du 19 mai. Le tombeau du maître-autel, de galbe dit , était presque une copie de celui de Berthier-en-Haut, qui a été sculpté par Gilles Bolvin vers 1760. Les tombeaux des petits autels, qui n'existent plus, ressemblaient beaucoup à ceux de Vaudreuil; c'était des œuvres d'une élégance exquise et d'une grande distinction du dessin. Le chandelier pascal est tout simplement une torchère de style Louis XIV - mais une torchère monumentale, d'une allure imposante. Des deux bas-reliefs de Liébert, l'un représente le Baptême du Christ et me paraît être une transposition de la peinture si connue de Pierre Mignard, gravée par Gérard Audran; l'autre, saint Martin partageant son manteau avec un pauvre, est aussi une transposition, mais si large qu'il s'agit ici d'une composition même de Liébert. Ce saint Martin à cheval est un paysant [sic] à la figure poupine, qui s'est vêtu à la romaine pour jouer son rôle peu compliqué de drapier bénévole; il ne lui manque rien: casque à panache rouge, manches à crevés, longue épée tranchante, fourreau noir frangé d'or. Le pauvre, à moitié nu, est un estropié à jambe de bois, tel que le sculpteur a dû en voir à Montréal même. En haut à droite, un arbre tordu et presque défeuillé; sur le sol, de larges fleurs stylisées. Ce grand bas-relief - il a presque neuf pieds de hauteur et plus de cinq de largeur - est peint en vert sombre, rehaussé d'ocre brun; çà et là des taches de vermillon, de jaune et de bleu profond. C'est le type de ces bas-reliefs de style paysan, que Liébert a sculptés avec beaucoup de vigueur, de réalisme et de spontanéité; il y en a un à Sainte-Rose - une Mort de saint François-Xavier; il y en a deux au Sault-au-Récollet - les admirables portes historiées du sanctuaire. S'il n'avait produit que ces bas-reliefs, Liébert serait déjà le plus attachant de nos primitifs.

L'œuvre de Quévillon [Note 3. Cf. VAILLANCOURT, Une Maîtrise d'art en Canada. Montréal, 1920.] à Saint-Martin a dû être considérable. Le premier livre de comptes porte, à la date de 1800, ces deux mentions:

Mai 29 à Louis Quévillon (illisible) les balustres (illisible)

à Louis Quévillon (illisible) la corniche de l'église (illisible)

Sans doute le deuxième livre de comptes contenait-il d'autres mentions de ce genre, car nous savons, par certains contrats notariés, que Quévillon avait fait pour plusieurs milliers de livres de sculpture à Saint-Martin. Il n'en reste que deux crédences en bois doré, d'un style Régence tout parfumé de gentillesse et de frivolité.

Après Quévillon, il reste peu de sculpture à faire à Saint-Martin. Il lui manque des chandeliers - et c'est Joseph Parizeau qui en tourne un jeu complet en 1833; il lui manque une voûte sculptée et une tribune - et c'est François Dugal qui entreprend ces ouvrages en 1835; il lui manque encore un - et c'est le même Dugal qui le façonne pour le prix de huit cents livres.

En 1875, on démolit l'ancienne église et on transporte dans la nouvelle les meubles de Liébert et de Quévillon. Mais il y a la voûte; et les marguilliers - ils avaient alors le respect du passé - décrètent que Il faut déchanter: l'ancienne voûte, moins vaste que la nouvelle, ne s'accommode point du plan de Bourgeau; il faut la refaire. Les Héroux, on l'a vu, s'en sont chargés en 1893.

Beaucourt et Dulongpré

Rares sont les églises de la campagne qui contiennent autant de tableaux que l'ancienne église de Saint-Martin: trois peintures de François Beaucourt, six de Dulongpré, deux toiles médiocres de fabrication récente. Disons quelques mots de Beaucourt et de Dulongpré.

La touche vaguement fragonardesque de François Beaucourt [Note 4. François Beaucourt, fils du sergent-peintre, est né à Laprairie en 1740; il est mort à Montréal le 22 juin 1794.] apparaît dans les trois grandes peintures du sanctuaire. Elles représentent le Miracle de saint Martin, saint Antoine ressucitant un mort et Marie, secours des Chrétiens. La première date de 1791; les deux autres sont signées et portent respectivement les dates de 1794 et de 1793.

Le Miracle de saint Martin est une bonne copie, fortement restaurée, de la composition qu'Eustache Le Sueur peignit vers 1640 pour la chapelle des Chartreux de Paris; cette copie est plus grande que l'original.

Le Miracle de saint Antoine est également une copie, mais plus fine, mieux peinte, plus habile que la précédente. Le saint se détache nettement sur un fond clair et, par sa noble silhouette, attire le regard et le retient; les nombreux personnages qui assistent à cette résurrection inattendue, et qui sont indiqués d'un pinceau alerte et d'une couleur chaude, forment un encadrement pittoresque, dont les tons se fondent en une charmante grisaille où brille parfois un vermillon radieux ou un bleu vert éteint.

Marie, secours des Chrétiens est, au contraire, une composition de François Beaucourt, dans le genre de celle qu'il avait peinte, quelques années auparavant, pour l'église d'Yamachiche [Note 5. Ce tableau, fortement abîmé, existe encore. Le peintre Antoine Plamondon s'en est inspiré dans ses nombreux Miracles de sainte Anne.]. C'est une toile trop vaste, donc un peu vide, mal meublée de personnages trop grands et d'angelets nains. Elle manque singulièrement d'échelle… Ou plutôt, elle manquait d'échelle, car elle n'existe maintenant que par fragments. On l'a retirée du brasier, oui; mais en quel état! La toile est cuite par la chaleur; les couleurs aussi. Les dégâts sont irréparables. Mais si cette vaste peinture (elle avait plus de dix pieds de hauteur, tout comme son pendant), péchait gravement par sa composition, elle contenait en revanche des détails ravissants, qu'il a été possible de sauver. J'ai devant les yeux des têtes ailées qui escortaient le personnage principal de la composition - notamment une tête d'angelet qui surmontait l'inscription Marie, secours des Chétiens. Ce ne sont pas des têtes enfantines, des têtes de bébés, comme dans les peintures religieuses du XVIIe siècle; ce sont des têtes de fillettes, de fillettes mondaines comme celles de la cour de Versailles. Elles sont peintes en pleine pâte, de cette touche à la fois grasse et souple des émules de Fragonard, dans des tons chauds, ambrés et magnifiques. Rien de céleste dans leur expression, dans leur maintien, dans leur regard; même leurs ailes diaphanes sont toutes terrestres: à la fête-Dieu, des villageoises en portaient, au temps de Greuze… On peut dire que, de tous les peintres canadiens-français, seul François Beaucourt a évoqué avec talent l'esprit gentiment frivole - j'allais écrire sensuel - de l'aimable XVIIIe siècle.

Dans la peinture de Louis Dulongpré [Note 6. Dulongpré est mort à Saint-Hyacinthe en 1843; il était né à Saint-Denis (près Paris), vers 1754.], rien de frivole, rien de mondain, rien non plus de sensuel. Quand il peint le portrait, il verse volontiers dans l'art spirituel et précis du XVIe siècle. Dans la peinture religieuse, il reste un classique français - si l'expression n'est pas trop forte. Même quand il démarque des compositions flamandes, il produit des œuvres teintées de la noblesse du Grand Siècle. A Saint-Martin, deux de ses peintures - l'Adoraion des Mages et la Présentation au temple - sont des transpositions de toiles flamandes; mais sous le pinceau de Dulongpré, elle n'ont rien de la pétulance des compositions originales; elles sont sagement ordonnées, peintes avec application, harmonisées en des tons sourds où seuls les vermillons chantonnent avec joie.

Les quatre autres peintures de Dulongpré, sans être tout à fait médiocres, n'ont point la valeur des deux premières. Elles représentent l'Agonie du Christ, la Cène, la Descente de croix et Jésus chassant les vendeurs du temple. Ce sont des copies non littérales de compositions françaises du XVIIIe siècle. La plus belle est sans contredit la Descente de croix d'après Jean Jouvenet, dont l'original, qui se trouve à Notre-Dame de Pontoise, est aussi gracieux que les admirables chapiteaux Renaissance de cette belle église; la copie de Dulongpré ne manque même pas de cette patine précieuse qui confère à certaines œuvres un droit strict à la respectabilité…

Vases d'argent

Toute l'argenterie de Saint-Martin date de la belle époque de l'École d'orfèvrerie canadienne: 1790-1810. Elle a été acquise, sauf la lampe du sanctuaire, sous le règne de l'abbé Michel Brunet, curé de 1802 à 1835.

La pièce la plus ancienne est un calice qui porte le poinçon de François Ranvoyzé [Note 7. Québec, 1739 - Québec, 1819.], mais qui n'est pas de son style propre; l'orfèvre s'y est fortement inspiré de l'art de son ancien compagnon, Laurent Amyot, notamment dans les godrons de la coupe, dans la torsade du nœud et dans les faisceaux de la moulure inférieure.

Un autre calice, de très grande taille (il a plus de douze pouces de hauteur), porte le poinçon de Laurent Amyot [Note 8. Québec, 1764 - Québec, 1839.] et représente parfaitement son art fait d'exubérance contenue, de mesure et de perfection technique. On y retrouve les ornements favoris du maître: les festons de feuilles de laurier traités en relief, les faisceaux, les médaillons fournis de raisins et d'épis de blé. Ce calice est une réplique de celui de Saint-Cuthbert.

L'église de Saint-Martin possède trois bons ouvages du perruquier-orfèvre Pierre Huguet [Note 9. Pierre Huguet est né à Québec en 1747; il est mort à Montréal en 1817.]: un bénitier, un encensoir et sa navette. Chacune de ces pièces porte le décor habituel des œuvres de ce maître: des festons de feuilles de laurier ciselés en creux (et non en relief, comme ceux d'Amyot) et des godrons façonnés avec beaucoup d'adresse.

La perle de Saint-Martin est la lampe du sanctuaire. Elle porte en deux endroits le poinçon RC, Robert Cruickshank [Note 10. Cruickshank a exercé son art à Montréal de 1774 à 1807. Il est mort en Angleterre l'année suivante. Cf. TRAQUAIR, The Old Silver of Quebec Toronto, 1940, pp. 34 et 35.], et l'inscription . Elle date de 1800. Cette année-là, on lit dans le premier livre de comptes cette mention: À première vue, on s'étonne d'un prix si considérable - près de mille dollars de notre monnaie. Mais, quand on songe aux dimensions monumenatales de cette lampe (elle a près de quatorze pouces de diamètre), à l'épaisseur inusitée de sa matière, à la perfection de son métier, la question de son prix devient une énigme. Il fallait que l'artiste éprouvât avant tout l'amour profond de son art et une sorte de fanatisme à l'égard des proportions pour édifier une œuvre si parfaite et si pure. De fait, presque tous les ouvrages de Cruickshank sont d'un métier impeccable et de formes toujours imposantes. Ramsay Traquair en a publié quelques-uns dans The Silver of Quebec : un service à thé, appartenant à Mme de Lotbinière-Harwood; les nombreuses pièces dont l'Inventaire des œuvres d'art possède des photographies, ont les mêmes caractères. Il arrive même que, chez Cruickshank, le métier devienne dur à force d'application consciencieuse, et que les formes acquièrent une allure de vague insolence à force de volonté tendue. Ainsi apparaît la lampe de Saint-Martin. Elle est exécutée avec une virtuosité étourdissante; elle éclate, semble-t-il, d'une volonté méprisante. N'importe. C'est la plus belle œuvre de Robert Cruickshank, cet artiste qu'a accueilli généreusement le Bas-Canada au début de la révolution américaine; elle est mieux galbée que la lampe de Varennes ou que celle de l'Assomption; elle fait prévoir l'art d'aujourd'hui; et après un laps de cent quarante-deux ans, je ne vois pas ce que les contemporanis [sic] exigeants pourraient demander de plus à ce chef-d'œuvre en fait de simplicité et de dédaigneuse originalité. Tant il est vrai que le véritable talent est de tous les temps et de toutes les latitudes et qu'il ne point…

***

Saint-Martin se relèvera de ses ruines. Tôt ou tard, sur les murailles rajeunies de l'ancienne église, surgira un nouvel édifice qui n'aura peut-être pas l'aspect bon-enfant de l'œuvre de Bourgeau, mais qui n'en différera pas beaucoup par son esprit. Car on y retrouvera, restaurées avec finesse, les sculptures de Liébert et de Quévillon, les peintures de Beaucourt et de Dulongpré, l'argenterie de Ranvoyzé et d'Amyot, de Pierre Huguet et de Cruickshank. On y revivra surtout l'atmosphère paisible qu'avaient su créer ces maîtres par les œuvres simples et sans prétention, et qu'animera discrètement la flamme qui brûlera encore au-dessus de la noble lampe de Cruickshank.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)